Joyce
Image réalisée par des proches de Joyce.

Joyce, la lumière d’un peuple

En 2018, je participe à un pèlerinage à Medjugorje avec une trentaine d’Attikameks de Manawan. Les côtoyer m’ouvre les yeux. Je ne connais pas ces Autochtones qui vivent à quelques centaines de kilomètres de chez moi. J’y découvre un peuple de cœur. Un peuple d’une piété sans mesure qui passe des nuits blanches à prier et à chanter. Un peuple généreux qui achète des statuettes et des chapelets par centaines pour les absents du voyage. Car derrière chaque Attikamek, il y a une communauté. Et dans le cri de Joyce Echaquan, le cri d’un peuple.

J’attrape de justesse Manon Ottawa au téléphone. Depuis le décès de sa nièce, sa vie — tout comme celle des membres de sa communauté — est devenue un feu roulant. Elle enchaine les veillées de prière, les manifestations, les gestes de soutien à sa famille en état de choc. 

Joyce Echaquan

Après notre discussion, elle ira préparer l’église pour l’exposition du corps de Joyce, décédée le 28 septembre dans les tragiques circonstances qu’une vidéo a fait connaitre au monde entier. « Dans notre culture, lorsqu’il y a un décès, on veille sur le corps pendant trois jours, jour et nuit, jusqu’au service funéraire. Des familles se relaient. On chante des cantiques, on fait des prières. »

Sabrina Quitiche, une voisine de Joyce, et Béatrice Nequado, une proche de la belle-famille, iront aussi lui rendre un dernier hommage par leurs plus beaux chants. Dans le village de 3000 habitants qu’est Manawan, tout le monde est concerné par la perte de cette sœur dont le sourire éblouissant les marquera à jamais. 

« On est une grande famille. Tout le monde se connait dans la communauté de Manawan. On a tous vécu un choc », me dit Béatrice.

Transfigurer la colère

D’emblée, Manon me parle de sa tristesse à imaginer Joyce mourir loin des siens. « Elle n’a pu parler à aucun des membres de sa famille. L’infirmière lui a enlevé son cellulaire. Je pense à ce qu’elle a dû vivre pendant tout le temps qu’elle avait les pieds et les mains attachés sur la civière. Normalement, c’est dans les ailes de psychiatrie qu’on voit ça. Ça me fait mal au cœur. Quand je pense à Joyce, je pense à Jésus sur la croix, quand il a demandé à son Père de venir le chercher. »

Manon, Sabrina et Béatrice me décrivent le peuple attikamek comme un peuple de foi, qu’il soit pratiquant de la spiritualité autochtone ou de la religion chrétienne. La spiritualité est une composante de leur culture et un pilier sur lequel s’appuyer « épreuve après épreuve ».

Évidemment, pour les proches de Joyce, la colère et la douleur sont criantes. Joyce est partie trop tôt, trop vite, dans une infamie qui ne laisse personne indifférent. 

« Je prie même pour l’infirmière qui a négligé Joyce et lui a dit des méchancetés pendant qu’elle était en train d’agoniser. Je lui envoie des bénédictions, car ça n’a pas d’allure d’avoir autant de haine dans son cœur. »

Manon Ottawa

Avec une voix douce et apaisante, Sabrina me raconte comment la prière lui est un réconfort, malgré la souffrance inévitable. « Il est important de bien vivre ce qu’on est en train de vivre. Il faut en parler et surtout prier beaucoup. J’ai senti une grande colère. Je l’ai laissée venir même si je n’aimais pas les sensations que je vivais. Je l’ai offerte à Jésus. J’ai ressenti la paix. »

Pour Manon, sa prière ne connait point de limite : elle y inclut aussi les infirmières. « Je prie même pour l’infirmière qui a négligé Joyce et lui a dit des méchancetés pendant qu’elle était en train d’agoniser. Je lui envoie des bénédictions, car ça n’a pas d’allure d’avoir autant de haine dans son cœur. »

Le combat de Joyce

On se souvient de Joyce comme d’une personne facile d’approche qui saluait tout le monde. Sabrina la voit encore passer devant chez elle en motocyclette, les bras bien enlacés autour de son conjoint Carol. « Je trouvais ça beau. C’est un couple qui s’aimait beaucoup. »

On se souvient aussi de l’héroïsme de cette mère de sept enfants qui s’est battue jusqu’au bout pour mettre au monde son dernier. Depuis 2015, elle avait une santé chancelante. Elle souffrait d’insuffisance cardiaque. Dans cette fragilité, Joyce avait vécu une conversion du cœur. 

