Marie Noël
Marie-Hélène Bochud

Marie Noël, poétesse de l’amour et de la douleur

’Tis better to have loved and lost than never to have loved at all.

– Alfred Tennyson

Il peut sembler étonnant, à première vue, de coiffer une évocation, bien partielle, de Marie Noël d’un exergue du grand poète romantique britannique Alfred Tennyson. C’est que toute la vie et l’œuvre de cette femme sont contenues dans l’amour perdu sitôt aperçu. Elle est l’équivalent poétique de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face. Toute jeune encore, elle avait formulé à Dieu trois vœux : être poète, souffrir beaucoup et être sainte, comme si les enfants prédestinés au plus grand amour avaient besoin, pour grandir, du lait de la plus grande douleur.

Les deux premiers vœux ont été abondamment exaucés, à tel point qu’un procès en béatification a été ouvert en 2017, lors du cinquantenaire de son décès en 1967. La cause ne se base pas seulement sur sa vie personnelle, mais aussi, et surtout, sur son œuvre. C’est par sa prose et ses vers que Marie Noël s’est sanctifiée.

Comme pour la petite Thérèse, cette sainteté n’a rien d’héroïque. Elle s’est manifestée là où le glaive transperce l’âme de la plus haute douleur. Ainsi, le mystère de Dieu n’en est que bien plus proche, bien plus intime et bien plus accessible à tout croyant ou incroyant.

Débuts dans la vie

Marie-Mélanie Rouget, surnommée « la fauvette d’Auxerre », voit le jour le 16 février 1883 dans cette bourgade et y décède le 23 décembre 1967. C’est à Auxerre aussi qu’elle est inhumée. Auxerre, ville de Bourgogne, sur les bords de la paresseuse Yonne, a été longtemps marquée au fer du jansénisme.

Marie nait dans une famille bourgeoise aisée qui lui offrira une solide culture générale, tout à fait naturellement. Son père, Louis Rouget, est professeur agrégé de philosophie au Collège d’Auxerre. Il fait, incidemment, d’excellentes confitures et en apprend les recettes à sa fille tout en lui lisant, en grec puis en français, Aristophane, Eschyle, Sophocle et Euripide. Son parrain, Raphaël Perier, est poète. Il a foi en elle. Connaisseur des sources populaires des poètes français, grecs et chinois, il instille chez sa filleule la fidélité aux intuitions premières et le souci de ne pas « faire de littérature » et de fuir l’artifice.

On ne s’étonnera donc pas que la culture de la petite, incarnée dans la moelle du quotidien, soit tout sauf académique. Elle aura littéralement digéré, métabolisé, fait sien ce riche apport des grandes têtes et âmes du passé, sans pour autant délaisser la simplicité et la vérité des terreaux d’origine. Cela, au point de ne plus distinguer l’ordinaire de l’extraordinaire. Son labeur littéraire n’en aura été que plus ardu.

Chez Marie Noël, la chair est à la fois à vif et pudique, signe de très haute chasteté. Trois gouttes de sang dans la neige, une branche cassée de prunier en fleur, comme chez les Japonais.

La mère de Marie s’appelle Marie-Émilie-Louise Barat ; c’est une femme pieuse, contrairement à son époux. Elle descend de sainte Madeleine-Sophie Barat, fondatrice en 1800 de la Société du Sacré-Cœur de Jésus. Il n’empêche, elle est drôle et enjouée ; elle adore la société et bavarder avec des amies rencontrées au hasard d’une course ou lors d’une visite. La petite n’en sera que plus taciturne, sans pour autant en aimer moins sa mère.

La fidèle Marie grandit à l’ombre de la cathédrale, au point d’en faire son lieu familier où exprimer ses joies et ses peines. Elle lit et prie beaucoup, ce qu’elle fera toute sa vie durant sauf vers la fin, quand elle frôlera la cécité. Curieusement, elle aime Baudelaire (en fait, les deux cherchent un ailleurs). Elle aime également Musset.

Noël, joie et déchirure

Elle nourrit une dilection particulière pour Noël et sa magie, pour la nativité et la fleur qui ne pousse qu’à cette époque : l’ellébore, ou rose de Noël, la même qui sera posée sur son cercueil bien des années plus tard. Dans cette féérie religieuse, deux évènements fêleront à jamais le cristal de son cœur, tout près d’un 25 décembre. D’abord, à l’aube de la vingtaine, la prise de conscience d’un amour humain impossible (l’anéantissement intérieur sera proportionnel à sa discrétion à ce sujet). Ensuite, en 1904, la mort soudaine de son jeune frère Eugène. S’ensuivent la révolte et la soumission, le blasphème et le repentir.

