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Que proposent les partis politiques québécois ?

Le paysage politique québécois a, dans la dernière décennie, profondément changé. La plupart de nos contemporains gardent le souvenir d’une vie politique binaire, où le Parti libéral du Québec et le Parti québécois, essentiellement d’accord sur les questions sociales et économiques, se sont opposés sur la question nationale, seul véritable enjeu de la délibération politique.

La question nationale n’est pas complètement disparue. Elle continue même de participer à l’organisation de nos vies politiques. Mais l’enjeu spécifique de l’indépendance, avec sa gravité et son urgence, y a été soustraite.

Les désaccords sur cette question relèvent ainsi souvent de l’ordre de la sensibilité. Certains, empruntant aux querelles politiques françaises, parleront d’un pôle mondialiste, opposé à un pôle nationaliste. Or, à l’idée de souveraineté, qui a si longtemps dominé nos pensées politiques, viennent maintenant s’associer de vieux débats qui refont surface et d’autres, nouveaux, qui émergent.

Ces lignes de fractures, sociales et économiques, divisent les partis sous différents rapports. Plusieurs cadres d’analyse sont d’ailleurs utilisés pour penser ces distinctions, les nouvelles comme les anciennes. On parle naturellement de la gauche et de la droite, un axe qui a son poids, mais aussi des limites, qui relèvent souvent de l’imprécision. On parle aussi de progressisme et de conservatisme, et déjà on comprend mieux ce dont il est question.

Tous foncièrement « libéraux »

Une telle appréhension de la vie politique, très commune, mais aussi fort limitée, n’a de portée que lorsqu’on parle d’une société libérale au sens large, caractérisée par une séparation entre les différentes sphères de la vie commune, entre l’État et la société civile, entre l’individu et la communauté à laquelle il appartient. En ce sens, il demeure que tous les partis politiques québécois, même les plus jeunes, sont libéraux sous différents rapports,  et représentent chacun une approche distincte et spécifique de la politique libérale.

Un certain unanimisme est donc particulièrement observable.

Les partis politiques partagent, par exemple, une sensibilité progressiste sur les questions sociales, souvent recalées à la sphère privée; règne une faible propension à vouloir autoriser l’État à intervenir en ces matières, sauf exception. De même, sur les questions économiques, l’essentiel des partis demeure attaché à un fort étatisme. La délibération relève souvent davantage du degré d’intervention de l’État que du bien-fondé de l’intervention elle-même.

Or, il demeure des différences, souvent à la frontière entre le social et le national, et elles valent la peine d’être analysées si l’on veut véritablement brosser le paysage politique en mutation de la vie publique québécoise.

Parti libéral

Le Parti libéral du Québec a le mérite singulier de dire ce qu’il représente idéologiquement par son nom.

Devenu, dans le contexte de l’émergence de la question nationale, le parti de la « diversité », le PLQ se présente plus ou moins explicitement comme le défenseur de la communauté anglophone historique du Québec et des groupes issus de l’immigration récente.

Sur le plan des idées, il est le véhicule d’une compréhension dite multiculturaliste de la vie collective, et par voie de conséquence, le vaisseau amiral du fédéralisme canadien. Il demeure aujourd’hui une force politique significative dans la vie politique québécoise, malgré son récent et significatif affaiblissement.

Institution fondamentale de notre vie politique, il est le seul parti à avoir su se renouveler à travers les âges depuis la fondation du pays, tirant même ses origines d’avant la Confédération. Historiquement plutôt progressiste, opposé au Parti conservateur historique, puis à l’Union nationale, il devient, dans le contexte de son opposition au Parti québécois depuis les années 1970, le parti de la conservation.

L’émergence de la CAQ dans les dernières années suscite au PLQ une certaine crise d’identité, alors qu’il se repositionne comme un parti du progrès, mais peine à être pris au sérieux dans l’électorat francophone.

Parti québécois

Le Parti québécois, également, porte un nom lourd de signification. Longtemps le véhicule d’un grand projet social pétri de l’idéal progressiste, il se conçoit dès ses origines comme un acteur fondamental de la libération de la société canadienne-française, mais surtout de sa refonte en une société québécoise moderne et politiquement distincte de l’ensemble canadien.

