racisme
Photo : Priscilla du Preez / Unsplash

Le racisme vu par deux Québécoises d’origine haïtienne

Durant la dernière année, le thème du racisme a souvent fait les manchettes. Que ce soit pour parler de l’affaire George Floyd ou de l’affaire Verushka Lieutenant-Duval, en passant par la polémique entourant l’existence du racisme systémique au Québec, la problématique du racisme suscite maints débats, parfois passionnés. Mais qu’en pensent les personnes qui sont directement concernées par cette réalité, à savoir les personnes issues des « minorités visibles » ? 

On peut facilement tomber dans le piège de penser que les « minorités visibles » parlent toutes d’une même voix.

Cependant, les choses sont plus complexes et on observe, à l’intérieur même des communautés dites « racisées », une diversité de points de vue. 

« T’es noire comme du caca ! »

« J’ai fait face à beaucoup de racisme plus jeune. La première fois, c’était à l’école primaire. On me lançait des insultes. “Ah, t’es noire comme du caca !” C’est vrai qu’on n’était que des enfants. Mais quand ces insultes sont quotidiennes, c’est moins drôle », dit Marie Paul, 34 ans. 

Étant au Québec depuis l’âge de 5 ans, elle s’est impliquée pendant plusieurs années dans différents organismes, dont la Ligue des Noirs du Québec

Son expérience du racisme n’est toutefois pas limitée à son enfance. Même adulte, elle continue d’en être la cible à l’occasion. Récemment, elle a pris rendez-vous par téléphone pour visiter un logement en vue d’un déménagement. « Lorsque je me suis présentée pour la visite, une fois que la personne à qui j’avais parlé au téléphone m’a vue, elle m’a fermé la porte au nez ! »  

Murielle Chatelier

Murielle Chatelier, 43 ans, a aussi fait l’expérience du racisme au Québec. « On m’a déjà traitée de “négresse” dans la rue. C’était de la pure méchanceté. » Cependant, elle refuse de se laisser affecter par ce genre de commentaires. Car devant les insultes racistes, les personnes ciblées ont appris à faire montre de résilience.

« Je crois qu’on apprend très jeune cette résilience de nos parents. Si nos parents étaient résilients, nous aussi on doit l’être », rappelle aussi Marie.

Le racisme « systémique »

Même s’il lui arrive de faire l’expérience du racisme, Murielle récuse toutefois la notion de racisme systémique, une notion qui a fait couler beaucoup d’encre au Québec et qui ne fait pas l’unanimité. 

Journaliste pigiste en plus d’être consultante en communication pour une firme bien établie, elle a écrit dernièrement des textes d’opinion (Je suis une minorité visible et j’aime mon QuébecJ’ai la peau noire et je ne suis pas une personne raciséeJ’ai une peau noire et je rejette le concept de racisme systémique) dans différents médias sur divers enjeux liés au racisme :

« J’ai beaucoup de difficulté avec la notion de racisme systémique, car il n’y a pas de définition claire. C’est devenu un concept fourretout. Or, comment peut-on régler un problème si on n’est pas capable de le cibler parce que chacun a sa propre définition ? De façon globale, ma vie se passe extrêmement bien au Québec. » 

Marie estime quant à elle que l’utilisation de l’expression « racisme systémique » est tout à fait pertinente et appropriée : 

« Oui, le racisme est un problème généralisé au Québec. Par racisme systémique, on veut tout simplement dire qu’il y a des inégalités dans le système, que tous n’ont pas les mêmes opportunités. » Cependant, même si l’existence du racisme systémique est une évidence pour elle, elle sent qu’il s’agit d’une expression honnie aux yeux d’une majorité de Québécois. 

« Oui, le racisme est un problème généralisé au Québec. Par racisme systémique, on veut tout simplement dire qu’il y a des inégalités dans le système, que tous n’ont pas les mêmes opportunités. »

Marie Paul

Le vocabulaire « woke »

Marie et Murielle n’affichent pas une divergence de point de vue seulement sur la question du racisme systémique. Elles se positionnent différemment devant le « nouveau » vocabulaire issu de la vague « woke » qui tend à s’imposer de manière progressive dans la société : « personne racisée », « privilège blanc », etc. 

