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La perpétuité agaçante ou l’éternité bienheureuse

Le film Éternelle Adaline vu par Édouard Shatov, a.a.

Comment vivre si vous restez perpétuellement jeune? À une époque où la majorité de nos contemporains sont fascinés par la jeunesse perpétuelle, effrayés par la vieillesse, le film Éternelle Adaline (The Age of Adaline, réal. Lee Toland Krieger, sur nos écrans depuis le mois d’avril) questionne profondément et fait passer au crible de la critique une telle attitude.

Tout d’abord, le film nous raconte l’histoire d’amour entre Ellis Jones et Adaline Bowman, une femme habitée par le mystère. À cause des phénomènes naturels successifs (il n’y a rien de mystique ou surnaturel dans cette succession des évènements) Adaline Bowman se retrouve dans la jeunesse perpétuelle, incapable de vieillir et reste toujours à l’âge de vingt-neuf ans. Ce que certains d’entre nous verront comme une bénédiction est plutôt vécu par Adaline comme un malheur profond.

Cette jeunesse subie a comme résultat l’impossibilité de construire une relation dans la durée, ou comme on le dira aujourd’hui, une relation durable. Pourquoi? Parce que ni Adaline, ni les gens qu’elle rencontre ne sont capables de comprendre ce qui arrive à la jeune femme. Mais une chose est certaine: impossible de ne pas remarquer qu’elle ne vieillit pas.

La peur du mystère

Cet étrange phénomène finit par faire peur à tout le monde: Adaline a peur d’elle-même, une peur qui prendra un certain temps à surmonter; son entourage aussi est effrayé, parce qu’on pourrait supposer qu’Adaline n’est plus un être humain, mais une sorte de monstre qui peut se tourner contre nous.

Chacun et chacune d’entre nous est un mystère. C’est cela que l’histoire d’Adaline Bowman met en relief. Et, comme Adaline, plusieurs d’entre nous choisissent le chemin de la fuite permanente lorsqu’on éprouve la peur des autres ou lorsque nos proches manquent de confiance à notre égard. Une vie entière, dans ce cas d’une longue durée, peut devenir un perpétuel chemin d’errance.

Toutefois, nous sommes tous habités par le désir d’aimer et d’être aimés. Chacun et chacune d’entre nous espère, comme écrivait Dante, « l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles » ou, comme le dit le Cantique des Cantiques, « l’amour est fort comme la mort, dont les ardeurs sont des ardeurs de feu, la flamme de l’Éternel ».

Le rêve d’amour

On rêve de l’amour que rien ne peut éteindre. Une telle relation d’amour nous invite à un engagement et à une relation de la fidélité dans la durée. C’est alors que la question surgit pour Adaline Bowman, comme pour nous: comment comprendre et vivre la relation d’amour, d’engagement et de fidélité, comment vivre l’engagement dans le temps quand le temps même nous échappe?

Vous l’aurez compris, pour Adaline cela est impossible parce qu’elle ne vieillit pas. Pour nous, cela est inconcevable ou difficile parce qu’on pense avoir tout le temps devant nous, parce qu’on manque de temps ou parce qu’on perd du temps. Mais dans tous les cas, le temps demeure pour nous une réalité difficile à accueillir, à apprivoiser.

On peut s’imaginer que si le temps nous était donné sans mesure, nos relations humaines deviendraient plus faciles à vivre. Cette idée est une illusion, comme nous le montre justement l’histoire d’Adaline Bowman.

Il ne s’agit pas simplement d’avoir plein du temps dans la vie (ce qui peut devenir un cauchemar perpétuel, dans lequel le cœur humain ne peut gouter ni l’attachement ni l’engagement). Il s’agit de prendre le temps au sérieux et de le vivre dans la vérité, sans fuite à chaque instant de notre vie.

La fuite du temps

Le temps doit compter pour nous sans pour autant nous effrayer. On ne peut, non plus, sans cesse nous bercer dans l’illusion que le temps lui-même, par son simple écoulement ou son arrêt, règlera les défis de notre vie. Ce sont les multiples détails de notre engagement dans le temps qui révèlent au monde notre humanité. Comme dit Adaline Bowman: « C’est toujours un détail qui nous trahit! »

Nous portons même jusqu’à notre chair les marques de notre propre histoire qui peuvent nous rappeler les moments les plus difficiles et les plus douloureux de notre existence, mais qui sont aussi les traces de beauté de notre vie.

Adaline Bowman est appelée dans le film à faire face à sa propre histoire et à s’engager dans la durée. C’est une décision qui requiert aussi la confiance et l’encouragement des autres.

L’exemple du père d’Ellis nous aide à comprendre et à accepter cette vérité si simple et pourtant si difficile. Le « face-à-face » avec soi-même, avec les autres et, dans la perspective croyante, avec Dieu ne doit jamais ni nous faire peur, ni nous écraser, ni pour autant nous perdre dans la fusion dépersonnalisante. L’histoire d’Adaline nous invite à tourner notre être tout entier vers l’au-delà, vers ce que nous dépasse, cette histoire nous invite à ne jamais réduire nous-mêmes, les autres et Dieu lui-même, à quelques clichés et stéréotypes.

Accueillir le mystère

Pour ma part, ce film de Lee Toland Krieger m’amène à la réflexion suivante: le problème ce n’est pas que je pense de moi-même, de l’autre ou même de Dieu; le problème n’est pas non plus de savoir si je crois en moi-même, aux autres ou même en Dieu. Ce qui est véritablement important, d’accueillir le mystère de moi-même, de l’autre et de Dieu et plus encore, de me demander comment vivre avec ce mystère.

« Que faut-il faire ? » Voilà la question! Que faut-il faire de notre vie?

Le film Éternelle Adaline nous invite, en prenant la route du temps, à ne jamais nous décourager et à entrer dans le dialogue, dans la communion de plus en plus profonde avec soi-même, avec les autres, et pourquoi pas avec Dieu!

Comme le dit Adaline: « Aimer, c’est vieillir ensemble! »

Ensemble avec soi-même, avec les autres, et surement avec Dieu. C’est peut-être la seule et unique manière de vivre non pas la perpétuité agaçante, mais plutôt l’éternité bienheureuse.

Édouard Shatov, a.a.

Edouard Shatov, jeune prêtre Augustin de l'Assomption, d'origine russe et issu d'une famille orthodoxe. Directeur du programme pastoral au Montmartre, à Québec.

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