#tradwives
Photo : ArtsyBee / Pixabay.

#Tradwives : des traditions de façade

Des femmes de divers pays ont parti un mouvement sur TikTok, #tradwife, qui sert de canal pour mettre de l’avant le mode de vie des femmes à la maison des années 1950. Certaines se réclament de la « sagesse ancienne » comme Alena Kate Pettitt. D’autres sont ouvertement racistes comme les #tradwives américaines. Ces influenceuses rétros ont toutefois un point en commun : elles sont en colère. 

On ne s’en douterait pas, mais je me plais à jouer à la reine du foyer. Je me réjouis lorsque je planifie les repas de la semaine. Je change la déco du salon suivant les fêtes du moment. J’aime rassembler mes proches dans des réceptions soigneusement organisées. Non, de loin, on ne s’en douterait pas. Mais l’algorithme de TikTok, lui, le sait. C’est pourquoi depuis quelques mois je suis la cible du mouvement #tradwife.

Au début, je n’ai pas pris garde. Je me suis laissé intriguer par ces vidéos qui parlent de recettes de muffins, de routine de ménage et de condition féminine. TikTok m’en a donc envoyé encore. Jusqu’à ce que je porte attention aux mots-clics qui accompagnaient ce contenu : #antifeminism, #redpilled et… #tradwife. 

Ainsi, à l’instar d’autres tendances qui assaillent les médias sociaux, le courant #tradwife ne renvoie pas simplement au fait d’être une femme engagée dans la sphère domestique. Ce réseau d’épouses « traditionnelles » se pose en réaction à la modernité en poursuivant, paradoxalement, la vie des années 1950 comme idéal.  

La tradition de façade

On attribue à la britannique Alena Kate Pettitt, une ancienne directrice marketing, la genèse de la tendance. L’influenceuse se réclame des « valeurs démodées ». Elle s’est retirée du marché du travail après la naissance de son fils et a publié un livre intitulé Ladies like us, un guide pour aider les femmes à incarner la vie pleine d’élégance « pour laquelle elles ont été créées ». Depuis, elle diffuse son contenu sur la Darling academy, une plateforme virtuelle à mi-chemin entre l’école de charme et l’institut d’économie familiale. 

Alena est volontairement provocante. En entrevue à la BBC, elle a déclaré : « je souhaite me soumettre, garder la maison et gâter mon mari comme en 1959 ». Sur sa chaine YouTube, elle dira plutôt : « Je ne veux pas renvoyer les femmes dans les années 1950, j’en apprécie seulement l’esthétique ». Chrétienne born again, elle interprète le concept de soumission au sens religieux. Si elle est soumise à son époux, lui doit donner sa vie pour elle à la suite du Christ. Au quotidien, cette soumission réciproque s’incarne dans une division des tâches que certains qualifieraient de « genrée ». Lui s’occupe des finances, elle de la cuisine. 

Pour tout dire, cela ressemble à ce qui se passe chez nous. Depuis que je me suis mariée, je n’ai jamais négocié de contrat d’assurance. Je n’ai sorti aucune poubelle et mon mari, de son côté, n’a plié aucun vêtement. 

Suis-je une #tradwife qui s’ignore ? J’en doute. 

Mais la collaboration saine entre époux, ça ne fait pas de bonnes citations.  

Aux frontières de l’alt-right 

Alena Kate Pettitt se défend d’être proche de l’extrême droite. De fait, avec son affection pour l’étiquette britannique, elle fait plus « Ancien régime » que suprématiste blanche. Ce n’est pas le cas des #tradwives américaines pour qui la famille est le lieu de reproduction privilégié de la nation.

Les valeurs promues par les #tradwives ne sont pas très différentes de ce qu’elles dénoncent.

À première vue, le compte Instagram d’Ayla Stewart, connue sous le pseudonyme Wife with a purpose, est inoffensif. On y trouve des photos de tricots, des icônes religieuses et des paysages ruraux. Cette mormone a pourtant initié le « white baby challenge » pour stimuler les naissances au sein de sa communauté virtuelle. Les mots-clics #reclaimnormal, #weaponizednormalcy, #maga sont couramment employés pour décrire la vie bucolique qu’elle donne à voir.

Lana Lokteff est une influenceuse dont le contenu a été supprimé de YouTube. Elle incarne la version la plus vindicative des #tradwives. Elle préfère entretenir la peur d’un « génocide blanc » plutôt que sa maison. Elle anime un balado sur un média alternatif créé par son époux, dont le slogan est « future is the past ». Le couple s’intéresse aux spiritualités païennes, préchrétiennes, qu’ils considèrent être le fondement de l’identité « blanche ». 

