parents
Illustration: Émilie Dubern/Le Verbe

Grandeur et misère de la vie de parents

Il est huit heures. L’heure du coucher, de la routine du dodo. Chacun des parents rencontrés s’affaire à la tâche pour essayer d’endormir les marmots et de libérer un peu de temps. Précieux temps qu’ils acceptent de donner au Verbe pour jaser des trésors chèrement acquis dans la paternité et dans la maternité, à travers les sacrifices et les beautés de leur vie de parents.

Solène et Emmanuel

«Offrande caractérisée par destruction ou abandon», lit Solène, alors qu’elle cherche une première définition du mot «sacrifice».  Solène et Emmanuel n’aiment pas particulièrement ce concept, qui fait hérisser les poils et délier les langues avec colère dans le groupe de mamans que Solène fréquente. Dépouillée de sons sens spirituel dans la société, l’idée de «se saigner pour ses enfants» n’est plus au gout du jour. Avec raison. «Quand les parents vont mal, la famille va mal.» La mère de famille en sait quelque chose. Emmanuel évoque alors l’idée d’un «acte d’offrande». «Qu’est-ce que j’abandonne dans ma vie d’avant-parent, mais que j’offre à mes enfants et à ma femme?» Sa paternité prend racine dans ce don envers ceux qu’il aime et envers Dieu.

Les enfants sont-ils vraiment des freins, des obstacles? Oui. Solène ne le cache pas. Physiquement, matériellement, financièrement. «Mais ça t’apporte tellement de richesses intérieures, ça te fait grandir intérieurement.» Alors, finalement, ça ne coute pas tant que ça. Emmanuel ajoute tout de même que c’est un frein «par rapport à une seule vision de la vie». Il en croise, des personnes souffrant d’une «grande solitude intérieure»! Cela a tôt fait de le remettre avec bonheur dans ses bottines de papa. Ses deux petits loups lui apportent de la «vitalité».

Le voyage de la parentalité

Martinique, avril 2023. Leurs deux petits jouent tranquillement sur la plage. Moment paisible des vacances. Ils avaient prévu de continuer la balade jusqu’à un autre lieu à cocher sur leur liste. Mais couper et bousculer les enfants dans leurs jeux rime avec crise. Alors, ils acceptent de vivre autrement leur voyage et profitent plutôt d’un bon moment en famille. Tous deux férus de découvertes, ils font ce petit renoncement «pour l’harmonie familiale».

Les sorties, les soirées libres et sans crises, le temps pour soi, l’énergie et le sommeil, les voyages et leur intensité, les conversations sans multiples interruptions… Le couple trentenaire, qui a les deux mains dans l’action avec leurs marmots de deux et quatre ans, a préparé une liste de toutes les renonciations, les sacrifices, qu’ils font au quotidien. Ils la lisent en souriant. Ils sont bien conscients qu’un investissement d’énergie pareil est temporaire. Un jour, ils auront de grands ados et d’autres défis. Alors, ils se serrent les coudes et accueillent autrement la vie durant ces années intenses et belles de la petite enfance.

Emmanuel aime cette vie. «On a simplement l’impression de vivre une vie différente par rapport à avant. Elle n’est pas mieux, elle n’est pas moins bien. C’est juste qu’on a de nouvelles responsabilités, peut-être plus grandes, mais qui impliquent aussi d’autres joies.»

Des supermamans et des superpapas?

Ils sont loin d’être des superparents. La fatigue joue inévitablement sur leurs limites.

Un jour qu’elle se sent «bien bas», au bout du rouleau, Solène se fait poser la question à mille piastres: «Mais, es-tu quand même contente d’avoir des enfants?»

Seau d’eau.

Mais oui! Pour rien au monde, elle ne regrette.

«Notre joie, on la trouve dans des petits sourires, des éclats de rire, des petites phrases, des petites blagues qui sortent de nulle part, des petits trucs mignons, innocents. Un ‘‘œuf à la poule’’ au lieu d’un œuf à la coque. La découverte des enfants, de voir comme ils grandissent, comment ils apprennent, c’est impressionnant, c’est beau!»

De son côté, ce qu’Emmanuel a trouvé le plus difficile en devenant papa, c’est d’entrer en relation et de collaborer avec des êtres qui «ne sont pas encore raisonnables», et donc qui le surprennent sans cesse, pour le meilleur et pour le pire. Ce «manque de contrôle» lui demande d’accepter et de gérer différemment «des situations qui sont irrationnelles».

Certes, la routine et le calcul des énergies sont inhérents à la vie de famille. «La spontanéité, on l’a plus dans des moments simples du quotidien. […] Peut-être que nous faisons un sacrifice de l’espèce de gourmandise à laquelle nous pousse la société de consommation, notre génération?» Les deux jeunes trentenaires se le demandent. Au-delà des travers, loin d’être subie, leur vie de parents est un choix et un défi qu’ils relèvent au gré des vents, des crises, des mauvaises nuits, portés par ces petites joies indescriptibles du quotidien.

