La pauvreté du visage

La pandémie du coronavirus nous aura invités toutes et tous à revêtir un masque destiné à protéger autrui contre la contagion de ce virus. Ces masques ne recouvrent toutefois que le bas du visage et point les yeux.

Emmanuel Levinas a su mettre admirablement en relief, dans Totalité et infini, la dimension éthique des rapports proprement humains à partir de nos visages, faisant ressortir que la vulnérabilité de l’humain oblige. Notre visage est donné à la vision d’autrui, comme l’avait rappelé saint Augustin.

Nous ne verrons jamais de nos propres visages que des reflets.

Le « face à face » démontre en revanche qu’autrui est celle ou celui que je ne peux pas inventer, infini, ineffable, un mystère au départ, résistant de toute son altérité à sa réduction au même que moi.

C’est ce dont témoigne à sa manière le célèbre mythe de Narcisse figurant un personnage amoureux ni d’autrui ni de lui-même, mais de son propre reflet en des eaux où il finira d’ailleurs par se noyer. Le « face à face » démontre en revanche qu’autrui est celle ou celui que je ne peux pas inventer, infini, ineffable, un mystère au départ, résistant de toute son altérité à sa réduction au même que moi.

Envisager, c’est fixer avant tout les yeux, et plus exactement leur centre, la pupille, et ainsi le regard de l’autre, qui est au-delà de la perception. L’accès au visage ne se réduit justement pas à la perception sensible. Le regard y voit, comme en retrait et en profondeur, un regard invisible qui le voit.

Reste qu’il y a dans le visage une « pauvreté essentielle ». Il est nu, exposé. Il n’empêche qu’il fasse sens à lui seul. Dans les yeux sans défense de l’autre se lit justement le commandement « tu ne tueras point », une interdiction qui ne rend pas le meurtre impossible, certes, car il s’agit d’une exigence éthique, mais elle explique pourquoi le meurtrier est incapable de soutenir le regard de sa victime. 

Telle qu’elle est évoquée par Levinas, la pauvreté essentielle du visage humain, qui cependant oblige, rend bien le fait qu’il ne s’agit nullement d’une contrainte, mais d’un appel à notre liberté. Ici comme ailleurs, cette liberté est tendue entre des contraires saisis simultanément par nos intelligences et nos volontés, tels vie et mort, bien et mal, santé et maladie.

Dans un magnifique petit livre intitulé Les saveurs de la prière (Salvator, 2016), sœur Catherine Aubin commente ce que saint Jean-Paul II appelait « ce profond échange de regards qui transforment la vie », en puisant des exemples tirés de la Passion : « Le centurion et les deux bandits voyaient de leurs yeux la même chose : un homme brisé, injurié et à l’agonie qui mourait sur une croix. Leurs yeux regardaient et voyaient : le centurion a vu et reconnu, le bandit a vu et ignoré, le bon larron a vu et ouvert son cœur. » 

C’est assez dire que, « pour chacun, il existe d’autres yeux, meilleurs ou pas que ceux que nous avons dans le corps ».


Cet article est paru dans le numéro de novembre du magazine Le Verbe. Cliquez ici pour consulter la publication originale.


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Philosophe et professeur associé à l’Université Laval, Thomas De Koninck a pour mandat, au Verbe, de conjuguer la philosophie et la théologie avec le monde actuel. Ses paroles de sagesse sont comme des étincelles qui allument le désir de réfléchir aux questions ultimes au-delà du prêt-à-penser du siècle.

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