Henri-Paul Dionne missionnaire
Henri-Paul Dionne, détail. Avec l'aimable autorisation d'Archives Deschâtelets.

Henri-Paul Dionne, missionnaire des glaces

Une petite boite à chaussures, toute simple, des photos monochromes, quelques vieilles lettres écrites à la main. Aussi bien dire : un véritable coffre aux trésors ! J’avais déjà entendu parler de ce grand-oncle Henri-Paul Dionne, du côté de ma mère, qui avait été missionnaire. Mais après être tombée sur ces archives, j’ai été à même de constater, de toucher du doigt, le haut niveau d’héroïsme de ce héraut de l’Évangile. Un homme complètement donné, par amour pour ceux qu’il allait visiter, les Inuits du Grand Nord québécois, humblement, sans rien imposer.

Qu’Henri-Paul devienne un jour missionnaire dans le Grand Nord, aucun de ses 16 frères et sœurs n’aurait pu l’imaginer. Évoquer la seule possibilité qu’il mange de la viande crue gelée ou qu’il vive à la manière des Inuits les aurait tous fait rigoler. Bien trop dédaigneux !

Et puis, l’idée d’être isolé, coupé de presque toute communication avec son monde, sa famille unie et joyeuse, était inconcevable.

Mais…

Son père, agriculteur, lui avait transmis ses habiletés manuelles et l’amour du chant. Avec 17 enfants, le paternel avait largement de quoi fonder une chorale, ce qu’il a fait, d’ailleurs ! On peut deviner que, pendant les longues soirées d’hiver, Henri-Paul se plaisait à faire vibrer sa belle voix d’or en harmonie avec la fratrie.

De sa mère, il tenait le courage. Elle était seule à porter toute la marmaille chaque hiver, alors que son homme, celui qu’elle aimait tendrement, gagnait la vie de famille au chantier, à bucher à la sueur de son front. C’était la manière, l’époque. N’empêche que cette petite femme délicate cachait au fond d’elle une force viscérale, nourrie par son amour pour les siens.

La foi. Il en fallait. On en vivait. Assurément. Tout comme de l’espérance et de la charité. Et Henri-Paul, le 7e enfant au milieu de cette grande tribu, en a été baigné.

« Si je n’étais pas où Dieu me veut, je ne pourrais demeurer longtemps ici, car ce pays n’a rien d’attirant au point de vue naturel. Mais quand on voit tout le bien à faire à l’âme de ces chers Esquimaux1, cela donne du cœur au ventre et porte à envisager les sacrifices et les difficultés comme peu de choses. »

Henri-Paul Dionne

Et donc, lorsqu’il reçoit son obédience, c’est-à-dire la mission à laquelle on l’envoyait, le 27 avril 1933, à 28 ans, il est prêt. Oblat de Marie-Immaculée depuis le 1er octobre 1927 (tiens, tiens, fête de Thérèse, patronne des missions !), il y a un bout de temps qu’il mijote sa mission.

La neige et le froid, bénissez le Seigneur

On l’envoie dans le Grand Nord, aujourd’hui le Nunavut. D’abord à Southampton Island (1934), puis à Eskimo Point (1936).

Mais était-il prêt à vivre ce périple ? Pouvait-il l’être ? Comment se préparer à l’inimaginable ? Et quelle est cette vie qui l’attend ?

D’abord, le froid (-50 degrés Celsius). Même le vin et l’eau, dégelés tout juste avant l’eucharistie, sont de nouveau gelés au moment de l’offertoire…

Puis, il y a les déplacements, qui ne se font qu’en traineau à chiens, avec les risques de tempêtes qui peuvent durer plusieurs jours et la difficulté à se repérer, puisqu’il n’y a pas de route, la nécessité de construire en vitesse un iglou ou même de creuser un simple trou pour s’y cacher afin d’éviter de mourir gelé.

Écoutez la chronique de Sophie Bouchard à On n’est pas du monde et lisez son article paru dans le numéro spécial Visitation en cliquant ici.

Seule nourriture disponible : celle qu’on chasse sur terre ou dans la mer. Ou presque. Et il faut aussi chasser pour les chiens qui tirent la traine bondée à longueur de journée.

Aussi, on peine à imaginer aujourd’hui les difficultés de communication avec le reste du monde. Une livraison par année. Si on manque le bateau (c’est le cas de le dire), faut attendre l’année suivante… On est loin d’Amazon !

