Danielle Giguère
Photo : Judith Renauld

Danielle, séparée mais jamais seule

« La solitude et le sentiment de n’être pas désiré sont les plus grandes pauvretés », disait mère Teresa, qui a donné sa vie pour les plus pauvres parmi les pauvres. Véritable fléau de notre époque, la solitude guette tout autant les célibataires, les divorcés, les ainés que les jeunes dans leur monde virtuel. Comment vivre avec ce sentiment qui peut surgir à toute époque de la vie ? Danielle Giguère l’a appris avec le temps et, surtout, la grâce.

« Pendant des années, j’arrivais à la maison et il n’y avait personne qui ne m’attendait. Je n’avais personne à attendre non plus. Il y avait comme un vide d’humanité », me raconte Danielle, seule chez elle, au bout du fil. Si la solitude l’a déjà fait beaucoup souffrir, c’est qu’elle avait connu une autre vie avant.

Elle avait rencontré son ex-conjoint québécois dans un voyage en Haïti. Les beaux moments de la jeunesse auguraient bien de leur vie à deux. Ensemble, ils ont eu deux enfants. Mais le bonheur tant attendu n’a pas tenu. Danielle et Pierre se sont aimés, mais aussi blessés. Ils ont fini par se laisser quand leurs enfants avaient deux et quatre ans. Dans la semaine où Danielle n’avait pas leur garde, elle devait vivre avec un trou béant dans l’âme.

Danielle s’était séparée de Pierre, mais aussi de Dieu. Élevée dans une famille catholique et pensionnaire chez les Sœurs du Bon-Pasteur durant ses années de cégep, elle avait l’habitude des catéchèses et des engagements de toutes sortes. Sauf qu’à son arrivée à l’université, elle s’est aperçue que ce n’est plus très cool de croire.

« J’ai réalisé plus tard que j’avais bâti ma vie non pas sur Dieu, mais sur Pierre. Et bâtir notre vie sur un homme, ce n’est pas solide. C’est pourquoi je suis tombée en dépression. »

Avec Pierre, elle continue quand même à participer sporadiquement à la messe, surtout lors d’occasions spéciales. Le couple décide aussi de faire baptiser Jeanne, leur cadette. Mais en plein hiver, il est plus difficile de sortir le petit bébé né prématurément. Le curé de sa paroisse leur fait la grâce de les rencontrer chez eux pour préparer le baptême. « Le prêtre a compris que ma foi était vacillante comme une mèche qui faiblit. Il y avait une douceur et un respect chez cet homme », se souvient Danielle.

Rallumer la petite flamme

« Quand mon couple bascule, mon réflexe est d’aller voir ce prêtre, car nous avions tellement eu une belle rencontre. J’ai fait une espèce de confession générale, mais dans l’esprit d’une négociation : “Seigneur, je veux revenir vers toi, mais redonne-moi mon Pierre.” J’ai réalisé plus tard que j’avais bâti ma vie non pas sur Dieu, mais sur Pierre. Et bâtir notre vie sur un homme, ce n’est pas solide. C’est pourquoi je suis tombée en dépression. »

Danielle s’accroche un jour à la fois à ses visites à l’église. Durant les messes, le curé lui fait un petit signe de la main. « C’était rien d’extraordinaire, mais j’avais l’impression que j’existais pour quelqu’un. Quand tu es en grande dépression, ça ne prend pas grand-chose. »

Danielle Giguère
Photo : Judith Renauld

Elle persévère pour amener ses enfants à la messe un dimanche sur deux. Parfois vidée, elle les habille de peine et de misère, puis tente sur place de tempérer leurs cris retentissants. Le père Marcotte, dominicain, sait la rassurer : « Si les paroissiens se plaignent, dis-leur de venir me voir. » Pour Danielle, cet accueil est bienvenu, car elle souhaite transmettre à ses enfants ce qui est en train de la sauver. Sans la foi, me confie celle qui a eu des pensées suicidaires, elle se demande si elle serait encore en vie.

On lui offre alors d’animer la catéchèse pour les enfants. Un tournant qui la fait passer de « spectatrice à actrice ». Et ça lui plait. « Le hamster des gens dépressifs, constate Danielle, si tu ne l’occupes pas, alors il s’occupe à se faire du mal. » De fil en aiguille, elle sent son cœur s’apaiser. Mais le plus gros de la guérison viendra grâce à la rencontre d’un autre frère prêcheur qui l’amène plus loin.

