fbpx

Chrétiens d’Algérie: le retour aux sources

Photo: Sarah-Christine Bourihane.
Photo: Sarah-Christine Bourihane.

[Ce texte a paru dans sa version originale dans le numéro de printemps 2016 de notre revue papier.]

Béjaïa est une ville de 200 000 habitants qui se situe à 180 km à l’est d’Alger, à flanc de montagnes et en bordure de mer. J’y cherche désespérément la communauté catholique du 10, rue Boudjadi. Mais, ici, Google Maps n’a rien répertorié et il n’existe pas de carte de la ville. J’arpente les rues, je demande l’aide des passants, et chacun me dirige vers un endroit différent. On me renvoie même à une ancienne église transformée en mosquée. Je le constate, à Béjaïa, tout le monde est musulman. J’en viens à penser que les chrétiens ont été rayés de la carte.

Quelques heures plus tard, je trouve enfin l’adresse, grâce à un traducteur qui parle arabe. Mais aucun signe n’indique qu’il s’agit d’une église. Pas de croix ni de clocher pour signifier le lieu de culte. Seules une clôture de métal et une cour intérieure s’offrent à moi. L’endroit m’apparait être une résidence privée.

Je sonne malgré tout. Un homme vient me répondre. Rassurée, je crois voir sur son teeshirt le logo de la communauté du Chemin Neuf.

— Bonjour, vous êtes le prêtre Bruno Vuillaume?

C’est bien lui. Il m’invite à entrer et me présente quelques personnes de la communauté chrétienne locale de passage. Parmi elles, Zahia, une femme récemment baptisée, et Sihem, une catéchumène.

On m’invite immédiatement à prendre place autour de la table. Il est 16 heures, l’heure du café en Algérie. Je fraternise avec ceux que j’ai cherchés tout l’après-midi. Puis, je leur demande pourquoi ils ont choisi d’être catholiques. La discussion est lancée.

Une quête

Immédiatement, Zahia prend la parole. Avec ses grands yeux noirs pétillants, elle nous raconte avec ardeur comment sa recherche du vrai Dieu a culminé au baptême.

«Avant, en Algérie, l’islam était plus traditionnel, plus familial. Il y a seulement depuis une vingtaine d’années qu’on découvre un autre islam, si je peux dire plus radical dans sa forme, plus légaliste. Moi, personnellement, j’ai vécu dans une famille où personne ne se préoccupait de la religion.»

«Puis, avec l’âge qui avançait, je constatais que j’aimais Dieu, mais je ne savais pas par quelle voie le suivre. Jusqu’à ce que je fasse la rencontre de prêtres catholiques par l’entremise de ma famille.»

Zahia nous décrit à quel point elle est fascinée par leur façon de vivre, leur simplicité et surtout leur humilité.

Le Père blanc m’a dit: “Tu n’as même pas lu le Coran et tu rejettes l’islam comme ça, sans motif? Lis le Coran.”

«J’ai voulu en savoir davantage. C’est pourquoi je suis allée voir un Père blanc pour lui partager mon désir de connaitre le christianisme. Il m’a demandé si j’étais musulmane. J’ai bafouillé un “non” très hésitant. Puis, à mon étonnement, il m’a dit: “Tu n’as même pas lu le Coran et tu rejettes l’islam comme ça, sans motif. Lis le Coran.”»

Je lui fais de grands yeux ronds, un peu stupéfaite de la tournure que prend le récit. Les autres n’ont pas l’air aussi surpris que moi.

— Pourquoi cette réaction?

Elle m’explique qu’ici, en Algérie, les musulmans qui deviennent catholiques doivent s’attendre à vivre un possible rejet de la famille ou une forme de marginalisation sociale. C’est pourquoi le Père blanc l’avait poussée à approfondir son désir. Il est d’ailleurs maintenant son parrain.