Cet idéal de société, inachevé, est articulé autour de la communauté nationale majoritaire. Il vise l’intégration des nouveaux arrivants, la primauté du français comme langue commune et, éventuellement, la mise en place d’une compréhension républicaine de la laïcité des institutions publiques.

Aujourd’hui, le PQ est menacé d’extinction.

Parti d’une génération, celle des babyboomers, le parti social-démocrate et souverainiste est aujourd’hui connu pour être plus réfractaire à l’immigration que ses principaux opposants. Historiquement le parti d’une certaine élite sociale et culturelle, le PQ a été progressivement ringardisé dans ces milieux, dont l’attachement au nationalisme s’est effrité dans les dernières années, alors que ce thème a progressivement cessé d’être associé, dans le discours public, au progrès social, pour être plutôt identifié à une approche plus conservatrice.

Il était aussi, par ailleurs, le parti des travailleurs. Aujourd’hui, le PQ a progressivement perdu son intérêt chez les classes laborieuses, dont la composition sociologique a changé en même temps que les préférences politiques ont migré, notamment dans la région de Québec, où l’ancienne Action démocratique du Québec, précurseur de la Coalition avenir Québec, a connu ses années formatrices.

Comme le PLQ, le PQ fait actuellement face à une crise d’identité. Il semble être devenu un parti essentiellement régional, représentant les intérêts de l’Est du Québec, du moins pour l’instant.

Comme chacun sait, cette grande délibération politique de la question souverainiste s’est éventuellement soldée par la victoire décisive du fédéralisme, et sous un certain rapport du bilinguisme et du multiculturalisme.

Coalition avenir Québec

La CAQ, qui forme actuellement le gouvernement, incarne en un certain sens les fondamentaux du consensus québécois au crépuscule de l’ère qui s’achève: nationalisme modéré, amélioration de la performance de l’État et développement économique sont les thèmes privilégiés de la formation.

Héritière de la défunte ADQ, dont elle reconduit le ton populaire et la préoccupation pour le bien-être des classes moyennes, la CAQ est certainement le parti politique québécois dont le soubassement idéologique est le moins consolidé.

Parti attrape-tout dont les positions reflètent généralement les sensibilités d’une majorité de Québécois, la CAQ est un parti centriste typique: plutôt progressiste sur les questions sociales, une touche plus conservatrice sur les questions économiques, toute proportion gardée. La CAQ est de même généralement nationaliste, bien que soucieuse d’éviter la question constitutionnelle — ce retrait est en fait l’un des traits distinctifs de la formation, l’un des éléments déterminants de son succès.

Il semble que l’effondrement de la dichotomie politique ayant alimenté la polarité PLQ-PQ soit le principe de l’épuisement de ces derniers, et que la CAQ, prompte au pragmatisme, ait su tirer avantage de la situation pour créer, sans doute provisoirement, les conditions d’une domination politique peu usitée dans les dernières décennies, suscitant parfois les comparaisons avec la défunte Union nationale de Maurice Duplessis.

L’entrée en scène de la CAQ et le repositionnement du PLQ pour s’y adapter alimentent superficiellement cette analogie, dont la portée est limitée dès lors qu’on prend acte du conservatisme pleinement assumé du parti duplessiste.

Québec solidaire

Formé à l’origine pour concurrencer le PQ, Québec solidaire est la synthèse d’organisations préexistantes issues des différents milieux, à l’époque épars, de la gauche québécoise. Le parti formé en 2006 réunissait l’Union des forces progressistes d’Amir Khadir — dont les prédécesseurs incluent l’ancien NPDQ — et Option citoyenne, un mouvement politique dirigé par Françoise David.

S’il a tendu dans les dernières années à modérer son image, et dans une certaine mesure son discours, le parti de Gabriel Nadeau-Dubois était à l’origine une formation politique d’extrême gauche. On pourrait d’ailleurs avancer que QS soit le seul véritable représentant de cette tradition politique qui ait connu au Québec un certain succès.