Dès le départ, le père Marcel lui fait une proposition directe et audacieuse : cesser les relations intimes hors mariage et vivre chastement. Danielle n’est pourtant pas bousculée : « Quand je me suis séparée, je courais après des aventures, et ça, c’est fatigant. Ça me brisait le cœur. À un moment donné, j’avais même deux chums en même temps. Je ne voulais pas manquer de tendresse. J’étais un gouffre sans fond. Mais je voulais mettre de l’ordre dans ma vie affective. Par moi-même, je n’y serais pas arrivée. Je pense que c’est un coup de grâce. »

Ne plus chanter en solo

Le père Marcel lui présente la communauté de l’Emmanuel à Québec, une association internationale catholique de fidèles. Danielle y découvre un lieu de croissance dynamique pour sa foi et sa façon de prier. Mais elle s’y sent souvent comme un mouton noir.

Dans ce milieu où des prêtres, des couples, des familles ou de jeunes célibataires forment communauté, son état de femme séparée dans la quarantaine avec deux enfants la fait sentir différente. « Il y a bien des fois où j’ai failli lâcher, mais chaque fois, un clin d’œil de Dieu me raccrochait. Ça n’a pas été un long fleuve tranquille, ma conversion et mon acceptation de cette vie. »


Cet article est tiré de notre numéro spécial du printemps 2021 VISITATION. Pour voir l’article en format papier, cliquez ici. Pour vous abonner à la publication, cliquez ici.


Heureusement, des couples et des familles l’invitent de temps à autre, les semaines où elle est sans les enfants. Il n’y a pas un réveillon de Noël où l’on ne pense pas à elle. Rapidement, elle finit par y trouver une autre famille. « C’est comme si j’étais comblée autrement. Le Seigneur prenait soin de moi avec tendresse et guérissait ma blessure de séparation avec la délicatesse d’un microchirurgien. »

Puis, on l’invite à participer à une mission en Haïti, le pays où elle a rencontré son ex-conjoint pour la première fois. Cette fois, c’est avec un prêtre de la communauté de l’Emmanuel et une foule de jeunes qu’elle s’y rend. Elle y retournera plusieurs années consécutives. Ce voyage ancre davantage son désir d’engagement. « Ça a nourri le vide qu’il pouvait y avoir en moi. Maintenant, je n’en parle plus, du vide. Ma vie est devenue remplie. »

* * *

À l’automne, Danielle souffrait encore d’une légère dépression saisonnière et recourait à l’acuponcture ou à la luminothérapie pour l’aider à passer au travers. Cette année, avec son implication comme bénévole à l’église, elle me confie ne même pas avoir eu le temps d’y penser. 

« Hier, dans ma discussion du groupe Alpha [NDLR : un groupe de prière et de discussion autour de la foi en Jésus Christ], à la question : “S’il vous restait 24 heures dans votre vie, qu’est-ce que vous feriez ?” j’ai répondu : “J’irais dans l’église et j’inviterais tous mes amis pour faire une grosse louange.” C’est pour te dire comment la louange, maintenant, ça fait partie de ma vie de prière », me lance Danielle avec un rire communicatif.

Je lui demande pour finir si elle a songé à renoncer au célibat pour se marier. Elle me répond avec abandon et détachement : « J’avais dit à Dieu : “Si tu veux que je témoigne, que je rayonne en étant mariée, présente-moi quelqu’un avant mes 55 ans.” Et là, j’ai 56 ans. »

Quand elle accueille avec fougue les paroissiens sur le parvis de l’église, son sourire n’indique pas qu’elle a souffert de dépression. Il rayonne plutôt de la grâce qui l’a transformée.

Aujourd’hui, Danielle peut en témoigner. Quand elle rentre chez elle, elle n’est plus complètement seule. Il y a le Christ qui est là et qui l’attend.


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Sarah-Christine Bourihane

Vous l’avez sans doute déjà lue dans nos pages, puisque Sarah-Christine Bourihane figure parmi les plus anciennes collaboratrices du Verbe ! Après un parcours universitaire en théologie, en philosophie et en journalisme, elle a découvert une vocation : allier foi, réflexion et rencontres. Aussi cinéaste de la relève, elle se sert de l’image comme de l’écrit pour rapporter des témoignages percutants.

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