Manon Ottawa et Joyce Echaquan en train de prier à distance.

« Lors de la dernière grossesse, on lui a proposé d’avorter. Mais elle voulait garder son bébé. Elle a dû être alitée quelques mois dans un hôpital à Montréal parce que sa maladie la forçait à cette condition. Dans les moments de découragement, on faisait une prière ensemble par téléphone. Elle demandait la guérison pour qu’elle puisse s’occuper de ses enfants. Et aujourd’hui, son bébé va bien. »

Sans le savoir, celle qui est décrite par sa tante comme une grande sensible à la souffrance et à l’injustice aura mené un combat pour tous les siens. Pour tous ceux qui, comme elle, ont été maintes et maintes fois victimes d’odieux préjugés. « Joyce a eu l’idée de filmer et ce sont des preuves pour nous, pense Sabrina. Ma foi me dit que Dieu s’est servi de Joyce pour nous aider, pour que le monde comprenne ce que vivent les Attikameks. »

Parler la langue de la paix

Manon, Sabrina et Béatrice ont elles-mêmes fait l’expérience du racisme à plusieurs occasions. Dès qu’elles sortent de Manawan, que ce soit à l’hôpital ou au restaurant, il se manifeste sournoisement. « On nous regarde d’une façon bête, ça se voit dans les yeux des gens. Comme si on ne nous aimait pas. On se bat tout le temps contre ça » me confie Sabrina.

Manon craint tout autant un séjour à l’hôpital que la maladie elle-même. « On ne nous prend pas au sérieux quand on se présente à l’urgence. On nous fait porter une étiquette. »

Si j’essaie de creuser le sujet du racisme avec elle, Manon manque de mots pour s’exprimer. « Nos parents nous ont appris à parler le français comme il le faut pour qu’on puisse être capables de s’exprimer. Mais ils ne nous ont pas montré à parler en mal de personne. Si on me demande de traduire le mot racisme, il n’y a pas de mot dans ma langue pour le définir. »

Une vocation unique

Mathieu Lavigne est directeur de l’organisme Mission chez nous, une œuvre créée par l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, dont le but est de favoriser le dialogue entre les cultures autochtones et québécoises. Sans œuvrer directement sur le terrain, il échange régulièrement avec les missionnaires qui partagent le quotidien des communautés présentes dans tout le Québec. 

Mathieu se remémore sa rencontre avec le chef algonquin Dominique Rankin. Avec lui, il avait parlé de l’expropriation que sa famille a vécue en raison de la construction de l’aéroport de Mirabel. 

La réaction du chef l’ébranle : « Tu sais Mathieu, à l’époque de l’expropriation, dans les années 70, on avait eu pensées et prières pour les gens de Mirabel. Ils ont vécu ce qu’on vivait depuis des centaines d’années. »

« Ça m’a jeté à terre, me confie Mathieu. Il y a une solidarité du côté autochtone et je me suis demandé s’il y a l’équivalent de notre côté. Je ne suis pas certain. Ce déséquilibre dans la solidarité m’a questionné. »

Dans les échos qu’il reçoit aujourd’hui, une chose l’inspire : la résilience des Autochtones. « On l’a vue aussi en conférence de presse, Carol Dubé ne veut pas être en colère. Ce qu’il souhaite est que ces situations n’arrivent plus. Il dit qu’il ne veut pas entrer dans la même zone que l’infirmière et la préposée. C’est une façon de rendre hommage à sa femme qui n’était pas dans la colère. Il a cette capacité de retourner la situation pour en faire un lieu d’apprentissage collectif. »


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Sarah-Christine travaille comme journaliste indépendante depuis 2013. Aussi cinéaste de la relève, elle signe un premier court-métrage en 2019, Le rang pas drette, distribué par Spira.

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