Surgissent alors les grandes interrogations de Job (7,20 : « Pourquoi me prendre pour cible, pourquoi te serais-je un fardeau ? ») et d’Isaïe (19,14 : « Le Seigneur a insufflé au milieu d’elle un esprit de vertige » qui soulève les scrupules et les doutes). Sauf qu’ici, par exemple dans l’Office pour l’enfant mort, la grandeur archétypale biblique se fait douleur maternelle des petites gens, avec une familiarité toute médiévale.

C’est le bedeau qui l’a bordé/Dans son drap blanc d’argent brodé.
C’est le curé qui l’a chanté/Avec ses chantres à côté
C’est le dernier qui l’a touché,/Le fossoyeur qui l’a couché
Dans un berceau très creux, très bas,/Pour que le vent n’y souffle pas
Et jeté la terre sur lui/Pour le couvrir pendant la nuit
Pour lui ce que chacun pouvait,/Tant qu’il a pu, chacun l’a fait
Pour le bercer, le bénir bien/Et le cacher au mal qui vient.
Chacun l’a fait… Et maintenant/Chacun le laisse au mal venant
Allez-vous-en ! Allez-vous-en !/La sombre heure arrive à présent.
Le soir tombe, allez ! partez tous !/Vos petits ont besoin de vous.
Avec le mien j’attends le soir,/J’attends le froid, j’attends le noir.
Car j’ai peur que ce lit profond/Ne soit pas sûr, ne soit pas bon.
Et j’attends dans l’ombre, j’attends/Pour savoir… s’il pleure dedans…

Quoi qu’il en soit, la voilà atteinte pour le reste de sa vie de ce signe paradoxal qui la fera osciller, à la fois limpide et douloureuse, entre tragique et légèreté. Elle ne sera plus Marie Rouget, mais Marie Noël. La Nativité et la Croix ne se répondront plus : elles se confondront. Rarement être humain aura vécu simultanément une vie apparemment rangée, soignée, lisse et une lacération intérieure qui mène au bord du désespoir et de la folie.

Connais-moi ! Connais-moi ! Ce que j’ai dit, le suis-je ?
Ce que j’ai dit est faux – Et pourtant c’était vrai ! –
L’air que j’ai dans le cœur est-il triste ou bien gai ?
Connais-moi si tu peux. Le pourras-tu ?… Le puis-je ?…

Sensibilité aux petits de l’existence

Néanmoins, toute sa vie se passe à Auxerre, à part quelques escapades de vacances. Rentière, elle s’occupe de catéchèse, s’implique dans nombre d’œuvres sociales, vient au secours des petits, des humbles et des oubliés. Elle communie – le mot n’est pas trop fort – à la souffrance des moins que rien, des bossus, des boiteux, des malades, des pauvres paysans, des mendiants, des enfants qui pleurent.

Elle est également sensible à la condition de la femme seule, à la détresse de la maumariée, à celle abandonnée ou tuée par son mari. Elle l’est non pas par idéologie, opportunisme ni même conviction, mais par une secrète et commune vibration douloureuse intérieure, ce qui ne l’empêchera pas, dans son Almanach pour une jeune fille triste, de recommander à la femme de veiller sur sa maison, son mari, ses enfants.


Ce texte est tiré de notre numéro spécial VISITATION. Pour en consulter la version papier, cliquez ici:


On évoquera même à son sujet la figure de Christine de Pisan (1364-1430), femme de lettres française de naissance vénitienne tout entière dévouée à son mari, mais avide d’érudition et qui, dévastée par le veuvage, n’en deviendra pas moins un écrivain célèbre et une gestionnaire exemplaire.

Entretemps, dans les interstices, elle écrit des vers, de la prose et tient son journal spirituel, qui paraitra sous le nom de Notes intimes, dont elle dira, en signe de scrupule ou d’avertissement : « Je pense que ce n’est pas une lecture pour tous. » Sur le tard, elle s’occupe à temps plein de sa mère et de sa tante retombée en enfance.

