Le gestionnaire, le magistrat et le guérisseur

Il était une fois, dans une contrée fraiche et belle, un homme qui avait été choisi par ses pairs pour diriger le village. Les villageois, pas peu satisfaits de leur suffrage et déchargés du gouvernement des affaires, pouvaient désormais vaquer à leurs occupations quotidiennes entre quiétude et divertissement.

Bien que certains paysans fussent affligés des maladies à la mode cette année-là, et que d’autres souffrissent du mal horrible de vieillir, le village se trouvait plutôt bienportant.

Vint un magistrat qui, oyant les complaintes bien senties de quelques malheureux, fut ému au point d’en appeler à l’ouverture du Grand Code du village, question d’y raturer la ligne qui empêchait de tuer. On renvoya la cause au chef nouveau.

Oh bien sûr, une cheffe précédente – dans un élan de compassion pour tous les fardeaux grabataires, les impotents déclassés, les pauvres bougres amnésiques et les papis croulants – avait déjà offert à ses protégés l’heureuse possibilité de débarrasser la marquèterie. Mais le forfait n’était alors restreint qu’aux cancéreux nonagénaires.

Le gestionnaire nouveau, sous des apparats d’homme dévoué aux vieilleries, cachait cependant un souci tout moderne d’inclusivité : il s’empressa de se conformer au jugement magistral et accorda à tous une licence-to-kill, tant que le sujet était leur propre personne.

 « Peut-être pourrions-nous soumettre la question au peuple? Il s’agit quand même d’un pas de géant et d’une mutation sans précédent », lui dit un valeureux mandarin, courageusement.

« Surtout pas! Nous n’avons guère le temps! », soutint le gestionnaire en chef. « Je décide de laisser le magistrat décider. Puis, les guérisseurs trouveront bien un protocole pour procéder comme il le faut sans que je doive rouvrir le Grand Code – une opération fort malcommode! »

Soucieux d’offrir à ses souscripteurs un pays où tous respirent le bonheur à pleines narines, le gestionnaire en chef résolut d’élargir à tous l’accès au trépas sur demande.

Soucieux d’offrir à ses souscripteurs un pays où tous respirent le bonheur à pleines narines, et peinant à restaurer le paradis terrestre sans péter le budget alloué, le gestionnaire en chef résolut d’élargir à tous l’accès au trépas sur demande. Ainsi, les villageois moins efficaces, moins continents, plus gâteux et plus couteux, pourraient demander volontairement et sans pression aucune un aller simple pour le crématorium.

La chose étant réglée, on se félicita que le village progresse d’un pas de plus vers une efficience accrue et un bonheur généralisé.

Or, pour faire les choses proprement, il fallait trouver des techniciens dument formés et informés des meilleures pratiques foudroyantes. Sans surprise, les guérisseurs, bien au fait des plus récentes concoctions d’apothicaire, crièrent « présents ».

Quelques braves Hippocrate préférèrent rester fidèles à leur serment de combattre la mort plutôt que de la distribuer. Ils ne manquèrent pas d’être conspués par leurs confrères. Mais ils l’avaient bien cherché.

À la fin de la journée, tout le monde était content. Et tous les villageois qui n’avaient pas  encore poussé leur dernier soupir respiraient la joie de vivre.

*Dans cette fable, toute ressemblance avec des personnes ou des évènements réels est totalement fortuite.


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Antoine Malenfant

Marié et père de famille, Antoine est diplômé en études internationales, en langues et en sociologie. À la tête de l’équipe de rédaction du Verbe depuis 2013 et directeur artistique de la publication, il anime chaque semaine, depuis septembre 2016, l’émission radiophonique On n’est pas du monde.

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