Le PLQ, le PQ et la CAQ partagent une histoire institutionnelle modérée, philosophiquement libérale, bien que comportant une certaine variété. Leurs assises idéologiques — et cela se dit également du PQ dans ses grandes années — n’ont rien à voir avec le socialisme démocratique caractéristique de la tradition de la gauche canadienne, qui a d’ailleurs connu des succès rares et épars. Aujourd’hui, les formations qui la composent se sont métamorphosées pour devenir une expression plus radicale du progressisme incarné par les partis libéraux canadiens et québécois.

QS partage avec le PLQ une perspective essentiellement multiculturaliste en ce qui a trait à la question nationale. L’idée que cette formation politique se fait de l’indépendance nationale — qu’elle supporte formellement — correspond au moyen de concrétisation d’une société plus juste, plutôt qu’une fin, celle de la libération de la société qui existe déjà.

Collectivement, le PLQ, la CAQ et QS ne sont pas sans rappeler la tripolarité asymétrique de la politique fédérale : PLC, PCC ET NPD. Nous assistons sans doute à une certaine normalisation canadienne de la vie publique au Québec, après quelques décennies de remise en cause assez sérieuse du régime.

Parti conservateur

Le Parti conservateur du Québec est sans doute, de tous les partis politiques québécois, celui qui porte le moins bien son nom. Plutôt que de représenter dans l’arène politique une idéologie politique proprement conservatrice, le PCQ est un parti libertarien — ou libéral classique — en cela qu’il fait la promotion d’un État minimal, dont les fonctions se limiteraient, du moins tendanciellement, à la protection des droits et des libertés individuelles.

En ce sens, le PCQ représente bel et bien une compréhension plus classique du libéralisme qui précède l’émergence du progressisme associé aux libéraux contemporains dans la vie politique québécoise et canadienne.

Sur les questions sociales comme sur les questions économiques, le parti fait la promotion d’un certain laisser-faire, dont le degré de radicalité semble être essentiellement limité par les réalités de l’opinion publique québécoise, somme toute acquise à un certain étatisme. C’est que le PCQ et son chef ne sont pas sans réalisme politique. 

La question nationale n’est pas un élément distinctif du programme du PCQ, dont les assises idéologiques ne semblent pas justifier, du moins superficiellement, un attachement particulier au Québec ou au Canada. Pratiquement, il semble que la formation soit acquise à un nationalisme modéré, sans doute lié indirectement à une certaine hostilité quant aux dernières innovations du progressisme — souvent ramassées sous le plus récent barbarisme à la mode : « wokisme ».

C’est que la formation est également caractérisée par une dimension proprement populiste, qui tempère les aspects plus idéologiques de son programme. Après tout, le succès récent et inattendu du PCQ — jusqu’à tout récemment un micro-parti fondé dans la plus totale confidentialité par d’anciens unionistes — dépend en bonne partie de sa capacité à catalyser politiquement un certain mécontentement populaire à l’égard de l’action gouvernementale dans le contexte de la pandémie de COVID-19. Mécontentement qui, de toute évidence, n’a pas été reconnu par les autres formations politiques auxquelles les Québécois sont maintenant habitués.

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Les cinq partis que nous connaissons aujourd’hui représentent une variation sur un même thème. On pourrait dire, sans trop se tromper, qu’au libéralisme progressiste et collectiviste que représente le PLQ et QS, le PCQ oppose un libéralisme classique et individualiste, alors que la CAQ et le PQ demeurent habités, dans des proportions différentes, par un fort sentiment national et d’autres caractéristiques qui représentent dans leur ensemble une certaine étape dans le développement historique de la modernité politique libérale au Québec.

Benjamin Boivin

Diplômé en science politique, en relations internationales et en droit international, Benjamin Boivin se passionne pour les enjeux de société au carrefour de la politique et de la religion. Toujours prêt à débattre des grandes questions de notre époque, il assume le rôle de chef de pupitre pour les magazines imprimés au Verbe médias