politique
Illustration : Louis Roy

Andrew Willard Jones : «quelque chose de radicalement différent est possible»

Andrew Willard Jones est historien médiéviste et professeur adjoint de théologie à l’Université franciscaine de Steubenville, où il est également directeur du programme d’études catholiques. Il est l’auteur de livres sur l’histoire de la politique chrétienne.

«Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu» (Mt 22,21). Il semble qu’à travers les âges, cette phrase du Christ ait été interprétée comme signifiant un rejet chrétien radical de la politique, une séparation fondamentale de l’Église et de l’État, pour ainsi dire, qui est souvent considérée comme l’une des innovations remarquables du christianisme. Est-ce le cas?

Andrew Willard Jones : Non. Je pense qu’il s’agit là d’une véritable incompréhension de ce passage. Bien sûr, il est cité dans toute la tradition, très souvent d’une manière qui laisserait penser qu’il y a une division de l’Église et de l’État qui est mise de l’avant. Je pense qu’il existe une distinction entre le spirituel et le temporel, qui est très réelle, mais elle est souvent confondue avec une distinction entre l’Église et l’État, qui est une construction moderne.

C’est une erreur prévisible; je pense que c’est une erreur délibérée. Lorsque les libéraux ont inventé [la distinction entre] l’Église et l’État, ils l’ont délibérément fait porter sur le spirituel et le temporel afin de marginaliser l’Église. Je pense que ce que vous voyez ici, et dans ce passage lui-même, est beaucoup plus radical qu’une division de l’Église et de l’État.

César se prend pour Dieu. Lorsque notre Seigneur dit: «Rendez à César ce qui est à César», il ne parle pas de l’adoration d’un dieu, ce que César croit lui être dû. C’est même tout le contraire, n’est-ce pas? Le fait est que César n’est pas un dieu. César n’est qu’un homme. Il y a ici une désacralisation de l’ordre politique, si l’on entend par «sacral» la notion païenne d’une présence divine éminente sous la forme d’un homme. Benoît XVI en a parlé. Rendre à César ce qui est à César est presque une moquerie. Qu’est-ce qui appartient à César? Les pièces de monnaie? Aucune dévotion, aucun culte, rien de ce que nous pourrions considérer comme étant dû à Dieu.

Quelques passages plus loin, le Christ dit ce qui est dû à Dieu, et c’est toute votre âme, tout votre esprit, tout votre être. Que reste-t-il pour César? Il y a une ironie dans tout cela, et c’est vraiment la juxtaposition de ces passages que nous devrions lire. Bien sûr, le Christ est le véritable homme-Dieu. Il est en fait le roi qui est aussi Dieu, alors que César est celui qui prétend être Dieu, mais ne l’est pas.

Il ne s’agit pas de politique. Il ne s’agit pas de l’Église et de l’État. Il s’agit de christianisme et de paganisme.

En quoi la société chrétienne est-elle différente de la société moderne?

Dans la politique moderne, en particulier en Occident, il y a cette idée que les individus sont rassemblés dans un but précis au sein d’une société. On retrouve cette idée chez Hobbes, Locke ou Rousseau. On imagine l’humanité comme des personnes humaines séparées, avec le contenu psychologique et anthropologique qu’on veut bien leur attribuer, formant une société dans une étape ultérieure. Quelles sont alors les raisons pour lesquelles ils forment une société? La réponse à cette question est ce qui devient les raisons de la politique.

D’un point de vue chrétien, on imagine que la division n’est pas la norme. C’est l’union qui est la norme. Le péché est à l’origine de la division. On considère de même le péché comme l’exception et non comme la norme. Cela change tout le système. Toute la façon dont un moderne pense l’humanité est une inversion de la perspective chrétienne.

Je parle parfois du primat de la paix sur la guerre, ce qui est une façon quelque peu dramatique de dire que la nature sociale de l’homme est réelle.

Qu’est-ce que cela signifie pour une société que d’être chrétienne?

Nous sommes sociaux par nature. Je pense que c’est dans la famille que nous en faisons l’expérience la plus directe, et c’est la raison pour laquelle les papes évoquent sans cesse la famille. C’est parce que nous voyons là, dans la famille, une expérience de la socialité qui n’est pas extrinsèque ou secondaire, mais vraiment antérieure à notre individualité. Lorsque vous naissez dans une famille, non seulement vous rejoignez la famille, mais la famille vous rejoint. La famille change dans ce qu’elle est, dans son essence, pour devenir quelque chose qui vous inclut essentiellement, tout comme vous êtes introduit dans cette communauté, qui est la famille.

Le fait est que ni la communauté ni les personnes n’existent indépendamment les unes des autres. Vous ne les choisissez pas, et elles ne vous choisissent pas. Nous existons dans une identité qui est à la fois sociale et individuelle. Le même principe est appliqué à plus grande échelle. Lorsque vous imaginez cela, pensez à la façon dont cela change la théorie politique. Soudain, le contrat social de Locke semble ridicule. Soudain, les notions hobbesiennes de pouvoir souverain semblent ridicules.

Pourquoi? Parce que ce n’est pas ainsi que les familles sont structurées. Ce n’est pas ainsi que les amis, ou les réseaux d’amis, sont structurés. Ce n’est pas ainsi que sont structurés les quartiers sains.

Comment l’autorité est-elle exercée dans la société chrétienne? Où se situe le pouvoir? Est-il souhaitable?

