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Illustration: Émilie Dubern/Le Verbe

Sources et sens de l’art sacré. Dans les ateliers de Philippe Sers

Texte écrit par Julia Itzkovitz

L’association « Les Ateliers des Arts Sacrés – Beauté et Vérité », a été créée en 2022[1]. Philippe Sers, critique d’art, président fondateur de l’association, est philosophe. Au sein d’un laboratoire de recherche, il a réuni théoriciens, praticiens, philosophes, religieux et élèves, pour œuvrer à l’élaboration de nouvelles manières d’appréhender l’art, en particulier l’art sacré.

L’association a été fondée dans le but de regrouper des artistes et des chercheurs dans les domaines de la théologie de l’art, de la philosophie de l’art, de l’histoire de l’art et de la théologie de la liturgie. Il s’agit de former des artistes qui se consacrent à la recherche, avec une intention de s’attacher à l’étude de la liturgie comme synthèse des arts.

L’idée provient du père Pavel Florensky, (théologien orthodoxe russe, philosophe et mathématicien) au début du siècle dernier en Russie et d’artistes novateurs. La formation dispensée est à la fois théorique et pratique et se réalise autour d’ateliers (au-dessus de l’église Saint-Roch, dans le premier arrondissement de Paris).

Expérience esthétique ou artistique ?

Nous posons facilement un jugement esthétique sur une œuvre d’art et nous pouvons spontanément lui donner toutes sortes de qualificatifs. Plusieurs psychologues de la perception et philosophes de l’art se sont interrogés sur le fait social artistique. Mais alors, pouvons-nous parler « d’expérience esthétique ? ».  La limite de l’esthétisme est en réalité la limite totalitaire, c’est-à-dire que l’esthétisme est la recherche d’une forme délectable qui ne fait aucune référence à la Vérité, ni au Bien. C’est donc une beauté déconnectée de la Vérité et du Bien. Cette recherche de la délectation peut nous conduire à l’immoralité. C’est une autoglorification. Le terme « d’expérience artistique » sera ainsi préféré au terme glissant « d’expérience esthétique ». Lorsque nous regardons une œuvre d’art, il y a nécessairement ce double mouvement, le geste artistique de l’auteur et le spectateur qui recevra cette œuvre. Cela dépasse le simple plan de l’esthétique et il concerne tous les registres anthropologiques.

La beauté est un chemin de l’homme vers la Vérité

L’objectif des « Ateliers des Arts Sacrés – Beauté et Vérité » est de soumettre à la rigueur d’un art ce qui peut être apte au discernement de la Vérité à travers la Beauté. Saint Thomas d’Aquin dit que la Beauté est la splendeur de tous les transcendantaux réunis. Ceux-ci désignent les propriétés de l’être, aujourd’hui communément considérées comme étant le Beau, le Bon et le Vrai. Car si la Beauté est une dimension fondamentale de l’itinéraire de l’Homme vers la Vérité, Beauté et Vérité peuvent être synonymes en matière d’art sacré !

Inspiration prophétique ou illusion ?

L’inspiration est une notion fondamentale en ce domaine et il importe toujours de savoir d’où elle provient. Un discernement de l’inspiration doit être opéré afin de savoir si elle guide vers la Vérité ou bien si elle égare et amène vers l’illusion (mensongère ou consolatrice). En effet, l’hallucination est une perception sans objet, cela va nous conduire à réfléchir sur l’objet de l’œuvre et c’est l’intérêt de tous ces ateliers qui fournissent des exemples théoriques et conduisent à un travail interprétatif. C’est là qu’intervient la notion fondamentale d’organicité. Une œuvre organique est traversée par la vie, cette pulsation vitale se lit dans l’œuvre elle-même, à la fois à partir de ces éléments et à partir de sa composition, ce qui en constitue un système cohérent et véhicule du sens. Quand Moïse ôte ses sandales dans le buisson ardent, c’est le passage du profane au sacré, l’abandon d’une certaine forme de vanité. Il y a un retrait de l’ego au profit du discernement, qui va d’ailleurs favoriser l’universalité. Jésus ouvre son ministère en chassant les marchands du temple, donc en chassant l’intérêt mercantile. Est alors instauré un autre type de commerce, celui que nous menons vis-à-vis de la transcendance et des préoccupations liées au Salut et à la vie éternelle.

