Saint Dominique
Illustration : Marie-Pier LaRose / Le Verbe

Saint Dominique et les chiens du Seigneur

L’Église, et spécialement l’ordre des Frères prêcheurs, fêtaient il y a deux jours le 800e anniversaire de la « naissance au ciel » (dies natalis) de saint Dominique. C’est cependant le 8 aout que l’on célèbre sa mémoire depuis le concile Vatican II : double fête pour nous, donc !

Peu de gens connaissent la vie de Domingo Núñez de Guzmán (1174-1221), ce religieux castillan qui a révolutionné le Moyen Âge en le persuadant que le Verbe incarné avait encore quelque chose à dire à une société chrétienne exaspérée. Il a offert à nouveau le christianisme aux chrétiens désabusés et aux hérétiques échauffés.

À l’instar de son coreligionnaire ombrien et autre fondateur d’un ordre mendiant, Francesco d’Assisi (1181-1226), dont la réputation n’est plus à faire, il a embrassé la pauvreté évangélique, notamment en suivant les directives du chapitre 10 de saint Matthieu.

Saint Dominique a offert à nouveau le christianisme aux chrétiens désabusés et aux hérétiques échauffés.

L’imaginaire collectif médiéval était meublé de toutes sortes de récits ; grandioses et épiques aussi bien que populaires et merveilleux. Ces contes et ces légendes1, du moins ceux qui sont parvenus jusqu’à nous, font rire dans leur barbe jusqu’aux moins sceptiques des modernes, tant par leur candeur que par leurs allures fantasmagoriques. On ne peut cependant parler de saint Dominique sans raconter la légende qui entoure sa naissance.

Un chien pyromane

On dit que sa mère, la bienheureuse Jeanne d’Aza, de retour d’un pèlerinage à l’abbaye bénédictine de Saint-Dominique de Silos, aurait eu une vision en rêve ; elle s’était vue mettre au monde — l’espagnol dirait dar a luz, donner à la lumière — un petit chien qui, ayant une chandelle dans sa gueule, enflammait le monde entier.

Le frère dominicain Humbert de Romans, qui a été le quatrième successeur du saint à la tête de l’ordre, a interprété avec finesse cette image prophétique.

« Dans la vision du chien préfigurait la naissance d’un éminent prédicateur portant la torche d’une parole ardente. Il enflammerait par la force de la charité tant de cœurs refroidis, et par les aboiements d’une prédication assidue, il chasserait les loups du milieu du troupeau pour inciter à la vertu les âmes qui dormaient dans le péché2 ».

L’allégorie de ce rêve renvoie à la source même de la tradition chrétienne, c’est-à-dire d’être appelé et envoyé par Dieu au moyen de son Église. Comme disait saint Paul : « Je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu » (1 Cor 15, 3).

Dieu, qui se plait à faire participer la créature à son œuvre, agit incessamment jusqu’au trognon de l’histoire, c’est d’ailleurs pourquoi il s’est lui-même incarné. Et pour lui, rien n’est trop profane, trop impur ou trop dur. Nous le verrons simplement par ce qui a été la lente gestation de la mission et du charisme dominicain.

Le début de la route

Après une solide formation religieuse et scolaire, on confie enfin à Dominique un ministère de chanoine sous l’égide de Diego de Azevedo. Ce dernier est prieur du chapitre d’Osma, dont il deviendra l’évêque, ainsi que le premier compagnon du maitre-prêcheur. 

Dominique est à la mi-trentaine, en pleine floraison spirituelle, mais le fruit se fait attendre. Il embrasse une vie frugale et simple, sans plan précis ni voie exceptionnelle à emprunter. Seul un désir d’urgence sacrée et de science véritable fondée en Christ le travaille. Pour reprendre les mots de Bernanos à son égard : « il a mieux qu’aucun plan, il possède le détachement fondamental, la liberté intérieure qui attire sans doute l’Esprit du haut des airs, ainsi qu’un oiseau fasciné3 ».

