Nicolás Gómez Dávila
Image : Marie-Hélène Bochud

Nicolás Gómez Dávila : écrivain traqueur des ombres sacrées

« Le réactionnaire n’est pas un nostalgique rêvant de passés abolis, mais celui qui traque des ombres sacrées sur les collines éternelles. »

Nicolás Gómez Dávila

Le 17 mai 1994, à l’âge de 80 ans, s’éteignait, dans l’anonymat, un des plus grands écrivains catholiques du dernier siècle, le Colombien Nicolás Gómez Dávila.

Lorsqu’on songe à l’œuvre qu’il a laissée derrière lui, un mot du jésuite Baltasar Gracián nous vient immédiatement à l’esprit : « Ce qui est bon est doublement bon s’il est bref. »

Cette maxime, il semble que l’écrivain colombien l’ait prise à la lettre. En effet, cet homme dont les jours se sont écoulés dans une monumentale bibliothèque de 30 000 ouvrages n’a livré sa pensée qu’au compte-goutte et n’a jamais donné au public que le meilleur de lui-même, à travers des aphorismes inoubliables.

Nicolás Gómez Dávila se méfie des systèmes et des philosophies […]. Vient toujours un moment où ces systèmes […] perdent de vue la préoccupation de la vérité pour se soucier de leur propre cohérence, camouflant ainsi leurs paradoxes, leurs contradictions derrière des raisonnements abscons ou une phraséologie obscure.

Des rares livres qu’il a signés — que des recueils d’aphorismes —, la plupart ont été publiés à compte d’auteur, dans des éditions de luxe destinées à ne circuler que parmi les amis et les proches. Heureusement pour nous, ils ont quitté ce cercle restreint de lecteurs et, depuis une dizaine d’années, l’essentiel de l’œuvre — trois volumes au titre délicieusement suranné de Scolies pour un texte implicite — est disponible en français grâce à l’excellent travail des traducteurs Michel Bibard et Alexandra Templier.

Les deux premiers, Escolios a un texto implícito et Nuevos escolios, ont été publiés aux Éditions du Rocher sous les titres Les horreurs de la démocratie (2003) et Le réactionnaire authentique (2005). Le troisième, Sucesivos escolios, a été rebaptisé, sans que l’on sache trop pourquoi, Carnets d’un vaincu (L’Arche, 2008). (Ces titres en disent long sur les stratégies employées par les éditeurs pour commercialiser l’œuvre de l’écrivain en France.)

Un écrivain « classique »

Pour mémoire, les scolies sont des notes ou des remarques laissées par des commentateurs dans les marges d’un texte afin d’aider les lecteurs futurs à interpréter certains passages.

Le « texte » qui fournit à l’auteur trois volumes de scolies est voué à demeurer « implicite », sous peine d’être corrompu par l’écriture, qui tend à tout figer dans une forme ou un système.

Nicolás Gómez Dávila se méfie des systèmes et des philosophies, parce qu’ils s’achèvent inévitablement en rhétorique et en escrime verbale. Vient toujours un moment où ces systèmes, ces philosophies perdent de vue la préoccupation de la vérité pour se soucier de leur propre cohérence, camouflant ainsi leurs paradoxes, leurs contradictions derrière des raisonnements abscons ou une phraséologie obscure.

Nicolás Gómez Dávila leur préfère la brièveté, la clarté et l’exactitude incisives de l’aphorisme. D’ailleurs, ces qualités se suffisent à elles-mêmes, elles se passent de fioritures :

Astreignons-nous à l’exactitude.
La clarté supprime la rhétorique.

Carnets…, p. 120

Mépris du bavardage philosophique, exigence de concision, souci de clarté. À bien des égards, ces qualités le rapprochent d’écrivains classiques tels que le moraliste La Rochefoucauld ou le Pascal des Pensées.