Malgré ce que l’on a dit, il y a quand même de la violence. Nous le voyons. Nous savons qu’il y a des conflits. Nous savons qu’il y a des gens qui exercent un pouvoir violent tel que Hobbes le décrit. Ce sont des réalités historiques. C’est pourquoi ces approches sont tentantes. C’est pourquoi elles offrent quelque chose comme un argumentaire convaincant.

Ce que l’on constate, c’est que la nature humaine s’est retournée contre elle-même. Telle est la conception chrétienne du péché. Nous n’avons pas à identifier statiquement la manière dont la nature humaine est constituée et à produire ensuite une théorie politique comme Hobbes, Locke ou Marx l’ont fait. Ce que nous croyons, c’est que, par le péché, la nature humaine est dégradée, et que, par le mouvement vers la vertu, elle s’élève. Par la grâce, elle est élevée au-delà de sa nature dans une forme surnaturelle, ce qui signifie que les règles de la politique changent.

«La valeur du Moyen Âge en tant qu’objet d’étude réside dans le fait qu’il fait exploser les catégories avec lesquelles nous limitons les domaines du possible dans nos esprits.»

Il y a des domaines où nous sommes hobbesiens, et ce sont des lieux où nous sommes corrompus. Il y a des domaines où nous sommes familiaux, et ce sont des lieux où nous sommes vertueux. Il y a des domaines où nous sommes «superfamiliaux», où nous sommes capables d’une vertu et d’un amour qui vont au-delà des liens de parenté. C’est là que nous pouvons commencer à voir les vertus infuses.

Nous sommes des êtres complexes à cet égard. Notre théorie politique doit tenir compte de cette réalité dynamique. Mais comme je le disais à l’instant, le fondement anthropologique est celui de la paix et de la communion, et non celui de la guerre.

La nature de cette erreur anthropologique est telle qu’elle peut devenir partiellement vraie. Le libéralisme a réussi, culturellement, politiquement et économiquement, à rendre ses hypothèses anthropologiques plus vraies. C’est le processus d’atomisation des personnes. C’est le processus de remplacement des pulsions de solidarité, des pulsions de charité, des pulsions de relations familiales par des contrats, par des relations d’intérêt personnel. Telle est la dynamique historique.

Ainsi, au fur et à mesure que le libéralisme se développe, on se retrouve dans une situation où il se raffine, ce qui explique pourquoi nous sommes très souvent obligés de revenir à la famille.

En tant qu’historien médiéviste et spécialiste de l’histoire de l’Église au Moyen Âge classique, pensez-vous que les chrétiens modernes peuvent tirer des enseignements utiles de cette forme particulière de l’ordre social chrétien?

Oui, mais ce n’est pas la même chose que de prétendre que nous pouvons revenir en arrière. Il m’arrive, ainsi qu’à des personnes comme moi, de tomber dans ce travers, voire de succomber à la tentation du romantisme. Mais la valeur du Moyen Âge en tant qu’objet d’étude et de compréhension réside dans le fait qu’il fait exploser les catégories avec lesquelles nous limitons les domaines du possible dans nos esprits. Il nous permet de voir que quelque chose de radicalement différent était possible, est possible.

Les catégories que nous utilisons ne sont pas absolues. Elles sont contingentes. Il y a eu des époques avant qu’elles n’existent. Il y a d’autres façons de l’imaginer. Les premiers pas vers une théorie créative consistent à se libérer des catégories dont on a hérité et dont on ne savait pas qu’elles étaient souvent fondées sur l’idéologie. C’est ce que fait le Moyen Âge.

L’autre aspect du Moyen Âge est qu’il s’agit d’une tentative de civilisation fondée sur le christianisme. Ce n’est pas la même chose que de dire qu’il s’agit d’une civilisation sainte. En fait, ces deux notions sont parfois confondues, car, en tant que chrétiens, nous savons qu’être chrétien signifie en partie être un chrétien imparfait. On se retrouve dans cette sorte de paradoxe bizarre où plus on est saint, plus on est conscient d’être corrompu.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les médiévaux se plaignent constamment de leur corruption. Ils prêchent constamment les uns contre les autres pour dénoncer leur corruption et leur incapacité à être des chrétiens. La plupart de nos sources sont saturées de cela. Certains diront: «Oh! mon Dieu, regardez ça. Ils n’étaient pas chrétiens. Regardez comme ils étaient corrompus.» Oui, mais seuls les chrétiens diraient cela d’eux-mêmes. Une société qui parle beaucoup de son propre péché est probablement moins pècheresse qu’une société qui n’en parle pas. Cela vaut pour le Moyen Âge.

L’important n’est pas qu’elle ait été secrètement super sainte. Le fait est que la civilisation chrétienne est une civilisation réformatrice parce que le christianisme lui-même est la vision d’un monde qui évolue constamment vers la perfection sans jamais l’atteindre. Il s’agit d’un mouvement sans fin. Même s’il y a un véritable mouvement vers la sainteté, il n’est jamais achevé. Cela signifie qu’une civilisation chrétienne est, par essence, une civilisation réformatrice, une civilisation en perpétuelle réforme.

On le voit au Moyen Âge. C’est une autre raison de son importance: il modélise une civilisation qui n’a jamais l’impression d’être achevée.

Illustration : Louis Roy

Benjamin Boivin

Diplômé en science politique, en relations internationales et en droit international, Benjamin Boivin se passionne pour les enjeux de société au carrefour de la politique et de la religion. Toujours prêt à débattre des grandes questions de notre époque, il assume le rôle de chef de pupitre pour les magazines imprimés au Verbe médias