Foi et bébé qui braille

À l’école de la vie de parents, toutes les faiblesses et les limites sont comme mises en pleine lumière. Même pas besoin de se forcer. «Les enfants nous repoussent naturellement dans nos retranchements, cherchant eux-mêmes parfois leurs propres limites, les découvrant, et ça vient nous chercher en profondeur. Mais quels révélateurs de la vérité sur soi et quel terreau pour grandir!»

«Nous dire que nous avons la responsabilité de nos enfants, c’est ce qu’il y a de plus vertigineux dans cette relation. En même temps, c’est peut-être ce qu’il y a de plus fort.» Emmanuel y trouve un sens: «Reconnaitre dans nos enfants, comme dans toute personne, le visage du Christ.»

Solène aimerait bien se confier davantage à Dieu. «C’est dur de trouver le temps et l’énergie de prier. L’idéal serait de se lever une demi-heure plus tôt le matin pour faire sa prière, se préparer, s’occuper des enfants. Mais bon… On n’y arrive pas!»

Pourtant, le nombre de Je vous salue Marie qu’ils récitent quand leur petit Gabriel est en crise! «Ce n’est pas forcément efficace tout de suite, mais juste d’avoir ce soutien-là, c’est aidant.»

«Le Christ est aussi passé par là. Par l’enfance», se rassure Emmanuel.

Certes, il est difficile de se concentrer à la messe quand ça gigote autour de soi. Mais c’est un passage, et la grâce est là quand même.

Le couple, terreau de la famille; la famille, terreau du couple

Le petit bateau de leur mariage est plutôt devenu une arche de Noé. Leurs moments de couple sont peut-être plus rares, mais aussi plus intenses, plus spontanés. «Nous voulons que notre vie conjugale soit le terreau de la vie parentale, me confient-ils, parce que c’est l’exemple que nous allons donner à nos enfants.» Ce terreau de la vie familiale anime et nourrit le couple qu’ils forment.  

Leur couple a aussi un petit côté «phœnix», me dit Emmanuel: «Nous sommes passés parfois par des phases de désert, de brulure, de cendres même! Pour renaitre, savoir renaitre à travers la vie parentale pour la vie conjugale. Pour toujours recréer des ponts.»

Gabrielle et Charles

Gabrielle a 34 ans. Maman de Camille, trois ans, et de Philémon, sept mois, elle est devenue mère à 30 ans, six ans après son mariage avec Charles.

Psychoéducatrice, elle a enseigné au cégep dans la technique en psychoéducation et a supervisé des étudiants en stage à l’Université de Montréal. Elle a jumelé l’enseignement à une expérience clinique sur le terrain, notamment auprès de familles ayant de jeunes enfants sur le spectre de l’autisme. Son expertise auprès des enfants à besoins particuliers lui donne un regard d’autant plus conscient et large sur la parentalité et les sacrifices parfois nécessaires.

«Il y a des problématiques que nous jugeons importantes, mais les parents ne sont pas prêts à faire quoi que ce soit là-dessus. Alors, nous concilions ce que nous voyons comme professionnels pour stimuler l’enfant (langage, compétence sociale, compétence de jeu, etc.) et ce qui est disponible sur le plan des ressources. Et nous faisons ce que nous pouvons!» Sourire.

L’experte à la Mercedez… ou pas!

Gabrielle a eu la chance de vivre dans une famille unie et aimante et de grandir à travers un «attachement sécurisant». Cet «acquis», elle ne le tient pas pour acquis! Sa vocation de psychoéducatrice est née de son désir de redonner à d’autres qui ont manqué: manqué d’outils, de santé, de capacités mentales.

Travailler l’écoute, la confiance, la capacité à ne pas donner des solutions trop vite, mais plutôt à mobiliser les parents pour qu’eux-mêmes acceptent de mettre en place les moyens qu’ils choisissent dans leur propre vie. Tel est son travail quotidien. Question de ne pas jouer le rôle de «l’experte qui arrive en Mercedez». Sinon, un écart se creuse entre elle et les familles.

«La relation avec l’autre exige toujours un sacrifice, si tu veux une relation qui est de qualité, qui est aidante, qui est égalitaire.»

