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Photo : Jean Bernier.

Les boulangères du bon Dieu : confection d’hosties chez les carmélites de Dolbeau

De l’extérieur, le bâtiment n’a l’air de rien. Un plain-pied brun et blanc aux fenêtres étroites. Sur le toit, une cloche retentit. Entre les murs, onze sœurs avancent doucement, prennent place dans les stalles de la chapelle. Un doux silence s’installe. Le tictac de l’horloge est le seul mouvement perceptible. Derrière ce calme d’apparence statique, on devine une vie intérieure active, foisonnante. Les carmélites se préparent à recevoir la communion, premier ingrédient de leur fécondité spirituelle, fruit du travail de leurs propres mains.

Même si les contemplatives chantent derrière les barreaux du cloitre, on perçoit une proximité sans entrave. Après la messe, elles viennent à nous naturellement, nous accueillent comme si elles nous portaient déjà dans la prière depuis l’annonce de notre venue. Nous échangeons quelques mots sur la coïncidence : l’évangile de la messe parlait de multiplication des pains. Dans ce lieu, on sent que c’est la Providence qui mène la barque.

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Photo : Jean Bernier.

Après la messe, sœur France se rend à l’atelier, enfile son tablier. Elle prend le relai des employés arrivés au petit matin. Avec l’âge, les sœurs ne peuvent maintenir la même cadence de production qu’avant. Trois laïcs les aident à répondre à la demande des retailles d’hosties, un marché aussi profitable que celui du pain eucharistique et qui donne une seconde vie au pain imparfait.

Photo : Jean Bernier.

On nous ouvre la porte. Des arômes de pain se dégagent. L’atmosphère de travail est imprégnée de la sérénité monastique, même si l’on entend les vrombissements du « carrousel ». Cette machine ronde où tournent six plaques de cuisson est spécialement conçue pour cuire le pain de messe. De la vapeur chaude en émane. Le mélange aux allures d’une pâte à crêpe y est aspiré et cuit à 280 degrés. Après le tour de manège, la sœur en ressort de minces feuilles blanches translucides et fragiles.

On les trie une à une, avec patience et minutie. Quand on trouve des disparités, on les relègue à la boite des retailles. « Pour ce qui deviendra le corps du Christ, la perfection est de mise », lance sœur France, en train d’examiner une feuille à la sortie du four.

Depuis un an, les sœurs sont les dernières de la province à fabriquer du pain d’autel, fières héritières d’une tâche normalement réservée aux communautés religieuses. Dès le début des années 1980, la confection d’hosties s’est avérée pour les carmélites un gagne-pain favorable, aux côtés de la reliure, de la sérigraphie et de la culture de légumes.

Puis, tour à tour, des communautés religieuses vieillissantes ont donné leur équipement de production d’hosties aux sœurs plus jeunes qu’elles. Les contemplatives sont passées d’une production artisanale dans le silence du cloitre à une production plus modernisée dans un bâtiment à l’extérieur.

Les carmélites ont toute la détermination pour garder le flambeau allumé, tant que faire se peut. « Il faut que ça continue. On ne veut pas que la fabrication de l’ingrédient qui va devenir le corps du Christ soit laissée seulement aux entreprises privées », confie sœur Denise, la prieure des carmélites, dont la plus jeune a 67 ans. « Au Carmel, on travaille jusqu’au bout, on n’a pas de problème de retraite », ajoute-t-elle avec un brin d’humour.

La recette sacrée

La recette du pain eucharistique est somme toute assez simple. « Beaucoup d’amour, un peu d’eau et de farine », s’exclame sœur Anne-Marie avec son charmant rire aux tonalités vietnamiennes. Mais parfois, les religieuses ont droit à une autre version en collation, me confie la sœur en chuchotant : une recette de pain sucré, un de ses secrets bien gardés.

Un pain sans levain

Fidèle à la tradition de la Pâque juive, célébrée avec du pain non levé, l’Église latine demande l’utilisation du pain sans levain pour célébrer la messe, à l’image du dernier repas de Jésus. C’est un signe de frugalité, rappelant la précarité des Juifs quittant à la hâte l’Égypte. Ou le signe de la pureté et du renouvèlement de l’Alliance, puisqu’il ne faut pas incorporer au pain « neuf » le levain qui venait originellement d’un pain ancien. Aussi les sœurs cuisent-elles immédiatement la pâte pour éviter toute fermentation. De manière complémentaire, les Églises orientales utilisent le levain pour évoquer la résurrection du Christ.

Si le travail est machinal à première vue, il exige la finesse d’une attention sans cesse renouvelée. Entre la pesée de la farine, la température de l’eau ou le réglage du taux d’humidité, les conditions fluctuent. La saison ou l’épaisseur de la farine pâtissière font partie des variables à prendre en compte.

Par coups d’essais et d’erreurs, les sœurs ont mis au point un savoir-faire méticuleux. Sur six charriots sont placées 2 856 feuilles, pas une de plus ou de moins. Trente-deux coups de pédale par demi-feuille sont requis pour le découpage. De ce processus sortiront 285 000 petites hosties. Mais parmi tous ces paramètres, la prière est un invariant dans la recette, et pour les sœurs, l’ingrédient principal. Elle ne se goute pas, mais pourtant, elle change tout !

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Photo : Jean Bernier.