Zahia poursuit: «Je cherchais alors des pistes, soit à la télé, soit dans les journaux, pour trouver s’il y avait une trace de christianisme en Algérie. Je n’en savais rien. Même s’il y a des églises, personne n’en parle.»

«J’ai donc trouvé une église protestante. Mais je n’ai pas trop aimé mon expérience. Alors, j’ai repris contact avec le Père blanc pour le lui dire, même s’il m’avait renvoyé la première fois.

«Quand il a vu que ma démarche était sérieuse, il m’a proposé d’en discuter. Et il m’a envoyé ici, à la paroisse. Quand je suis entrée, j’ai senti une certaine paix à l’intérieur. J’ai dit: “Seigneur, c’est ça que je veux.” Je n’avais pas ressenti ça chez les protestants.»

La foi de leurs origines

Zahia nous parle alors de sa démarche de baptême, qu’elle reçoit en 2010. Son visage lumineux et serein nous dévoile à l’avance les fruits qu’elle s’apprête à nous raconter.

«La joie est toujours là dans mon cœur, je me sens très heureuse. Pour moi, c’est une renaissance. Ma personne est transformée. Ce que je suis aujourd’hui, ce n’était pas moi avant. J’étais un peu comme la plupart des femmes kabyles, animée d’une sorte de fierté mal placée, un orgueil, une sous-estime de l’autre. Tout ça est presque parti.»

Cour intérieure de l'église. Photo: Sarah-Christine Bourihane.
Cour intérieure de l’église. Photo: Sarah-Christine Bourihane.

Quand je lui parle du mot «conversion» pour qualifier son parcours, à mon étonnement, Zahia n’est pas d’accord. «Il ne s’agit pas d’une conversion, mais plutôt d’un retour à mes origines. Avant d’être la terre de l’islam, la Kabylie était chrétienne», me fait-elle remarquer.

Jusque-là, tout le monde écoutait Zahia dans un silence attentif. Sihem, à l’autre bout de la table, toute captivée par le récit de sa sœur, renchérit. Elle aussi perçoit sa foi comme un retour aux sources. Elle pense même avoir toujours été chrétienne.

«J’ai reçu par héritage la foi musulmane. Quand j’avais sept ans, mon père me disait qu’il fallait avoir la crainte de Dieu, qu’il fallait faire les cinq prières comme ça et comme ça. Mais je voulais le vivre différemment. Je priais en parlant à Dieu dans mon cœur.»

Quand elle a rencontré par hasard les sœurs blanches, Sihem est tombée sous le charme. Ces sœurs vivaient comme elle l’avait toujours voulu. Pendant 18 ans, elle a donc partagé avec elles une relation d’amitié toute simple, sans qu’elle sente qu’on insiste pour la convertir.

«Puis, elles ont fini par quitter Béjaïa. Je n’avais plus de repères. J’ai senti la solitude. J’ai réalisé que mon Dieu à moi se comportait comme elles le décrivaient. Je ne l’avais pas su depuis tout ce temps, mais cela faisait 18 ans que j’étais chrétienne. Je suis venue à la paroisse pour dire que je voulais être baptisée.»

Vivre sa foi en pays musulman

On devine que Charles de Foucauld est un modèle pour les prêtres de l’Algérie. Si le père Vuillaume n’est pas aussi isolé que le père de Foucauld l’a été au milieu des Touaregs, il est quand même le seul prêtre dans la vaste jungle urbaine des 200 000 habitants deBéjaïa.

Même si ces chiffres sont peut-être révélateurs d’un contexte de christianisme bien minoritaire, le père Vuillaume demeure le prêtre des 30 chrétiens qui fréquentent la paroisse régulièrement. Une communauté petite, mais bien vivante, qui se compose à majorité d’étudiants subsahariens, de Kabyles, de passants curieux ou de protestants tout simplement désireux d’assister à la célébration dominicale.