Une correspondance riche

Marie Noël, petite souris discrète, régulière et trottineuse, n’en entretient pas moins une correspondance abondante avec des grands tels que Montherlant, Cocteau, Colette, Mauriac, la princesse Bibesco. Le premier estime du reste qu’elle « est pour moi le plus grand poète français vivant ». Un extrait des Notes intimes concerne cet écrivain et donne, comme en reflet, la mesure de l’intelligence du drame chrétien qui tord l’âme de la poétesse :

Montherlant !… révolte, orgueil, impureté, doute, blasphème, ingratitude, jeune homme perdu, jeune homme damné…

« Peut-être, dis-je, sa nature exceptionnelle ne fut-elle pas très bien comprise.

— Pas comprise !… Il a deviné Satan. Il a rompu.

— Dieu n’a pas rompu.

— Mais qu’espérez-vous ?

— Rien. Je crois que Montherlant est de l’espèce d’étoffe dont Dieu fait parfois Augustin, Rancé, le père de Foucauld. Dieu attend au tournant l’Homme de Désir.

— Vous croyez qu’il reviendra, qu’il se convertira ?

— Je ne crois rien. Je prie pour lui. Il a une rude montée à faire avec sa croix.

— Quelle croix ?

— Lui-même. Il est grand. »

Elle n’échange pas qu’avec les grands littéraires. Deux autres géants, ecclésiastiques cette fois, compteront pour Marie Noël : l’abbé Henri Brémond, historien, membre de l’Académie française, et l’abbé Arthur Mugnier, confesseur du Tout-Paris, surnommé le confesseur des duchesses, et dont Cocteau, fidèle à son génie brillant et superficiel, disait que c’était le « seul homme chez qui l’Esprit soit l’esprit ».

Si le père Brémond évoquait son « humour céleste, sa gaminerie angélique », le père Mugnier, pour sa part, réfrènera les velléités religieuses de la jeune femme par le vigoureux conseil d’arrêter de se dépenser pour autrui afin de se consacrer à l’écriture. Lisant ses poèmes et sa prose, il avait eu ce mot aussi merveilleux que lourd : « Résignez-vous, vous avez du génie. » Quelque deux-cents lettres formeront une correspondance entre les deux esprits.

Classicisme, musique et simplicité

Il est absolument étonnant qu’en plein 20e siècle, alors que la poésie s’affranchit de la métrique classique, on sertisse encore l’inspiration dans les règles anciennes. On peut citer le poète Louis Aragon qui, après une jeunesse dadaïste et surréaliste, était revenu dans la quarantaine à cette manière. Marie Noël, quant à elle, y demeurera fidèle toute sa vie.

Elle fuit le surréalisme et le lettrisme, ne se considèrera jamais comme une femme de lettres, car, nous le disions plus haut, la grande culture et le quotidien le plus ordinaire se confondent. Cela dit, ce qui ressort à la première lecture, fatalement cursive, de la production de Marie Noël, c’est une impression de vers sagement alignés par une petite fille modèle à la comtesse de Ségur, provinciale, bien rangée, bien appliquée, bien catholique à l’ancienne mode. Ici, aucune séduction, aucun effet, aucune mignardise.

Une lecture subséquente révèle en revanche une limpidité et une pureté où la charmante naïveté côtoie l’abime, comme chez Mozart ou Schubert.

Le rapprochement avec la musique n’est pas fortuit, car Marie joue très bien du piano. Elle compose aussi des chansons. Inspiration classique, mais influences paysannes, dans la mesure où les bonnes de la maison chantaient à la gamine des chansons de leur terre natale, berçantes, mélancoliques, tristes, voire terribles. Cela explique qu’à côté des poèmes tragiques apparaissent ici et là, fraiches et exquises, des petites fleurs, ses Fioretti dira-t-elle plus tardet aussi des chansonnettes désarmantes de mignonnerie et de délicatesse.

De même, les plus profonds désarrois s’expriment de façon presque enfantine, comme dans cette Berceuse de la Mère-Dieu :

De mort, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas
Pour sauver le monde, ô douleur, là-bas,
Ta mort d’homme, un soir, noire, abandonnée,
Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée.

Les chansons et les heures (surtout les heures) et les petites fleurs pour la Sainte Vierge qu’est Le rosaire des joies appartiennent aussi à ce registre « simple ». Le poème Annonciation, du dernier recueil, donne une idée de la couleur absolument tendre de cette adorable petite vierge, aussi douce qu’une pâte d’amande, tout étonnée dans sa petite maison ouverte sur le petit jardin :

La Vierge Marie est dans son bonheur.
La Vierge Marie est là qui se noie
Dans le miel de Dieu. L’épine est en fleur
Autour du jardin, autour de ma joie.