S’il y a en effet une ambition classicisante chez Gómez Dávila, elle s’enracine, d’une part, dans un désenchantement à l’égard de la philosophie (qu’il réduit au statut de « genre littéraire ») et, d’autre part, dans une conviction antirationaliste. « Être réactionnaire », écrit-il en s’appropriant pleinement l’épithète, « c’est avoir appris qu’il est impossible de démontrer ou de convaincre, mais qu’il s’agit d’inviter » (Carnets…, p. 136).

Et il ajoute, dans le même sens :

« L’homme communique avec un autre homme seulement lorsque l’un écrit dans sa solitude et que l’autre le lit dans sa solitude. Les conversations ne sont rien d’autre que distraction, ou duperie, ou assaut d’escrime. »

Le réactionnaire…, §601

Dès lors, toute tentative de persuasion par le discours, les raisonnements et les arguments est vouée à l’échec. Avec l’aphorisme, qu’il pratique avec une maitrise à peu près sans égale dans toute la littérature, Gómez Dávila s’efforce plutôt de faire entendre une parole simple et franche, une parole d’une beauté éclatante de cette « vérité qui ne meurt pas » (Horreurs, §2317) qu’elle pourchasse à chaque page.

Un théoricien de la réaction

Ce qui confère aux Scolies pour un texte implicite leur unité, l’ossature du « texte implicite » dont il est question, c’est la théorie de la réaction qui s’y esquisse pour ainsi dire en pointillés. 

L’épithète « réactionnaire », si galvaudée par les médias qui l’emploient à toutes les sauces pour discréditer une personnalité publique, est revendiquée fièrement par Gómez Dávila. D’ailleurs, assez significativement, le seul texte que l’écrivain a signé — entendons : un texte et pas seulement des aphorismes — est consacré à la figure du « réactionnaire authentique ». Ce texte fait sept pages et il est reproduit au début du volume éponyme (Le réactionnaire…, p. 15-23).

Il définit, bien plus qu’une posture politique, un rapport à l’histoire, une attitude devant la modernité. Le réactionnaire, en somme, est cet individu qui accumule les objections contre le monde moderne tout en ayant l’insolence de s’y résigner — à contrecœur, bien entendu, mais sans pour autant chercher à le transformer par les moyens de la révolution.

Pourquoi ? Tout d’abord, parce qu’il sait d’expérience ce que valent les révolutions et les utopies :

Les révolutions ont pour fonction de détruire les illusions qui les provoquent.

Horreurs…, §2304

Dans les utopies d’une époque naissent les tueries de la suivante.

 Carnets…, p. 45

Il sait tout autant que l’histoire n’est pas aussi malléable que les idéalistes et les idéologues veulent le laisser croire. Assurément, l’histoire se dessine sur un fond de liberté — ne commence-t-elle pas par l’acte suprême de liberté, la désobéissance d’Adam et Ève ? —, mais les actes libres entrainent une suite de conséquences nécessaires.

Et plus ces actes visent à transformer le monde en profondeur, plus sérieuses, plus lourdes, plus imprévisibles, plus irréversibles aussi, sont les répercussions.

« L’acte superficiel et périphérique, écrit Gómez Dávila, s’épuise en épisodes biographiques, tandis que l’acte central et profond peut créer une époque pour une société entière » (Le réactionnaire…, p. 19).

Le projet moderne de refonder la société sans la référence à Dieu est un exemple d’un acte libre qui, en modifiant le socle même de la société, se répercute en d’innombrables conséquences nécessaires (l’une d’entre elles, aujourd’hui, est le transhumanisme) affectant différentes strates, des plus profondes aux plus superficielles.

Spectateur d’un monde qu’il condamne, le réactionnaire n’est-il qu’un individu désengagé, irresponsable, voire complaisant dans son irresponsabilité ?

Non, répond magnifiquement Gómez Dávila, il « ne s’abstient pas d’agir par crainte du risque, mais parce qu’il estime qu’actuellement les forces sociales se précipitent vers un but qu’il méprise. Dans l’actuel processus, les forces sociales ont creusé leur lit dans le roc, et rien ne détournera leur cours tant qu’elles ne déboucheront pas sur la rase étendue d’une plaine incertaine ».