«En France, il y a un prêtre pour 10 000 personnes, me précise le père Bruno. Les gens nous disent qu’il manque de prêtres, mais je leur dis qu’ils ont plus de prêtres que n’importe où ailleurs.»

Le problème n’étant pas le manque de prêtres, on soupçonne un manque de fidèles, même si l’un ne va pas sans l’autre. Mais les fidèles, comment les trouver? La tâche est ardue. Zahia et Sihem n’ont témoigné de leur foi qu’à leurs proches intimes, et Zahia le cache toujours à sa belle-famille.

Je voudrais bien dire aux gens que je suis chrétienne parce que je suis heureuse. C’est comme quand on est amoureux. On a toujours envie d’en parler.

«Le seul blocage que j’ai ici, me dit Zahia, c’est qu’on ne puisse pas en parler ouvertement. Je voudrais bien dire aux gens que je suis chrétienne parce que je suis heureuse. C’est comme quand on est amoureux. On a toujours envie d’en parler. Mais là, à cause de la pression sociale, je le garde pour moi.»

— Qu’en est-il de la législation en Algérie?

«Convertir un musulman à une autre religionest passible d’emprisonnement. Ici, donner une Bible dans la rue à quelqu’un, c’est illégal. On ne trouve pas de Bible dans les librairies non plus. On trouve des Corans partout, par contre», m’explique le père Bruno.

Avant d’exercer son ministère de prêtre à Béjaïa, le père Bruno l’a fait pendant cinq ans au Caire. En prenant son expérience comme point de comparaison, il constate que les églises ici sont invisibles. «Dans certains quartiers du Caire, il y a de vraies églises avec des cloches et tout. Ce n’est pas comme ici, où tu cherches les églises.»

J’ai le sourire en coin en leur rappelant que j’en sais quelque chose.

***

Zahia termine par une histoire qui lui donne de l’espoir. «Un jour que je passais devant une librairie, j’aperçois des DVD sur la vie de Jésus, les grands prophètes, la Bible. Je fais exprès d’en acheter quelques-uns. Je vais chercher l’argent dans la voiture, et quand je reviens payer, on me dit que c’est déjà payé. “Mais comment ça, c’est payé?” “Quelqu’un a payé pour toi. La personne a dit que si tu avais pris quelque chose d’autre, il n’aurait pas payé.”»

«J’ai l’impression que, parfois, Dieu nous rejoint là où on ne l’attend pas. Chaque fois qu’on a peur de faire quelque chose, Jésus est là pour nous dire de ne pas craindre.»

Sihem, enthousiaste, ajoute: «Je veux aller jusqu’au bout, être baptisée. Si je veux être chrétienne du point de vue du droit de la famille, c’est un grand risque par rapport à mes enfants. Il y a des articles de lois qui stipulent qu’une fois que la mère change de religion elle peut perdre la garde de ses enfants.

«Quand on a la foi, on ne peut pas mettre Dieu dans une balance. Je ne peux pas mettre quelqu’un avant Dieu. C’est une chose que je ne peux pas expliquer. J’ai très bien lu les statuts de la famille. On perd beaucoup de droits par rapport à la loi. Mais c’est le plus grand examen de foi que peut rencontrer une personne. La foi est en nous ou elle ne l’est pas. Je n’ai pas peur.»

La discussion se termine, car il est maintenant17 h 30, l’heure de la messe.

Je les suis vers la petite chapelle. Nous sommes une quinzaine présents pour assister à la messe du dimanche, célébrée en Algérie le vendredi.

Dans un silence admiratif, en les regardant, je perçois des chrétiens qui doivent se battre chaque jour pour garder leur foi vivante.

Dans ce vaste pays désertique, j’y vois l’oasis du Christ.

Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine travaille comme journaliste indépendante depuis 2013. Aussi cinéaste de la relève, elle signe un premier court-métrage en 2019, Le rang pas drette, distribué par Spira.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Plus récent de REPORTAGE