Mademoiselle Marie, comme l’appelaient affectueusement certains Auxerrois, avait une obsession, musique oblige, pour le mouvement, pour la mélodie, pour le chant. Avec une sensibilité particulière pour le mineur : toute petite, il lui arrivait d’éclater en sanglots en entendant une simple gamme dans ce mode. Comme chez tout musicien sérieux, une préoccupation constante pour la structure : rien chez elle n’était laissé à la « spontanéité ». Cela dit, une fois le premier jet terminé, elle oubliait ce qu’elle avait écrit et passait à autre chose. Ce n’est que plus tard, beaucoup plus tard parfois, qu’elle y revenait avec un œil neuf et impitoyablement critique, calculant, passant, repassant jusqu’au moindre iota.

Curieusement, le paradoxe familier de Marie Noël, toujours tapi, se manifeste également dans le processus créateur : le premier élan est annoncé par un sentiment d’angoisse et de mélancolie (« cette angoisse qui semble bien être souvent l’eau noire des saints »).

Dans une entrevue à France Culture, elle avait répondu à l’animateur qui lui demandait quand elle considérait qu’un poème était terminé. Sa réponse, évidente : « Quand, après l’incessant travail, j’éprouve la même joie que lors de la première écriture. »

Un Dieu noir

On parle souvent du Dieu noir de Marie Noël. Toute sa vie aura été un cri de révolte contre ce Dieu sévère et muet, et un chant d’amour plus fort que tout. Son Chant de la divine merci le montre avec autant de simplicité que de profondeur :

Père, ô Sagesse profonde
Et noire, vous savez bien
À quoi sert le mal du monde,
Mais le monde n’en sait rien.
Et le Verbe qui se fait chair continue :
Je veux, inclinant la tête,
Chercher à travers la mort
– La mort que vous avez faite –
Ce cri qu’il pousse si fort.

Cette déchirure de l’âme trouvera son ultime apaisement une avant-veille de Noël, à 3 h du matin, alors qu’elle demande à communier pour la dernière fois. Un poème, antérieur bien évidemment, pressent ce dénouement :

Jetez, engloutie en ma perte
Dans la béante obscurité
De ma dernière bouche ouverte
La semence d’éternité.

On est en 1967. À sa mort, son œuvre ira à la Société des Sciences Historiques et Naturelles de l’Yonne. Cette société savante (fondée en 1847) gère et étudie son œuvre à travers de nombreuses publications.

Elle reçut la Légion d’honneur en 1960 (par le général de Gaulle) et, en 1962, le Grand Prix de poésie de l’Académie française.

Un modèle de catholicisme renouvelé pour croyants et incroyants

Marie Noël est un témoin de notre temps, à cheval entre un catholicisme du passé qui ne reviendra pas et un catholicisme moderne qui germe peu à peu, dans la souffrance, la perte et l’angoisse émerveillée d’un renouveau dont on perçoit mal les contours et les potentiels.

Sa vie est un chemin de croix doublé d’une promenade à travers les primevères des champs. La fauvette chante d’une façon si pure et si vraie qu’elle ne peut que toucher les cœurs simples ou, à l’autre bout du spectre, les cœurs torturés. En elle, poésie, prose et vie ne font qu’un, comme quand elle apprenait les tragiques grecs en brassant la confiture avec son père.

Tout cela, les incroyants, s’ils sont authentiques dans leur incroyance, le comprendront d’instinct. Même remarque pour les croyants.

Si jamais le procès en béatification aboutit et s’il mène, après un autre procès, à la reconnaissance de sainteté, cela contribuerait grandement à la revitalisation de l’Église en Occident. Car, à l’image de Marie Noël, elle a presque tout perdu, sauf ce mouvement vers, cet élan premier propre au catholicisme, qui est le même que l’élan poétique de celle qui a préféré aimer et perdre que ne pas aimer du tout.


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Jean-Philippe Trottier

Jean-Philippe Trottier est diplômé de la Sorbonne en philosophie ainsi que de l’Université McGill et du Conservatoire de Montréal en musique. Auteur de trois essais, dont La profondeur divine de l’existence (préfacé par Charles Taylor) est le plus récent.

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