La mouvance #tradwife se décline donc comme le penchant féminin de l’alt-right. Cette mouvance politique, difficile à circonscrire, est caractérisée par son rejet des élites, de l’universalisme et de la diversité ethnique. Elle se nourrit du ressentiment de ses adeptes, qu’elle cultive à l’aide de différentes théories du complot. 

L’expression #redpill, tirée du film The Matrix, est couramment utilisée au sein de cette nébuleuse pour décrire un éveil, la prise de conscience que les hommes blancs sont les principaux oppressés des sociétés occidentales.

C’était mieux avant

Certains expliquent la montée du mouvement #tradwife par les désillusions suscitées par le féminisme. De fait, alors qu’on a promis aux femmes qu’elles pourraient tout faire, plusieurs se retrouvent déçues, frustrées, épuisées. Elles ont le sentiment de devoir tout faire à moitié, ce qui n’est pas très satisfaisant. 

Dans la sphère intime, la révolution sexuelle n’a pas tenu ses promesses. L’industrie a conquis la sexualité et le corps des femmes est plus que jamais marchandable. Le mouvement #metoo a exposé comment, derrière des portes closes, l’égalité poursuivie n’est pas encore atteinte. 

Il est tentant, dans ce contexte, de se réfugier dans un passé idéalisé.

Cela dit, les valeurs promues par les #tradwives ne sont pas très différentes de ce qu’elles dénoncent. Les années 1950, qu’elles considèrent comme la quintessence de la culture occidentale, ont vu naitre la consommation de masse. Les familles nucléaires se sont recluses dans des banlieues-dortoirs animées le soir par la télévision naissante. Les femmes vivaient isolées les unes des autres et devaient trouver le bonheur parmi leurs nouveaux électroménagers. Leur rôle n’était pas nécessairement plus valorisé qu’aujourd’hui. 

Certains commentateurs ironiseront sur le fait que les #tradwives ne sont pas assez traditionnelles et devraient plutôt s’inspirer du Moyen-âge. Randall Smith, un théologien médiéviste, argumente qu’il est futile comme catholique de s’attacher à un mode de vie spécifique. Des mœurs historiquement et culturellement circonscrites ne pourraient en aucun cas constituer le cœur de la tradition catholique. Il faut plutôt chercher l’essentiel, par exemple poursuivre les vertus théologales : la foi, la charité, l’espérance.

Toutes contre, contre toute

Qu’elles se réclament de la « sagesse ancienne » comme Alena Kate Pettitt ou qu’elles soient ouvertement racistes comme les #tradwives américaines, ces influenceuses rétros ont un point en commun : elles sont en colère. 

Alors qu’elles ont le privilège de pouvoir vivre leur idéal, elles parlent sans cesse comme si on leur avait volé quelque chose. 

Pour le psychologue Fathali M. Moghaddam, le processus de radicalisation est un escalier à cinq marches dont le rez-de-chaussée est « la prédominance de sentiments subjectifs de spoliation, de manque, de dénuement, de frustration, de colère, quelles que soient les conditions matérielles de la vie1 ».

Ne nous laissons pas séduire par ces valkyries en tabliers. Le monde qu’elles proposent n’est suave qu’en apparences. 

Sur ce, je retourne à ma cuisine. J’ai promis un gâteau à mon mari. 

Je n’ai rien à revendiquer. Je veux seulement lui faire plaisir, car je l’aime. S’il veut partager son gâteau, ce sera encore mieux. 

Chez nous, tout le monde est bienvenu. 

Notes:

  1. Fm, Maghaddam, « The staircase to terrorism. A psychological exploration. » Am Psychol 60/161–9, 2005. Cité par Michel Bénézech et Nicolas Estano, « À la recherche d’une âme : psychopathologie de la radicalisation et du terrorisme » In Annales Médico-psychologiques, revue psychiatrique, 4/174, 2016, p. 235-249

Valérie Laflamme-Caron

Valérie Laflamme-Caron est formée en anthropologie et en théologie. Elle anime présentement la pastorale dans une école secondaire de la région de Québec. Elle aime traiter des enjeux qui traversent le Québec contemporain avec un langage qui mobilise l’apport des sciences sociales à sa posture croyante.