Chesterton
Illustration: Marie-Hélène Bochud

Gilbert Keith Chesterton: le joyeux apologète

Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), écrivain et journaliste anglais, fait certainement partie des grands apologètes catholiques dont l’Église avait besoin. Il intervient à une époque charnière où le scepticisme, l’agnosticisme et le matérialisme commencent à imprégner de plus en plus la culture anglaise.

Les avancées des sciences naturelles – pensons à la théorie de l’évolution de Darwin – l’apparition de la critique historique et l’industrialisation ébranlent l’échafaudage de la société assise en apparence sur un socle religieux. « Sous la surface d’un conformisme religieux fait de respectabilité, il y a un remous de doute et d’incertitude. Presque tous les intellectuels étaient aux prises avec le problème de la croyance » constate-t-il à l’époque.  

Ce journaliste qui se perçoit lui-même comme un controversiste ne rate effectivement pas une occasion de se mêler aux débats publics pour défendre la vérité qui se révèle, selon lui, dans le dialogue et la confrontation des idées. Par une œuvre colossale écrite dans des genres aussi variés que l’essai, le roman, la poésie et les études critiques, il aborde les grands problèmes de son temps au niveau intellectuel, moral, social et religieux.

Pour la majeure partie de son œuvre, son intention première n’est pas d’aborder directement les questions d’ordre théologique. D’ailleurs, sa conversion déclarée vient sur le tard. Cependant, on décèle assurément entre les lignes de ses écrits une pensée profondément catholique en couvaison, qui s’épanouira dans toute sa splendeur en 1922 à l’âge de 48 ans.

« Là où il y a n’importe quoi, il y a Dieu »

« L’homme est plus lui-même, l’homme est plus homme, quand la joie est en lui la chose fondamentale et la tristesse, la chose superficielle. » Cette citation de Chesterton colle bien à l’image qu’on se fait de lui:  un homme joyeux et amical, un bon vivant dont la silhouette corpulente en dit long. Mais ce n’est pas sans questionnement qu’il arrive à cette posture qu’on pourrait qualifier de philosophique: l’émerveillement devant l’existence.

Étudiant à l’École des Beaux-Arts, Chesterton baigne dans des courants de pensée tel l’impressionnisme qui lui suggère que « les choses existent uniquement telles que nous les percevons, ou les choses n’existent pas du tout ». Une question le taraude alors: le sens du monde est-il bien réel ou illusoire?

Il éprouve une vive impulsion intérieure à se révolter, car il ne trouve de réponse ni dans la philosophie de son temps ni dans la religion. Il en arrive ainsi à construire sa propre théorie: « La seule existence, réduite à ses limites les plus primaires, est assez extraordinaire pour être passionnante. N’importe quoi est magnifique comparé à rien. » À ses doutes de nature philosophique correspond une solution de même nature: le réalisme métaphysique. 

Son œuvre entière reflètera cette intuition profonde. En tentant d’inculquer à son lecteur un regard limpide et admiratif sur les choses ternies par l’habitude, il l’invite à « fouiller les tas de rebuts de l’humanité et à y trouver des trésors en tous ». Si on l’appelle l’apôtre du sens commun, c’est qu’il sait donner un sens aux faits qui sont à notre portée.

Orthodoxie

Si Chesterton n’a pas encore embrassé la foi chrétienne, il est entouré d’amis catholiques et anglicans en qui il admire la croyance pratiquée et vécue. Il voit en Frances Blogg, une anglicane qu’il épousera en 1901, la préfiguration de ce qu’il cherche: l’union du sens du concret et d’une conviction fondée sur des bases dogmatiques solides. Pour lui, c’est un gage que la foi peut être reliée logiquement au réel et n’est pas une illusion.

