La fin du show

Aide médicale à mourir: peut-on discuter d’une décision personnelle?

Dernièrement, Patrick Lagacé a découvert, non sans une vive colère, la nouvelle campagne de Vivre dans la dignité qui propose un guide pour qui souhaiterait dissuader un proche de recourir à l’aide médicale à mourir.

« Fichez la paix aux mourants et aimez-les », nous somme Lagacé. Aujourd’hui, exprimer à un proche son opinion défavorable, c’est manquer de compassion.

Une conscience éclairée

Qu’y a-t-il de mal exactement à exprimer à un proche ses réticences? Lagacé dénonce une intrusion dans la conscience d’autrui. L’aide médicale à mourir, écrit-il, dépendrait d’une « décision intensément personnelle ». « On la prend pour soi », ajoute-t-il, « Les proches? Ils doivent en prendre acte. Point. »

A-t-il raison? Oui et non. Surtout non en fait.

Commençons par le vrai : effectivement, la conscience de chacun est un sanctuaire. À ce titre, il est impératif d’en respecter l’intimité. Cela n’implique toutefois pas de ne jamais confronter les opinions d’autrui. Au contraire, une conscience pleinement libre est une conscience informée, ce qui implique une ouverture à l’autre.

Prenons un autre exemple : est-il inconvenant de dissuader un proche de se marier sous prétexte qu’il s’agit d’une « décision personnelle »? Si l’immaturité des tourtereaux est évidente ou si des informations importantes sont cachées à l’un ou à l’autre, il semble que non. Dans certains cas, manifestement, c’est se taire qui constitue la faute.

C’est un paradoxe de notre société. D’un côté, on se mêle indument de la vie des autres – comme lorsqu’un parfait inconnu me suggère de ne pas agrandir ma famille, car « c’est assez trois enfants ». Mais, de l’autre, on n’ose rarement avoir avec ses proches des débats importants. On fuit les désaccords, par peur de ne plus être aimé.

Ce n’est pas par manque d’amour qu’on tente de dissuader un proche d’avoir recours à l’aide médicale à mourir. Au contraire, il en faut beaucoup, et avec une bonne dose de courage, pour entamer cette délicate discussion dans le climat actuel du consensus autour de cette pratique au Québec.

Si cette discussion est menée dans le respect, comment pourrait-elle ne pas servir? Même si à l’issue de celle-ci, le proche demeure ferme dans sa résolution de choisir l’aide médicale à mourir, examiner l’autre côté de la médaille n’aidera que son discernement. C’est connu : on décide plus librement quand on connait les pour et les contre.

La méthode mort-affirmative

Le problème, c’est qu’au sujet de l’euthanasie, on a pipé les dés d’avance. Selon la loi, tout dépend de la subjectivité du patient et, dès lors, discuter réellement devient impossible. À l’article 26 concernant les soins en fin de vie, on trouve ce critère d’admissibilité à l’aide médicale à mourir :

« 4° la personne éprouve des souffrances physiques ou psychiques persistantes, insupportables et qui ne peuvent être apaisées dans des conditions qu’elle juge tolérables.»

C’est le patient lui-même qui discrimine le tolérable de l’intolérable. On se retrouve alors devant le même paradoxe que rencontrent les « soins de genre ». Le médecin, plutôt que d’évaluer le patient afin de rendre une décision à la lumière de critères objectifs, doit « affirmer » ou « valider » le ressenti de celui-ci.

Dans une telle vision, l’objectivité est mise de côté au profit de la subjectivité. Il n’y a donc jamais de raisons pour refuser l’aide médicale à mourir. C’est pourquoi d’ailleurs cette pratique s’élargit constamment : l’État ne possède aucun véritable critère pour la limiter.

Une affaire de religieux?

Évidemment, Lagacé s’opposera : en quoi l’aide médicale à mourir, si quelqu’un la désire, serait-elle mauvaise? Selon lui, il n’existe aucune raison, si ce n’est religieuse, pour rejeter cette pratique. Il n’y aurait que les « amis personnels de Jésus » pour s’offusquer, et ce, uniquement parce que l’Église le demande.

Il y a là une confusion assez commune : penser qu’un croyant, quand il argumente, le fait toujours au nom de sa foi.

Prenons un exemple simple. Voler est mal. Tous, ou presque, s’entendent sur cela. Est-ce simplement parce que la loi interdit le vol ou parce que ce geste constitue une injustice qui porte atteinte au fonctionnement même de la société humaine? Sans doute un peu des deux. Si on avait à débattre sur le sujet, on pourrait le faire en invoquant l’autorité de la loi ou en présentant des arguments dépendant de la nature du vol et de ses conséquences.

Dans une société où tous penchent d’un côté, il faut une forte conviction et beaucoup de courage pour résister au courant.

Le même raisonnement s’applique au croyant. Il dissuadera l’autre de voler soit en invoquant l’autorité du Décalogue, soit en utilisant des arguments communs, qui ne présupposent pas que son interlocuteur possède la foi, mais simplement qu’il soit doté de raison et de bon sens.

Le cas de l’euthanasie opère sous le même principe. On argumente ou bien en référant aux Écritures et à l’autorité de l’Église ou bien par des arguments naturels indépendants des croyances. C’est cette dernière voie qu’emprunte le guide « aide à vivre » proposé par Vivre dans la dignité.

Peut-être que ceux qui ont produit le document sont des « amis de Jésus », comme le rapporte Lagacé. Nul besoin toutefois d’entretenir cette même amitié pour comprendre les arguments qui y sont présentés.

Mais pourquoi, me demandera-t-on, ce sont en général les religieux qui s’opposent à l’aide médicale à mourir si une telle position ne dépend pas uniquement de la foi? C’est simple : dans une société où tous penchent d’un côté, il faut une forte conviction et beaucoup de courage pour résister au courant.

Le croyant sait, par sa raison, que le suicide n’est jamais une option (pour reprendre un slogan connu). Et sa foi l’aide à ne pas succomber à la pression sociale.

Laurence Godin-Tremblay

Laurence termine présentement un doctorat en philosophie. Elle enseigne également au Grand Séminaire de l’Archidiocèse de Montréal. Elle est aussi une épouse et une mère.