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Pour la suite du monde

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The Honest Company / Unsplash

Je n’avais jamais voulu avoir d’enfants. D’autres autour de moi souffraient de ne pas en avoir. Je ne les comprenais pas vraiment. 

Je n’étais pourtant pas fermée à la vie, je savais que j’allais accueillir mon enfant si Dieu m’en faisait le don. Mais je ne désirais pas être mère plus qu’il n’en faut.

Je prenais la pilule pour un problème de santé. Et ça m’arrangeait d’une certaine façon. 

Désolée de le dire si crument, mais les mères m’inspiraient un certain dédain.

Ma journée s’ouvrait sur des projets exaltants pendant que la pauvre mère était seule avec son enfant dans le parc vide et désert. C’est comme ça que je le ressentais.

Parfois, j’en croisais une en allant au travail, poussant son petit dans une balançoire à côté de chez moi. Ma journée s’ouvrait sur des projets exaltants pendant que la pauvre mère était seule avec son enfant dans le parc vide et désert. C’est comme ça que je le ressentais.

Quand les petits de mon amie se précipitaient sur moi, ma maladresse les repoussait comme le corona.

Un songe qui dit vrai

Puis un jour, j’ai fait un songe, dans un monastère.

Il y avait un enfant assis dans mon salon. Une copie miniature de mon mari. Il était seul au fond de la pièce. Enterré par le brouhaha de nos conversations, on ne faisait pas attention à ses interventions.

Son regard insistant s’est posé sur moi. Je l’ai comme remarqué pour la première fois. Il est venu me voir pour me dire : « Sarah, tu es tout pour moi. J’ai besoin de toi pour vivre. »

Je me suis réveillée comme si mon rêve n’en était pas un, les yeux tout ronds en pleine nuit, l’amertume au cœur d’avoir rejeté cet enfant si vulnérable qui m’aimait comme son tout.  

Ce n’était pas le genre de rêve bizarre qui s’envole dans l’oubli quand on essaie de le rattraper. Il énonçait une vérité ayant la puissance de renverser le cours de ma vie.

J’ai décidé d’arrêter la pilule et de consentir à souffrir physiquement. Je voulais pleinement ouvrir la porte de mon cœur — pas la garder à demi-ouverte — pour accueillir la possibilité d’un petit être pour qui je donnerais ma vie. 

Pour la suite du monde

Élie est né le 25 octobre, un peu avant que notre monde bascule. Enduit de son velours de naissance, sa minuscule tête s’est aussitôt tournée vers moi pour découvrir celle qui l’avait porté. C’était la rencontre ultime avec celui que je connaissais sans connaitre, avec qui j’avais appris à vivre comme un colocataire de mon ventre, de mon cœur, de mes veines, de mes pensées.

Il était là devant moi, dans une nudité absolue, une nudité appelant au réconfort, à la chaleur d’un foyer, à un revêtement d’amour.

Alors que le monde continuait de battre la montre, que l’économie accélérait sa cadence apocalyptique vers la déshumanisation, que l’on craignait à chaque seconde la surpopulation, que l’air et l’eau devenaient marchandise, il y avait ce petit être vulnérable qui pendant ce temps avait besoin d’être habillé, changé, cajolé. 

Dans le retrait, dans le silence, dans la pénombre, mon bébé exigeait le don de l’ombre, comme un mouvement du cœur envers et contre tout ce qui pourrait gruger l’amour. L’humilité contre l’orgueil, la vertu contre le vice, l’abaissement contre la performance.

Un être vierge de tout, une page à écrire, un monde à reconstruire, une pâte à modeler, un regard à façonner. Une promesse, le futur dans son sourire, un gage des générations à venir.

Le monde pourrait bien s’effondrer. Élie sera de ceux qui tenteront la suite du monde, à l’image et la ressemblance d’un Dieu qui lui aura donné le précieux don de la vie. Car pour le temps qu’elle durera, la vie vaudra toujours la peine d’être vécue. Je ne regretterai jamais de l’avoir transmise, cette vie de ma vie, même en temps de pandémie, car c’est un don merveilleux de l’être qui se poursuit.  


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Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine travaille comme journaliste indépendante depuis 2013. Aussi cinéaste de la relève, elle signe un premier court-métrage en 2019, Le rang pas drette, distribué par Spira.

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