L’exigence de la démocratie

En octobre 1970, des jeunes du Front de libération du Québec enlevaient un attaché commercial britannique et le vice-premier ministre du Québec devant sa maison et sa famille. Dans l’esprit de ces révolutionnaires, ils ne privaient pas deux êtres humains de leur liberté, ils kidnappaient des symboles du colonialisme. On connait la suite : le premier a été retrouvé et libéré ; le second découvert mort dans une valise d’auto.

Le 30 aout dernier, un groupe de « militants » s’en est pris à la statue de John A. Macdonald, place du Canada, à Montréal. Dans la vidéo qui a beaucoup circulé, on les entend siffler et crier comme s’ils venaient d’accomplir un grand geste héroïque digne de Che Guevara !

À ce que je sache, ce groupuscule de vandales n’entend enlever ni tuer personne, fort heureusement d’ailleurs. Mais cette action communiait au même univers idéologique que celui des felquistes d’autrefois et de tous les apprentis révolutionnaires qui se sont crus investis d’une mission.

Tout au long du 20e siècle, les franges idéologiques les plus fanatisées ont méprisé la démocratie « bourgeoise ». Ces alternances réformistes entre politiciens de carrière, argüaient-ils, accommodaient une minorité de possédants qui tiraient les ficelles du pouvoir pour mieux s’enrichir. Cette interprétation passait évidemment sous silence les réels progrès : fin de l’esclavage, éducation pour tous, protection de l’enfance, etc.


Cet article est tiré du numéro de novembre du magazine Le Verbe. Cliquez ici pour consulter la version originale.


Pour justifier leurs actions, ces groupuscules se présentaient comme des « minorités agissantes » chargées de « libérer » le bon peuple incapable de comprendre sa situation. Pour le secouer de sa torpeur, il fallait « passer à l’action », commettre des gestes d’éclat, parfois recourir à la violence.

Que des jeunes puissent être intoxiqués par de telles idées, je peux comprendre, moi qui méprisais les demi-mesures dans ma jeune vingtaine. La jeunesse est souvent l’âge des certitudes tranquilles, non celle du compromis et de la nuance. Mais qu’une pléiade de chroniqueurs et de professeurs d’université ait applaudi au déboulonnement d’une vieille statue en dit long sur l’aveuglement idéologique d’une partie de nos élites, sur leur gout infantile de la transgression.

Il est vrai que les grands changements émanent souvent de petits groupes. Jacques Parizeau répétait souvent que la Révolution tranquille avait été l’affaire d’une poignée de politiciens, de hauts fonctionnaires, d’intellectuels et de poètes ! Mais pour ces hommes d’État, la sanction électorale allait de soi.

Pour avoir milité dans un parti, je sais à quel point la démocratie réelle est exigeante et souvent ennuyante. Lorsqu’on est convaincu d’avoir une bonne idée, il faut écrire, convaincre, argumenter, débattre. C’est long, frustrant et parfois désespérant. Mais c’est aussi un pari.

Car croire dans la démocratie, c’est être animé par la conviction que les grands enjeux politiques et sociaux sont à la portée de tous, que nos compatriotes disposent d’un sens commun, qu’ils ont l’intelligence et le discernement pour saisir les enjeux les plus complexes, pour peu qu’on se donne la peine d’être clair, pédagogique et d’aller à leur rencontre.


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Éric Bédard

Historien et professeur à l'Université TELUQ, Éric Bédard est aussi vice-président de la Fondation Lionel-Groulx, dédiée à la promotion de l’histoire du Québec. Il est notamment l’auteur de Survivance (Boréal, 2017) et de L’histoire du Québec pour les nuls (First, 2019).

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