Le paradis de la bonne conscience

Londres – 6 juillet 1535. L’humaniste anglais Thomas More est décapité parce qu’il ne peut en conscience reconnaitre que son roi Henri VIII est au-dessus de toute loi. « Le sujet loyal, croit-il, est plus tenu d’être loyal envers sa conscience qu’envers toute autre chose. » Cet accord avec soi-même est, selon Hannah Arendt, le point de départ aussi bien de toute la logique que de la morale occidentale.

Toutefois, notre conscience morale ne bénéficie point du charisme de l’infaillibilité. C’est pourquoi elle doit être bien formée. Sir More voyait d’ailleurs la formation de la conscience comme « le fruit d’une éducation dans la vérité ». Ceux qui ne croient plus en l’objectivité ne peuvent défendre l’authentique liberté de conscience. Ils la confondent avec une permissivité égocentrique ou encore l’attaquent avec une intransigeance autocratique. La volonté se croit alors toute-puissante.

Qu’elle revendique la liberté de religion ou d’expression, la liberté de l’enseignement ou de traitement, la conscience n’est jamais une justification de caprices individuels, mais toujours une invocation de principes universels.

Seulement, la primauté de la conscience est aux antipodes de l’autonomie. Elle n’est point une déclaration d’indépendance du sujet individuel, mais la révélation de l’existence d’une loi qu’elle ne s’est pas donnée et à laquelle elle reconnait devoir se conformer. Une loi non écrite « qui n’est ni d’aujourd’hui ni d’hier, qui est éternelle et dont personne ne connait l’origine », selon le mot célèbre de Sophocle mis sur les lèvres d’Antigone.

Le cardinal Henry Newman écrivait au duc de Norfolk : « La conscience est une loi de notre esprit, mais qui dépasse notre esprit, qui nous fait des injonctions, qui signifie responsabilité et devoir, crainte et espérance… Elle est la messagère de Celui qui, dans le monde de la nature comme dans celui de la grâce, nous parle à travers le voile, nous instruit et nous gouverne. »

Une voix qui exhorte l’homme à faire le bien et à éviter le mal. Une voix qui le presse d’aimer. C’est pourquoi, même si elle est éminemment personnelle, la conscience est aussi immanquablement solidaire. Qu’elle revendique la liberté de religion ou d’expression, la liberté de l’enseignement ou de traitement, elle n’est jamais une justification de caprices individuels, mais toujours une invocation de principes universels. À ce titre, Antigone demeure exemplaire.

Néanmoins, cette voix qui résonne au plus intime ne peut être entendue que si l’on retourne et entre en soi-même. Elle ne jacasse pas dans les médias, mais murmure à l’oreille de celui qui se soustrait au tumulte du monde. Point d’objection de conscience avant un sérieux examen de conscience. Là où l’homme dialogue d’abord avec lui-même.

« Je ne peux agir que sur ma propre conscience. Je ne juge personne. Je ne peux que me juger moi-même », affirmait l’objecteur de conscience Franz Jägerstätter (le héros du film Une vie cachée, de Terrence Malick), qui refusa de prêter serment à Hitler. L’homme doit toujours obéir au jugement certain de sa conscience, sinon il se condamne lui-même au supplice de l’écartèlement continuel. À l’inverse, celui qui s’accorde avec soi-même jouit déjà du paradis de la bonne conscience.

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Simon Lessard

Rédacteur et responsable de l’innovation au Verbe, Simon Lessard est diplômé en philosophie et théologie. Il aime entrer en dialogue avec les chercheurs de vérité et tirer de la culture occidentale du neuf et de l’ancien afin d’interpréter les signes de notre temps.