G. K. Chesterton enquête alors sur les critiques adressées au christianisme.  Sa découverte: elles se contredisent selon les penseurs et les époques. « Le Nietzschéen vomit la douceur évangélique et le philanthrope, l’intransigeance dogmatique. »1 L’évidence lui saute aux yeux: « C’est le christianisme qui est sain, et ce sont les critiques qui sont fous: chacun de façon différente. »

La frontière entre les pensées univoques et réductrices, issues d’un seul homme, et la complexité de l’orthodoxie du christianisme lui apparaît nettement. À la lumière de la Tradition chrétienne, il cerne mieux les limites des points de vue morcelés et humains tout comme de sa philosophie personnelle, qu’il découvre similaire à la philosophie chrétienne: « Je ne l’appellerai pas ma philosophie. Dieu et l’humanité m’ont fait et elle m’a fait moi-même. »

Un autre élément le fascine. Il constate en écoutant parler le Père O’Connor, un prêtre catholique qu’il affectionne beaucoup et dont il s’inspire pour créer son célèbre Father Brown, que l’Église tient un discours articulé tant à propos du mal que du bien. « Que l’Église catholique en sût plus que moi en matière de bien était difficile à croire. Qu’elle en sût plus que moi en matière de mal me paraissait incroyable. »

La découverte du sacrement de la réconciliation marquera son passage décisif de l’anglicanisme au catholicisme: « Il n’y a pas d’autre système religieux qui professe réellement de débarrasser les gens de leurs péchés » remarque le nouveau converti.

L’armature de la foi

Devant l’instabilité des conventions sociales, morales et intellectuelles, Chesterton découvre que le dogme s’avère être le seul pilier inébranlable d’une vérité qui ne cherche pas à s’adapter pour plaire aux mœurs du temps.

L’Église lui apparaît comme la  gardienne de la raison, car son ossature dogmatique «empêche la raison de vaciller de tous côtés et de tomber dans toutes les extravagances morales ou psychologiques ». L’apologète ne perçoit pas le dogme comme l’entend la mentalité populaire, au sens où il serait un obstacle à la réflexion; bien au contraire, il la conduit à son épanouissement.

On comprend pourquoi l’écrivain s’en prend à la théologie réformée qui refuse le mariage de la philosophie et des données de la foi. Pour Chesterton, les mystères de la foi interrogent l’intelligence l’humaine: « Pour les accepter pleinement, pour en vivre, il faut les approfondir intellectuellement. »

Convaincu que le christianisme est la religion qui répond le mieux aux aspirations de l’homme, il la considère comme « une réponse unique en son genre à l’éternel problème du monde et de l’homme dans le respect de l’intelligence et de ses requêtes ».

Rayonnement

L’abondance et la variété des œuvres de Chesterton inspirent aujourd’hui tant les chrétiens que les non-chrétiens. Son style percutant et drôle fait de lui un auteur souvent cité. Chesterton a exercé une influence sur plusieurs auteurs importants. Pensons à C. S. Lewis, converti au christianisme au contact de son livre L’homme éternel, ou à l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, agnostique, qui découvre en lui une source d’inspiration.

L’écrivain de renom s’est aussi fait homme politique. Il a fondé la ligue distributiste, une association politique vouée à trouver un juste milieu entre le socialisme et le capitalisme. Féroce adversaire de l’oligarchie montante qui avale les moyens de production des « petits », Chesterton s’oppose à toutes les idéologies qui promeuvent le darwinisme social.

À l’ère de la révolution industrielle, il tente d’appliquer les principes de l’encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII, un document qui inaugure la doctrine sociale de l’Église à l’aube du 20ème siècle.

Chesterton demeure pour tous les chrétiens un exemple d’apologète. Sans pratiquer rigoureusement la philosophie, il sut montrer par un langage à la fois drôle, poétique et profond en quoi le christianisme est une réponse qui satisfait les aspirations rationnelles et esthétiques de l’homme. Qui sait, peut-être le comptera-t-on d’ailleurs bientôt au nombre des bienheureux, puisque sa cause en béatification a été introduite à Rome en 2012!

Notes:

  1. Yves Denis, G. K. Chesterton : paradoxe et catholicisme, éditions Les Belles Lettres, Paris, 1978

Sarah-Christine Bourihane

Vous l’avez sans doute déjà lue dans nos pages, puisque Sarah-Christine Bourihane figure parmi les plus anciennes collaboratrices du Verbe ! Après un parcours universitaire en théologie, en philosophie et en journalisme, elle a découvert une vocation : allier foi, réflexion et rencontres. Aussi cinéaste de la relève, elle se sert de l’image comme de l’écrit pour rapporter des témoignages percutants.