Et tandis qu’il attend qu’à l’horizon surgisse cette plaine incertaine, qui sera peut-être le Jugement dernier, le réactionnaire, rebelle, se désolidarise de son époque pour défendre la seule cause qui mérite d’être défendue, même si elle n’a aucune chance de triompher : la cause de l’âme poursuivant « dans la jungle humaine des traces de pas divins » (Le réactionnaire, p. 22).

Le chrétien

« On n’arrive pas à Dieu à toutes les époques par le même chemin » (Horreurs…, §1863), remarque sobrement Gómez Dávila. Et il faut dire que le monde moderne, rongé par la médiocrité, la vulgarité, l’insignifiance, la dérision universelle, rend la tâche particulièrement ardue à celui qui cherche. D’où le besoin de rappeler, en les reformulant dans le langage de notre temps, certaines vérités qu’on a tendance à oublier.

Ainsi rencontre-t-on, au détour des pages des Scolies pour un texte implicite, des pensées lumineuses, comme ce paradoxe digne du meilleur Chesterton :

L’homme n’est important que s’il est vrai qu’un Dieu soit mort pour lui.

 Carnets…, p. 52

Renversement génial du point de vue commun, qui accorde à l’homme l’importance qu’il dénie à Dieu : c’est de la vérité du christianisme que dépend, en dernière instance, tout humanisme, fût-il athée. Voilà, exprimée en une phrase fulgurante, ce qui est peut-être la plus solide objection à ce que le philosophe Rémi Brague a nommé le « projet moderne ».

D’ailleurs, c’est souvent quand il traite du christianisme que l’intelligence de Nicolás Gómez Dávila est la plus pénétrante. Laissons au lecteur le soin d’en juger par lui-même en lui proposant, pour finir, cette sélection de ses meilleurs aphorismes :

L’univers est important s’il est apparence, insignifiant s’il est réalité.

Le réactionnaire…, §85

Si nous arrivions à démontrer l’existence de Dieu, c’est que tout aurait fini par être soumis au pouvoir de l’homme.

 Le réactionnaire…, §116

Les hommes n’habitent le plus souvent que le rez-de-chaussée de leur âme.

 Le réactionnaire…, §308

Le chrétien sait que le christianisme boitera jusqu’à la fin du monde.

Le réactionnaire…, §538

La plus grande erreur moderne, ce n’est pas d’annoncer que Dieu est mort, mais de croire que le diable est mort.

Horreurs…, §359

Le chrétien moderne ne demande pas à Dieu de lui pardonner, mais d’admettre que le péché n’existe pas.

 Horreurs…, §1056

Le christianisme n’est pas une doctrine pour classe moyenne.
Ni pour classe moyenne économique. Ni pour classe moyenne intellectuelle.
C’est pourquoi il n’a guère d’avenir.

 Horreurs…, §1250

Le suicide le plus courant de nos jours consiste à se tirer une balle dans l’âme. 

 Horreurs…, §1317

Si Dieu n’était pas une personne, il y a longtemps qu’il serait mort.

Carnets…, p. 51

Ce n’est pas parce que Dieu sait tout que nous devons avoir confiance, mais parce qu’il est miséricordieux.

Carnets…, p. 51

La volonté s’invente des motifs.

Carnets…, p. 54

Le clergé moderne croit pouvoir mieux rapprocher l’homme du Christ en insistant sur l’humanité de Jésus.
Oubliant ainsi que nous n’accordons pas notre confiance au Christ parce qu’il est homme, mais parce qu’il est Dieu.

Carnets…, p. 117


La version originale de cet article est parue dans le numéro spécial Vulnérabilité du magazine Le Verbe. Cliquez ici pour la consulter.


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Michaël Fortier détient une maitrise en littérature française. Son mémoire porte sur les écrivains catholiques français. Il poursuit des études en droit.

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