Sans compter les défis liés à la langue, complètement nouvelle, et qui est différente lorsqu’on change de région.

Enfin, l’hygiène est parfaitement absente dans les iglous, où le plancher de glace, recouvert d’une peau de caribou, sert parfois de boucherie tout aussi bien que de lit dans l’unique « pièce » occupée par toute la famille. Une promiscuité ahurissante où les invités sont bienvenus quand même, pendant plusieurs jours, sans complexes…

« Ces misères ne comptent pour rien »

Concrètement, sur le terrain, comment s’en est-il sorti ?

Il lui sera « bien difficile de demeurer pour la vie dans ce vaste pays, où tout concourt à rendre l’existence si dure2 », sans l’absolue certitude que le « doigt divin » dirige toutes ses actions.

Dans une de ses longues lettres, il écrit : « Toutes ces misères ne comptent cependant pour rien quand le missionnaire, après avoir prêché, catéchisé, fait prier ces pauvres, les plus pauvres qui soient sur terre, voit ces païens, touchés par la grâce du bon Dieu, changer complètement de conduite, laisser de côté leurs superstitions, leur vie de dévergondage, pour demander à être baptisés et à vivre en vrais chrétiens. »

Malgré son dédain viscéral, il mange toutes les bonnes choses que ses hôtes lui offrent, préparées avec amour au milieu de la vermine et de la saleté, car « rien ne leur fait plaisir comme de voir le missionnaire manger comme eux ».

Souvent, lorsqu’il est seul, il prend plaisir à faire vibrer sa voix sur son traineau qui avance à toute vapeur dans l’immensité du silence glacial du Grand Nord.

Il avait compris ce que le pape François martèlera près d’un siècle plus tard : le bon berger doit sentir la même odeur que ses brebis. Chaque fois qu’il part en mission, il adopte le mode de vie des locaux, il vit comme eux et chez eux, jusqu’à ce que ça devienne chez lui.

Il est témoin de conversions en développant la confiance, en prenant soin des malades, en se faisant proche de ceux pour qui il donne sa vie. Le sommet : « Le bon Dieu a voulu prendre sa première religieuse [en Arctique] dans ma mission », écrit-il en 1948 après avoir assisté à la prise d’habit de Pélagie Inuk chez les Sœurs Grises à 17 ans. « C’est la moisson qui murit, même dans les glaces, là où rien ne pousse… »

Il s’enracine « d’année en année dans la Terre stérile des Esquimaux [NDLR : terme aujourd’hui péjoratif, ancien nom donné aux Inuits] ». Et cet enracinement porte un fruit doux de charité : « Pour être franc, j’aime sincèrement cela. »

Deviens ce que tu es

Le 21 octobre 1949, après 16 ans de vie missionnaire, il disparait finalement mystérieusement au milieu de la mer, peut-être victime d’un accident pendant une tempête soudaine. On ne le saura jamais. Il est devenu martyr par cette « terre stérile » qui lui a arraché la vie si jeune, alors qu’il s’était déjà pleinement offert à elle, par amour pour Dieu, par amour pour ceux à qui il avait été envoyé.

On peut affirmer sans se tromper que, s’il n’était pas prêt pour toutes ces aventures, il l’est devenu.

Personne ne pouvait prévoir ce parcours héroïque. Lui non plus. Lui, mon grand-oncle, celui qui m’édifie et m’interpelle encore aujourd’hui à tout donner pour la cause de l’évangélisation.


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Notes:

  1. Terme aujourd’hui péjoratif, ancien nom donné aux Inuits.
  2. Toutes les citations sont tirées de ses lettres, qui ont été éditées partiellement dans le livre J’étais routier en terre stérile, présenté et annoté par Eugène Nadeau, o.m.i., et publié en 1951. Certaines expressions employées par Henri-Paul seraient sans doute inadmissibles aujourd’hui. Mais j’invite le lecteur à passer par-dessus ces difficultés de contextualisation historique pour découvrir ce personnage unique.

Sophie Bouchard

Après des années de collaboration à l’organisme, Sophie Bouchard prend les rênes en 2010. Elle est animée d’un feu pour la mission du Verbe, qui la fait avancer, sans sourciller, contre vents et marées.

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