C’est à ce moment, au milieu du chemin de la vie4, que la Providence vient se pendre aux basques du saint (qu’elle ne lâchera plus d’ailleurs) et le suivra dans ses innombrables pérégrinations à travers l’Europe.

L’évènement déclencheur est mondain et politique : le roi de Castille, Alphonse IX, décide de mandater Diego et son chanoine Dominique comme émissaires au Danemark afin de négocier le mariage de son fils avec une princesse danoise. 

L’aventure burlesque des deux religieux se terminera abruptement à la fin des tractations de mariage par la mort subite de la jeune princesse promise. Cependant, la véritable mission pastorale du fondateur des Prêcheurs ne fait que commencer.

Dieu l’a mis sur la route et il ne la lui fera plus quitter.

Le bon grain et l’ivraie

Dominique a vu durant ce long périple la grande détresse de l’Église, l’état déplorable de son clergé, la réclusion des moines dans leur couvent et le peuple de Dieu laissé à la merci des mercenaires du dimanche et des orateurs de foire qui s’improvisent prophètes apocalyptiques. 

Pire encore et plus pernicieuse est la voie ouverte par l’hérésie albigeoise ou cathare, tançant vertement le clergé ignare, décriant l’ineptie de la hiérarchie et discréditant l’autorité de l’Église. Ces manichéens vêtus de bures et de sacs, animalistes avant l’heure et prônant un Dieu absent et une morale libertine pour le commun des mortels n’est pas sans évoquer certains traits de la doctrine séculaire actuelle. 

C’est par amour de Jésus-Christ, Dieu fait homme, et de son enseignement reçu des apôtres et transmis par l’Église universelle que saint Dominique entrera en constant dialogue avec ses adversaires. Il prêchera le kérygme et la proximité de Dieu, exhortera le clergé à se réformer et à retourner vers le Père, pour ne pas dire sous la tutelle du pape, tel le fils prodigue. 

Est ici à l’œuvre un principe de jugement moral qui distingue la spiritualité médiévale et qui sera la cause du véritable succès des ordres mendiants : basé sur la parabole du bon grain et de l’ivraie, il s’agit de laisser ultimement à Dieu le soin de faire la part des choses, mais de tout faire de son côté pour se mettre à son service.

Ces mendiants ont sillonné le monde pour annoncer à temps et à contretemps l’Évangile du Christ. Les gens écoutaient les chants de ces troubadours de Dieu — les Franciscains — comme le hurlement des Domini canes, les chiens du Seigneur, comme disait le jeu de mots médiéval en parlant des fils de Dominique. 

Ils auront su apporter le feu de la vérité et de la charité comme un cierge pascal allumé dans la gueule d’un chiot !

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Pour aller plus loin :

Dominicus800

G. K. Chesterton, Le Bœuf muet.


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Notes:

  1. Un conte était littéralement le récit d’un fait : c’était raconter quelque chose de vrai qui, souvent, était survenu récemment. Avec le temps, le terme a pris le sens de récit d’aventures. Si le conte raconte, la légende, elle, est lue. Legenda, en latin, veut dire « ce qui doit être lu », c’est pourquoi initialement il s’agissait du récit de la vie du saint du jour, lu au réfectoire et à l’église, en particulier à l’office de matines. 
  2. Traduit de l’italien, depuis le site Dominicanes.
  3. Georges Bernanos, « Saint Dominique » in La vie et les œuvres de quelques grands saints, T. 1.
  4. Allusion au tout premier vers de la Divine Comédie – Nel mezzo del cammin di nostra vita (Enfer, chant I) – où Dante qui entame son voyage d’outre-tombe a 35 ans, c’est-à-dire ce qu’on croyait être l’âge médian de la vie, qui en comptait au total 70.

Emmanuel Bélanger

Après avoir commencé son cursus théologique et philosophique au Liban, Emmanuel Bélanger a complété son baccalauréat en philosophie à l'université pontificale Angelicum. Sa formation se ponctue de diverses expériences missionnaires au Caire, à Alexandrie, au Costa-Rica et à Chypre.

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