L’art, un domaine à part ?

L’art devient ainsi ce lieu d’évidence mis à part et différencié de la vie commune, c’est en cela qu’il peut devenir un lieu d’accueil de la transcendance. Celle-ci est au travers de l’iconographie byzantino-slave simultanément accueil et présence de l’image représentée. Saint Jean Damascène nous le précise : « En d’autres temps, Dieu n’avait jamais été représenté en image, lui qui n’a ni corps ni visage. Mais désormais, Dieu a été vu dans sa chair, il a vécu parmi les hommes : je représente ce qui est visible en Dieu. » (Jean Damascène, Contra imaginum calumniatores (Discours contre ceux qui disent du mal des images) 1, 16.)

En considérant cette mise à part, l’art possède une cohérence qui lui est propre avec ses instruments d’évidence spécifiques. L’expérience artistique permet de clarifier des éléments complexes qui ne sont pas lisibles dans la nature ou dans la vie quotidienne. Ce système de connaissance est la connaissance du cœur. Cela constitue la discipline de la philosophie de l’art : une investigation à travers les moyens artistiques.

Dimension prophétique de l’art

Il y a une parenté entre l’expérience artistique et l’expérience mystique : elles manifestent toutes deux la même méfiance vis-à-vis de l’illusion et la même exigence personnelle de renoncement. C’est un véritable retrait de l’ego parce qu’il met théologiquement l’artiste « créateur » en mystérieuse parenté avec la création de la vie. Cela va très loin, car l’œuvre de beauté est un enjeu théologique que l’on retrouve dans l’Évangile à plusieurs reprises : la beauté du lys des champs ou quand Marie-Madeleine déverse le flacon de parfum. Pour ce dernier exemple, Jésus dit qu’elle a accompli une belle œuvre. Pourquoi Jésus dit-il cela ? Cela ne concerne pas l’objet du parfum qui sent très bon, mais le fait que Marie-Madeleine ait enduit les pieds de notre Seigneur et que Jésus annonce ainsi la perspective de sa sépulture. L’art a cette dimension prophétique, non pas divinatoire, mais comme Parole proférée au nom de Dieu.

Retrouver un regard neuf

La clé du regard sur l’art est de se débarrasser de tout. C’est tout oublier pour se concentrer sur une chose déterminée. Il faut se laver les yeux entre chaque regard comme dirait le cinéaste japonais Kenji Mizoguchi ! L’art implique une attention « neptique » (la nepsis désigne en grec la sobriété de l’âme et renvoie à la Philocalie des Pères neptiques qui est un texte important de la spiritualité orthodoxe). Cette attention est fondée sur le renoncement et recherche la vision de Dieu. Saint Jérôme commente la parabole des talents en disant que le talent unique est la raison qui peut être glorifiée (le linge) ou nécrosée (l’enterrement). Les deux talents sont la connaissance de la loi et les prophètes, doublés entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Les cinq talents sont les cinq sens et ils sont doublés par les sens spirituels que nous sommes appelés à déployer. Le défi actuel de l’art sacré est la crise liturgique : l’art sacré doit se ressourcer dans l’écriture et dans la tradition inspirée pour pouvoir être, dans le monde contemporain qui a perdu sa culture chrétienne, un témoignage de l’Évangile.


[1] À ne pas confondre avec les fameux « Ateliers d’Art sacré », fondés en 1919 par deux artistes peintres, Maurice Denis et George Desvallières, dont la finalité était de répondre aux grands chantiers de l’Eglise et de renouveler l’art religieux.

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