Les sacrifices

Tout indique que notre cœur est à l’hôpital.

Pas qu’il soit malade, mais plutôt parce qu’on dirait que c’est là que nous mettons tout notre amour, toute notre énergie. Le Québec investit plus de la moitié de son budget annuel dans son système de santé. Pas étonnant, donc, que l’on attende de celui-ci rien de moins que le salut.

Ce système, c’est notre petit trésor. Alors, il ne faudrait surtout pas qu’il se brise. Et on semble prêts à tout pour sauver notre sauveur. Au risque d’abimer au passage quelques-uns de ses travailleurs les plus essentiels.

Les Avengers

Les anges gardiens sont partout. Aussi invisibles qu’indispensables.

Trop souvent, ils sont représentés d’une manière hyperquétaine, caricaturale, la peau douce et potelée, les ailes bien peignées. Pour ma part, je préfère les imaginer en Avengers.

Généralement, on ne remarque leur existence que lorsque la voiture dérape sur l’autoroute enneigée, fait trois tonneaux, retombe sur ses roues, laissant ses occupants décoiffés mais intacts. « Comme par miracle. »

Les anges gardiens sont aussi à l’épicerie du quartier. De moins en moins visibles, de moins en moins indispensables. Les messieurs dans le bureau en haut ont décidé de les sacrifier progressivement sur l’autel de l’inéluctable robotisation. Les nouvelles machines répètent, des milliers de fois par jour, avec une voix débile tout droit sortie d’un mauvais film de science-fiction : « Bonjour. Bienvenue chez [nom de supermarché]. Veuillez scanner les articles un à la fois et les déposer dans votre sac. »

Au grand plaisir de Nicole
Qui n’aura plus à attendre
Que Karine se souvienne du code
De la coriandre.

Les anges gardiens sont aussi à l’hôpital. Ils soignent, lavent, écoutent. Se lavent les mains. Se relavent les mains. Le gel hydroalcoolique pénètre dans les gerçures de leurs doigts craquelés, déshydratés par les lavages successifs. Pendant que je rêve d’accolades infinies, de partys de louange qui époumonent et de chants tout pleins de gros postillons, les préposés aux bénéficiaires rêvent de ne pas être seuls pour s’occuper de tout un étage lors du prochain quart de travail de 16 heures d’affilée.

Au diable, les meubles !

Un sage barbu déambulant jadis en gougounes de cuir sur les hauts plateaux galiléens tenait à peu près ce langage : « là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » Ses paroles créant quelques malaises, nous avons crucifié le monsieur.

Dieu merci, il avait une santé de fer et est ressuscité le troisième jour. Du coup, il clouait le bec à la mort, afin qu’elle n’ait plus jamais le dernier mot, et que plus jamais nous n’ayons peur d’elle.

Le philosophe athée André Comte-Sponville disait dernièrement aux jeunes : « Ne vous laissez pas faire, obéissez à la loi, mais ne sacrifiez pas toute votre vie à la santé. Le but de la vie n’est pas la santé, mais le bonheur et la liberté. »

Le but de la vie n’est pas de sauver les meubles. Le but de la vie n’est pas cette vie.


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Antoine Malenfant

Rédacteur en chef pour Le Verbe médias et animateur de l’émission On n’est pas du monde, Antoine Malenfant est diplômé en sociologie et en langues modernes. Il carbure aux rencontres fortuites, aux affrontements idéologiques et aux récits bien ficelés.

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