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Photo : Dan Grinwis / Unsplash, détail.

Jacques Dufresne, contre l’avancée du désert

Certains livres comportent des idées fortes et un témoignage particulier pouvant être repris bien longtemps après leur publication. Je ne doute point que le plus récent livre de Jacques Dufresne, La raison et la vieCinquante ans d’action intellectuelle, soit du nombre. 

Méconnu des plus jeunes, figure familière pour les générations antérieures, Jacques Dufresne, qui est né au Québec en 1941, a été à la fois professeur de philosophie au cégep, chroniqueur aux quotidiens Le Devoir et La Presse, fondateur, avec son épouse Hélène Laberge, des revues Critère et L’Agora et, bien entendu, de l’Encyclopédie de l’Agora

Active depuis 1998, cette encyclopédie numérique destinée à l’usage de la francophonie a vu le jour trois ans avant Wikipédia et s’est donné pour mission d’orienter les faits par des valeurs, celles du principe de précaution et de la science réparatrice, et de transiter par le virtuel pour mieux s’ancrer dans le réel.

Une vie en mouvement

Au croisement de l’autobiographie intellectuelle et de l’essai, Jacques Dufresne raconte son parcours et expose les idées qu’il a défendues au fil de sa vie. 

Né dans un Québec bien différent de celui d’aujourd’hui, à Sainte-Élisabeth dans la région de Lanaudière, Dufresne a vécu la transition du temps cyclique au temps linéaire, ce qui est l’œuvre de la Révolution tranquille, qu’il qualifie de nécessaire tout en étant critique à son endroit. 

« Chaque progrès enferme un regret. »

Jacques Dufresne

Si cette période de notre histoire a sorti le Québec de la pauvreté, il constate qu’elle a aussi fait passer ses concitoyens de l’adoration à la consommation, et de la solidarité concrète, qui grouillait en l’absence de l’État, à l’anomie galopante. Selon une belle formule du philosophe, « chaque progrès enferme un regret ». 

Jacques Dufresne en appelle à une synthèse des deux Québec, « une synthèse où la tradition rejaillirait autour de son noyau essentiel, l’incarnation, et où la modernité reviendrait à la même incarnation, par ses voies propres, seule façon pour notre société d’échapper à ce glissement de l’organique vers le mécanique ».

Il appelle aussi de ses vœux la reconnaissance par l’histoire du rôle central que l’Église catholique a joué dans la construction de l’identité québécoise.

L’amitié et les héritages

Les enfants n’étaient pas tenus à l’écart, comme ils le sont aujourd’hui, dans la société qui l’a vu naitre ; la boutique du cordonnier faisait office de place publique dans son village, où il causait politique. Cette proximité avec le monde des adultes devait l’inciter à l’amitié civique, ce que les Grecs appelaient la philia, et à entrer en dialogue avec un grand nombre d’intellectuels d’ici et d’ailleurs. J’ai la chance d’en faire partie. 

Dans son traité sur l’amitié (Laelius, de amictia), Cicéron écrit que « priver la vie d’amitié, c’est priver le monde de soleil ». C’est une formule qui semble avoir guidé celui qui a obtenu, à la suggestion de Gustave Thibon, un doctorat de philosophie à l’université de Dijon sous la direction de Jeanne Parain-Vial. Une bourse du Conseil des arts du Canada, obtenue en 1963, le lui permettra. 

Thibon l’a initié à la pensée de Simone Weil, qui a été l’objet de sa thèse, dont il ne devait plus se séparer par la suite. Dufresne m’a fait connaitre à son tour l’auteure de L’enracinement. Cela m’a conduit à adopter un sentiment de compassion tout à fait charnel pour ma propre patrie, le Québec, cette chose belle, fragile, précieuse et périssable, pour reprendre les mots de Weil au sujet de la France.

Des maitres français à la défense de l’homme comme être vivant

Parmi d’autres, Gabriel Marcel, Gustave Thibon et Simone Weil ont été les maitres de Jacques Dufresne. Il a eu l’occasion de fréquenter les deux premiers. Du premier il a hérité d’un fort soupçon à l’égard de ce que l’auteur de l’ouvrage Les hommes contre l’humain appelle l’esprit d’abstraction. 

En effet, pour Marcel, il faut toujours ramener une situation analysée de l’état de problème à l’état de mystère. « Tout se ramène chez lui, écrit Dufresne, à la distinction du mystère et du problème. La dégradation du mystère en problème est un premier pas vers l’esprit d’abstraction. Quand on n’est plus qu’un cas pour l’autre et qu’on s’y résigne, on a déjà perdu une partie de sa dignité. » 

Le deuxième l’a impressionné par sa mémoire sans limites des vers et des poèmes des plus grands : en plus de réciter des milliers de vers en provençal, Thibon disait des poèmes de Novalis en allemand, de Garcia Lorca en espagnol et de saint Jean de la Croix en latin, ce qui ferait de lui l’un des derniers représentants de la culture orale en Occident. 

La fréquentation de Thibon a permis à Dufresne de « comprendre les effets du transfert de la mémoire du corps humain vers des supports extérieurs, l’écriture d’abord, les diverses techniques d’enregistrement et maintenant les ordinateurs, dont le GPS ». 

Il a retenu de Simone Weil cette pensée complexe, du juste milieu pour ainsi dire, qui faisait de la philosophe une révolutionnaire, mais attachée à la tradition, une mystique, proche du catholicisme, tout en étant critique à son égard comme elle l’était vis-à-vis de la science et du progrès. 

Mais aussi, et surtout, sa pensée lui a illustré qu’il existe une compatibilité entre la science et Dieu, « une science qui tout en gardant sa rigueur se donne comme objet la beauté du monde et un Dieu dont la puissance s’efface devant sa pureté et son amour ».

L’oasis du sens

Comment résumer cinquante ans d’action intellectuelle ? Le monde est toujours un désert, nous dit Hannah Arendt, parce qu’il a besoin de ceux qui commencent pour pouvoir être recommencé, et le danger consiste à y élire domicile. 

Jacques Dufresne a défendu toute sa vie l’homme comme être vivant, incarné et assumant sa finitude, qui devrait évoluer dans des sociétés organiques et des communautés résilientes et où l’action politique ne devrait pas toujours recourir aux programmes étatiques, mais plutôt à des interventions ciblées et à l’humus de la société. 

Si l’on doit enfin se faire une image de l’œuvre de Jacques Dufresne, on doit s’imaginer un homme qui, marchant sur un fil ténu dans le désert, a toujours été à la recherche d’oasis de sens. Avec succès, je crois.


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