Jacques Brault
Illustration : Marie-Pier LaRose/Le Verbe

Murmurer la fin

« ce sont […] les instants vécus qui donnent à voir et qui dissimulent l’éternité à vivre. » (Brault, Trois fois passera, 1981)  

J’ai eu l’occasion de rencontrer Jacques Brault, une fois. J’en garde le souvenir d’un homme de grande stature (réalité ou impression?). Surtout, je le revois très réservé. Une force tranquille. Attentif et intérieur, tel je me le figure. Professeur d’études médiévales, puis de littérature à l’Université de Montréal, Jacques Brault a touché à plusieurs genres littéraires, mais c’est surtout à titre de poète qu’il marque notre littérature. Brault est mort en 2022, laissant derrière lui un ultime recueil (À jamais, Noroît, 2023) qui clôt un parcours poétique échelonné sur plus d’un demi-siècle.

Depuis quelques années déjà, ma mère prend soin de ses parents vieillissants. Les changements de leur état de santé, qui se mesuraient autrefois en termes d’années, se précipitent dans les mois et maintenant, dans les jours.

J’observe que ma mère, qui fut autrefois la fille de…, jette aujourd’hui un regard maternel sur sa propre mère, vulnérable, redevenue enfant. La vieillesse se fait palpable, devient réelle, d’une réalité qui se vit, qui s’observe dans le quotidien. Cette réalité tout autre, parfois brutale, toujours fidèle, nous confronte à son caractère inéluctable. C’est dans cette réalité que me plonge le recueil posthume du poète Brault.

et puis pareille à un vieux
mur de ciment qui réchauffe
au soleil sa figure tout écaillée
elle parlait se taisant
à sa jeunesse enfuie   où donc

De poésie et d’amitié

Dans mon imaginaire, Jacques Brault est le dernier poète ayant vécu cette époque mythique de l’essor de la littérature québécoise et de la poésie du pays. Il a côtoyé Gaston Miron, mais aussi son « Grand Ainé » en poésie, Alain Grandbois, pour lesquels il était également un lecteur sensible.

D’ailleurs, l’œuvre de Brault n’est pas que poésie, elle est aussi lecture de poésie.

En ce sens, il y a dans mon esprit un lien indéfectible qui lie Brault à Grandbois. Certainement parce qu’il y a chez Brault, dans ses commentaires sur Grandbois (sur l’œuvre et sur l’homme), quelque chose d’une grande beauté : beauté à la fois des mots et de l’amitié. Ainsi la relation de cette amitié et aussi la poésie de ces deux êtres humains me touchent, m’émeuvent.

Appréhender la mort

Aussi, chacun à leur manière, ces deux poètes tentaient d’apprivoiser la mort. La fin que je lis dans À jamais, de Brault, se situe à hauteur d’homme, dans ce qu’elle a de terre à terre, de palpable au quotidien. Dans ce qu’elle a de banal et de douloureux.

Lente litanie qui va et vient
qui râcle le vide vainement
qui instaure le néant rien que néant

Vieillir

Jacques Brault aborde cette fin telle qu’il la côtoie depuis que la maladie l’a frappé en 2008 et depuis aussi le décès de la compagne de sa vie en 2014.

Dévorée par le temps             elle retrouvait
ses quelques os entrelacés
récitant l’office des ténèbres
aux ombres errantes parmi
les turquoises échappés de l’aube

Le regard du vieillard jeté sur la jeunesse perdue met en relief le passage du temps, un passage qui se révèle parfois violent :

la porte claquée pour toujours         soudain
se répand à travers les murs
l’odeur poignante d’une nostalgie
n’osant pas hurler sur le coup
comme le sang qui hésite avant de jaillir

C’est un regard jeté sur la vie qui s’effrite. Sur la mort qui tombe comme un couperet (« pour toujours soudain »). Fatalement. Une boucle qui se referme sur ce qui semble n’avoir été qu’un instant.

Le temps aboli

Beauté sans pareille d’un jour
voici l’hémérocalle qu’on voit
s’ouvrir le matin puis se fermer
après le couchant       le lendemain
elle se défait doucement et le troisième
jour     elle tombe dans une obscure
buée d’étoiles éteintes et nous laisse
en souvenir une douceur d’être pareille
à l’écaille qui colore les ailes des papillons

À travers l’observation des petits éléments de la nature, le poète nous rappelle leur beauté et leur vérité criante qui révèle le passage vertigineux du temps.

Et dans plusieurs poèmes, la forme vient appuyer cette vérité. Brault pratiquait l’enjambement avec bonheur. Certes, ces enjambements déportent le sens sur le ou les vers suivants, mais bien souvent, ils juxtaposent aussi sur la même ligne deux syntagmes fragmentés dans lesquels les mots s’opposent et provoquent le choc d’une autre lecture : une lecture où les contrastes, l’espace ou le temps sont abolis (après le couchant/le lendemain; jour/obscur).

Poésie, lien fraternel

Par quel chemin de vie graciée
le bruant des neiges s’arrache-t-il
de la branche à demi cassée
toute fatigue abandonnée à la glace du sol
pour s’envoler vers un lampadaire
coiffé de neige            vieillesse lumineuse

Dans cette fréquentation de la vieillesse et de la mort, de la douleur et de la tristesse, un jet de lumière continue néanmoins de s’immiscer dans les fêlures : « Craquelure du pavé, revanche finale de l’herbe sauvage. » Ou encore : « Dans les ombres grises se réfugie une lumière indécise. »

C’est la poésie qui éclaire dans les ténèbres :

Poésie, souffle vital, rien de moins,
rien de plus.

Le poème vient rompre le silence de la nuit, permet de l’apprivoiser (« Car l’éternité n’est aussi qu’un mot/un peu long. ») et de tisser des liens humains. Je parlais plus tôt de l’amitié de Brault avec Grandbois, mais c’est ici tout un réseau de liens que révèle le recueil, avec ces nombreuses références à des poètes aimés, fréquentés dans les livres (dans la section «Amitiés», évidemment, mais aussi dans «Clartés nocturnes», où la prose s’approche du commentaire). Ainsi, Brault le poète devient indissociable du grand lecteur qu’il fut aussi.

Dans une de ses lectures, Brault écrivait d’ailleurs : « La poésie n’est-elle pas aussi ce dialogue des morts qui vivent en nous et dont les ombres nous révèlent où va la lumière de chaque jour? »

Un espace poétique intime

Dans ce recueil, aucun mot n’est superficiel, tout est choisi avec minutie. Et pourtant, il me semble qu’il y aurait matière à lire et à relire, à réfléchir et à méditer encore et encore. Lire À jamais, c’est pénétrer dans un univers feutré. Un espace intérieur des plus intime. À la fois grave et lumineux. Il s’agit d’une poésie tout en délicatesse : elle ne fait pas dans les grands éclats, mais dans une certaine réserve, une certaine humilité… à l’image de cet homme que j’ai jadis rencontré.

Note et référence:

Tous les poèmes et les extraits sont issus du recueil de Jacques Brault, À jamais, Montréal, Noroît, 2023, 98 p. Notez que les caractères gras ont été utilisés par l’auteure de cet article afin de mettre des passages en relief et d’illustrer ses propos.

Émilie Théorêt

Émilie Théorêt détient un doctorat en études littéraires. En historienne de la littérature, elle aime interroger les choix qui ont façonné et qui façonnent encore la société québécoise.