Des deuils et des routines de dodo plates

Sacrifices et souffrance sont souvent en lien avec les deuils faits ou non faits. C’est ce que Gabrielle remarque parmi les familles qu’elle accompagne et soutient. Leur réalité est parfois difficile à accepter et surtout complexe. Que ce soit des sacrifices financiers, organisationnels, lorsqu’on a des enfants à besoins particuliers, ou des sacrifices comme «la dull routine du dodo» pour n’importe quel parent, tant que le deuil d’une vie sans ces contraintes n’est pas fait, les familles «souffrent au quotidien et le sacrifice est toujours difficile». Tout devient difficile à accepter. Elle le dit avec bonté, sachant que tous les parents font du mieux qu’ils peuvent.

«Moins le deuil est fait, plus les sacrifices sont durs. Plus le deuil est fait, plus les parents sont prêts à changer. Qui dit sacrifices, dit changements.»

Du sens entre nous

Devenir parents, qu’est-ce que ça change? Tout, certes. Charles et Gabrielle, tous deux psychoéducateurs, ont vécu six ans de vie de couple après leur mariage à se demander s’ils voulaient vraiment être parents, mais aussi s’ils pourraient être de bons parents.

Passer de la vie de célibataire à la vie de couple demande déjà de petits sacrifices pour s’adapter à l’autre sur plusieurs plans. Avec les enfants, le processus continue. «Tu ajoutes des membres au corps de ta famille et tu fais de nouveaux sacrifices pour arriver à un but commun, arriver à ce que tout se tienne assez pour que nous puissions nous définir comme une famille, que nous nous aimions assez, qu’il y ait du sens entre nous.» Charles et Gabrielle ont voulu que leur unité déborde, qu’elle «porte des fruits». Ils ont ressenti ce désir d’une prochaine étape. «L’envie d’un quotidien répondant à nos propres petites personnes est dépassée par l’envie de donner, redonner ce que nous avons construit ensemble.» Transmettre quelque chose qui est précieux pour qu’il ne soit pas vain. C’est dans cette mouvance qu’ils ont fait le choix de devenir parents.

Travailler sur soi au nom de ses enfants

Un soir, Camille, 3 ans, joue tranquillement dans sa chambre. Soudain, elle se met à fredonner le Notre Père. Les yeux de Gabrielle se remplissent d’eau. «Voir que ma fille reçoit ce que je cherche intentionnellement à lui donner et qui est un effort… c’est un cadeau inestimable!» Elle voit déjà ce fruit surprenant et émouvant de la foi et du refuge que trouve sa fille de 3 ans dans la prière. Promesse qu’elle a elle-même lue dans la Parole de Dieu et qu’elle voit se réaliser dans sa propre famille.

«Pour ma Camille, je n’ai pas eu le choix de travailler sur moi-même et d’essayer de sortir de ma zone de confort, parce que je voyais qu’elle avait besoin de ça. Et si moi, je ne le fais pas, mais que j’essaie juste de la pousser à le faire, elle ne le fera jamais! Si je veux qu’elle aime prier, il faut que je prie, qu’elle me voie prier.»

«Une recherche de sanctification amène des sacrifices au quotidien, des sacrifices rapprochés dans le temps, et tout ça fait un cumul qui permet une vie de plus en plus groundée, consciente de ce qui est là, plus à l’écoute de ce que Dieu a à dire. Ça devient une pratique.» C’est en forgeant qu’on devient forgeron, dit l’adage, et c’est à travers des sacrifices au quotidien qu’on est capable de changer, dit Gabrielle. «La résolution de problèmes devient une compétence plutôt qu’une souffrance.» Dans la vie de parents et dans le couple!

 «Faire de notre mieux, je pense que c’est pas mal une bonne ligne directrice», conclut Gabrielle.

*

Bref, la vie de parents n’est pas de tout repos, et rares sont les parents qui cautionnent la célèbre expression «dormir comme un bébé». Les fruits que portent tous ces petits gestes d’amour au quotidien permettent d’enraciner l’espérance à la bonne place, de tenir bon les jours d’orage et d’amasser comme un trésor précieux chaque éclat de rire attrapé çà et là. La sainte famille commence là.

Pour aller plus loin

Un livre:
Être parent: 14 principes bibliques, de Paul David Tripp. Gabrielle: «Particulièrement le chapitre sur le contrôle! ‘‘L’objectif de l’éducation parentale n’est pas le contrôle du comportement, mais la transformation du cœur et de la vie.’’»

Quelques ressources:
– La maison des familles de votre quartier ou région.
– Les centres de pédiatrie sociale du Québec.
– Lignes Parents, pour du soutien téléphonique 24h/24.
– L’association québécoise des doulas, pour du soutien postnatal.

Marie-Jeanne Fontaine

Diplômée en sexologie, Marie-Jeanne chante, jase et écrit. Femme de cœur (elle essaye!), elle trace sa petite route dans le Grand Large du Bon Dieu. Vous la trouverez devant son piano ou dans sa cour arrière, au soleil, en train de faire fleurir ses idées entre deux éclats de rire et un café.