Un pusher d’écrans à l’école

Plus tôt cet automne, le ministère de la Santé consultait des experts (psychiatres, pédiatres, neurologues, etc.) au sujet de la surutilisation des écrans chez les jeunes. Si le résultat de cette consultation révèle une véritable catastrophe générationnelle, cela n’a pas empêché Québec de poursuivre la distribution d’appareils électroniques dans les écoles. 

Le constat dressé par ces spécialistes de la santé physique et mentale était sans équivoque : « les écrans nuisent à la vue, au sommeil, au poids et aux habiletés langagières. Ils augmentent le risque de développer une dépendance, de l’anxiété et une mauvaise estime de soi. »

Devant un tel état des lieux et de la recherche scientifique, pour le bien des jeunes, on pourrait s’attendre à ce que le Ministère instaure un moratoire sur l’utilisation des écrans dans toutes les écoles du Québec. 

Or non seulement ce moratoire n’arrivera pas, mais c’est exactement le contraire qui se passe, sous nos yeux de parents incrédules. 

État d’urgence

Comme on le sait, avec l’état d’urgence qui prévaut au Québec depuis des mois, le gouvernement québécois a pu signer des ententes de gré à gré, contournant les lourds processus d’appels d’offres publics et d’analyses de soumissions qui permettent, en temps normal, de limiter le gaspillage de fonds publics, la collusion et la corruption. 

Sans surprise, les histoires d’horreur administrativo-technologiques commencent à émerger. Comme dans ce reportage de La Presse où l’on apprend que des dispositifs d’enseignement « comodal » (permettant de combiner l’enseignement à distance et l’enseignement en classe) ont été achetés à fort prix, à la hâte, pour ensuite être remisés, faute d’intérêt, d’avantages pédagogiques et parfois… simplement parce qu’il n’y avait pas assez de prises de courant dans les classes pour les brancher. 

Et ça continue.

Compétence numérique

Après le scandale des tableaux blancs interactifs (TBI), déjà désuets et achetés trop cher à un proche du parti au pouvoir à l’époque, on était en droit de s’attendre à ce que le ministère de l’Éducation tire des leçons de ses échecs passés. Que nenni !

Quelques semaines après la consultation d’experts par le ministre délégué à la Santé, le neuropédiatre Lionel Carmant, des milliers de jeunes de 11 à 17 ans d’un Centre de services scolaire de Québec recevaient un ordinateur portable, prêté jusqu’à la fin de leurs études secondaires. 

Les enseignants consultés confirment pourtant ce qui se sait déjà partout ailleurs : l’usage « en classe » des portables est plutôt limité à quelques exercices ici et là, simplifiant le processus d’évaluation des apprentissages. Rien à voir avec de quelconques compétences numériques.

Après, ce que les jeunes en feront « hors classe » n’est plus vraiment le problème des profs ou des directions.

Sauver les arbres

Les administrateurs scolaires les plus verts – ou les plus contorsionnistes, à vous de juger – trouveront une justification à ce fiasco en soulignant qu’on épargne ainsi beaucoup de papier, et qu’on sauve des milliers d’arbres d’une mort atroce. 

Sans tarder, passons la bonne nouvelle aux enfants qui bossent dans les mines du Nord-Kivu pour extraire les minerais nécessaires à la fabrication de ces outils pédagogiques. Des outils si formidables qu’ils prendront probablement le chemin des poubelles avant que l’élève termine son secondaire, déjà rendus obsolètes par la nouvelle génération de patentes produites par l’un de ces organismes de charité de la Silicon Valley. 

Si on avait tant à cœur les arbres et l’environnement, ça ferait longtemps qu’on aurait pris une partie du budget dédié aux technologies périssables pour les investir dans la verdure (souvent absente) dans les cours de récré, ou encore dans les livres de la bibliothèque de l’école… quand il y en a une !

C’est que, croyez-le ou non, l’empreinte carbone d’un livre est moindre que celle d’un Chromebook. Et, en bonus, en plus d’émettre moins de CO2 dans sa production, le livre a pour avantage de ne pas ramollir la cervelle de la jeune Katia et du petit Jean-Christophe.

Sympa, non ?

Des « exécutants », ça exécute

La pandémie qui vient en sera une de zombies fabriqués non plus dans quelques sous-sols de bungalows de banlieue, mais plutôt à même nos plus efficaces chaines de production de masse : nos écoles. 

Et les adultes qui devaient veiller au sain développement de toutes les dimensions de la personne des adolescents qui leur étaient confiés – et pas seulement au développement de leurs compétences numériques – s’excuseront de n’avoir été, comme le dit sans gêne cette porte-parole d’un Centre de services de Montréal à la journaliste de La Presse, « que des exécutants ».


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Antoine Malenfant

Rédacteur en chef pour Le Verbe médias et animateur de l’émission On n’est pas du monde, Antoine Malenfant est diplômé en sociologie et en langues modernes. Il carbure aux rencontres fortuites, aux affrontements idéologiques et aux récits bien ficelés.

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