Prier et veiller au grain

Attablée au découpage, sœur Anne-Marie, silencieuse et recueillie, donne des coups de pédale. Le travail répétitif libère l’esprit, fait entrer dans un climat propice à la prière. Les grosses rondelles blanches et lisses tombent dans une boite déposée à côté du découpoir. Elle prend soin de les recueillir, les dépose sur une feuille de carton. « Chacune des hosties passe par mes mains ! » se réjouit la sœur.

« C’est quelque chose de penser que l’hostie que tu as dans ta main va devenir le corps du Christ, renchérit sœur Denise. Au Carmel, nos intentions de prière sont tournées vers les prêtres. Que l’on soit ou non en train de fabriquer des hosties, on prie pour eux, et aussi pour ceux qui communient, pour qu’ils vivent l’union à Dieu. On peut dire que chaque personne qui reçoit l’hostie dans sa main est portée par notre prière. »

Sœur France fait défiler des bons de commande écrits à la main. Des épiceries et des dépanneurs de la région commandent toutes les semaines les fameuses retailles d’hosties. Des paroisses, une majorité de communautés religieuses ou des prêtres sont demandeurs de leurs hosties artisanales. Le distributeur Chandelle Tradition dessert entre autres la région de Montréal, et certaines demandes sont même déjà venues de l’Ontario ou de la Colombie-Britannique.

Photo : Jean Bernier.

À côté du bureau de sœur France se trouve une haute armoire. Sœur Denise tire sur les poignées, en fait sortir un lit escamotable, le sien. Elle y passe la nuit lorsque les hosties, sèches et cassantes, sont humidifiées dans une salle durant 24 heures, une fois par mois. « Cette nuit-là, je m’endors vers 23 h et je me lève deux ou trois fois pour aller vérifier que tout est correct. Je bois un bon verre d’eau avant de me coucher pour être sure de me lever », me dit sœur Denise, heureuse de veiller.

Pétrir deux cultures

Cinq sœurs participent à la longue chaine de confection du pain d’autel. Même la religieuse de 97 ans, qui se tient encore bien occupée. Courbée sur sa chaise, elle dépose doucement, de ses mains marquées par un siècle de vie, les grandes hosties dans un sac.

Cette sœur fait partie de la cohorte des pionnières du monastère. Pendant la guerre d’Indochine qui frappe le Vietnam dès 1946, plusieurs sœurs sont exilées en France. « Certaines de nos sœurs ont vécu des traumatismes de guerre. Il arrive qu’elles se réveillent la nuit en criant. L’une d’elles a vu sa famille se faire exterminer par des soldats américains. Avec la grâce de Dieu, elles sont parvenues à offrir toutes les souffrances pour leur pays », raconte sœur Denise.

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Photo : Jean Bernier.

À l’époque, en France, les carmels sont nombreux. L’évêque de Chicoutimi manifeste son désir d’accueillir des carmélites dans la capitale des bleuets, à Dolbeau-Mistassini. Dix-sept sœurs, dont dix Vietnamiennes, répondent à la demande. Elles arrivent en 1957.

Arrimer les cultures orientale et occidentale dans le quotidien d’un couvent participe au mystère de la communion que les sœurs s’efforcent de vivre. « Le prophétisme de la vie consacrée, c’est de vivre ensemble, avec les différences culturelles, avec nos personnalités singulières. C’est un combat qui n’est pas facile, qui demande des renoncements », constate sœur Denise, en ajoutant en riant : « Mais pour [faire] les hosties, il n’y a pas de chicane ! »

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Photo : Jean Bernier.

* * *

Aux abords des rapides de la rivière Mistassini, la cloche du cloitre résonne à nouveau, appelle les sœurs une fois de plus. Elles avancent dans la clarté, sous des puits de lumière qui envoient du ciel des rayons dorés, signe de la transcendance de Dieu qui les surplombe. Dans le chœur, le lieu où elles ne font qu’un, les contemplatives joignent leurs mains.

La prieure ne se lasse pas de contempler le mystère d’un Dieu si grand qui s’abaisse. « On ne comprend rien d’un Dieu qui se fait si petit qu’on peut l’échapper par terre. » Et toujours, elle garde en tête cette parole de la petite Thérèse, elle aussi carmélite : « Je ne puis craindre un Dieu qui s’est fait pour moi si petit. »

Ce Dieu pour qui elles donnent leur vie, leurs yeux l’ont vu, leurs mains l’ont touché. Elles veulent que tous savourent cette communion qu’elles vivent un peu plus chaque jour en confectionnant le pain d’autel.

Et notre périple se termine comme il a débuté : avec l’hospitalité des sœurs. Deux sacs géants, débordants de retailles, sont déposés pour nous à la porte. Ç’aurait été des corbeilles que nous nous serions crus dans l’évangile de la multiplication des pains.

Cet article est d’abord paru dans notre numéro spécial de mars 2022. Cliquez sur cette bannière pour y accéder en format Web.

Photo de couverture : Jean Bernier

Sarah-Christine Bourihane

Vous l’avez sans doute déjà lue dans nos pages, puisque Sarah-Christine Bourihane figure parmi les plus anciennes collaboratrices du Verbe ! Après un parcours universitaire en théologie, en philosophie et en journalisme, elle a découvert une vocation : allier foi, réflexion et rencontres. Aussi cinéaste de la relève, elle se sert de l’image comme de l’écrit pour rapporter des témoignages percutants.

Jean Bernier

Tout juste entré dans la majorité, Jean Bernier fait de la photo depuis déjà quatre ans. Il se spécialise dans la photo d’évènements et a fondé, avec deux amis, le journal étudiant La Griffe, dans lequel il a signé plus de 70 articles.