Murielle refuse systématiquement ce vocabulaire issu des États-Unis, qu’elle estime n’aider en rien le vivre-ensemble au Québec :

« De dire qu’un Blanc, peu importe sa classe sociale, a plus de “privilèges” qu’un médecin noir à cause de sa couleur de peau, je trouve ça un peu court. Le concept de “privilège blanc” est tellement réducteur, surtout dans notre société où il y a tellement d’inégalités à tant de niveaux. »

« Un mot qui m’enferme et me renvoie encore une fois à ma “race” et à ma couleur de peau, je trouve ça agaçant. » 

Murielle Chatelier

Elle n’aime guère davantage l’expression « personne racisée », aujourd’hui largement répandue :

 « Je ne me considère pas comme une personne racisée. Au Québec, on utilise le mot “racisé” comme si de rien n’était. Mais j’ai assisté à un échange avec des personnes justement “racisées” et la majorité ne se retrouvait pas dans ce mot-là. Moi, un mot qui m’enferme et me renvoie encore une fois à ma “race” et à ma couleur de peau, je trouve ça agaçant. » 

Contrairement à Murielle, Marie n’a pas de difficultés à s’approprier les concepts « woke ». Elle voit la notion de « personne racisée » comme relevant d’une réalité purement factuelle : « Une personne racisée, c’est une personne qui n’est pas blanche tout simplement. » 

Quant au « privilège blanc », elle estime qu’il s’agit d’un concept qui fait référence à une réalité difficile à nier : 

« Chez les personnes “blanches”, il y a un stress, une anxiété qui n’est pas là. Par exemple, quand je veux déplacer mon auto, même si ça ne prend que deux minutes, je m’assure d’avoir mes papiers d’identité et mes assurances avec moi. Car j’ai plus de chances d’être interpelée par la police, même si je n’ai rien fait ! » 

Un mot qui fait mal : le mot en « n »

Selon Marie, qui a étudié la psychologie à l’université, de tels automatismes sont le résidu de traumatismes intergénérationnels portés par les personnes noires. Voilà pourquoi elle considère que le mot en « n » (qui a fait polémique récemment avec l’affaire Verushka Lieutenant-Duval) ne doit être utilisé qu’avec beaucoup de circonspection et de contextualisation, et ce, même dans un cadre académique, car c’est un mot qui fait mal. 

Murielle est d’avis que, dans les hauts-lieux du savoir, même les mots qui font mal doivent pouvoir être abordés lucidement : 

« Dans un contexte universitaire, on est supposé avoir un esprit critique. Si on ne peut plus utiliser certains mots, même des mots qui sont lourds de sens et lourds d’histoire, comment est-ce qu’on peut faire comprendre aux gens tout ce que ces mots impliquent ? À l’université, les gens sont supposés être capables de faire la part des choses et de faire la différence entre l’utilisation d’un mot à des fins académiques et son utilisation pour faire mal. »

Comment vaincre le racisme

Pour vaincre le racisme, Marie croit qu’il faut développer une culture de l’empathie, de la sensibilité et de la bienveillance. Ce sont d’ailleurs des valeurs qu’elle estime avoir héritées de sa foi chrétienne et qui lui ont été transmises par sa mère très croyante. Marie va d’ailleurs à la messe environ deux fois par mois, et elle estime que c’est aussi sa foi qui lui permet de garder espoir en l’avenir devant la réalité du racisme : « Dans la vie, si tu n’as pas d’espoir, tu n’as rien. » 

Murielle se dit plutôt en questionnement par rapport à la foi religieuse, quoiqu’ayant eu des parents chrétiens pratiquants – sa mère est catholique et son père, protestant. Elle considère que le racisme prendra fin lorsqu’on arrêtera simplement de se voir les uns les autres en fonction de notre couleur de peau :

« Je refuse de me définir comme noire, car ça me réduit à ma plus simple expression. Moi, je suis d’origine haïtienne. Mes parents sont des Haïtiens. Mais on n’est pas une “race” et on ne peut pas se voir constamment comme une “race”. Si on se voit comme une race, les autres nous verront comme une race. Je suis écœurée d’être toujours vue comme une race. Donc, moi, je ne me vois plus comme ça. Si chacun arrêtait de se voir comme une race, c’est là que viendrait le plus grand changement. » 

*

Marie Paul et Murielle Chatelier : deux femmes québécoises d’origine haïtienne. Deux femmes au regard contrasté sur le racisme. Deux femmes dont les points de vue invitent à ne pas réduire la voix des « minorités culturelles » à des analyses simplistes et idéologiques.


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Lamphone Phonevilay

Lamphone Phonevilay est frère dominicain. Il a étudié la théologie à l'Université de Montréal et la sociologie à l'EHESS de Paris. Il fait présentement une thèse de doctorat en théologie spirituelle sur sainte Catherine de Sienne au Collège Universitaire Dominicain d'Ottawa. S'intéressant autant à la mystique qu'à la sociologie, il avoue avoir une passion pour... la musique électronique!

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