De la dépendance

Mis à jour le 13 août 2021

L’an dernier, le philosophe français Rémi Brague publiait un texte dans lequel il s’inquiétait du glissement de sens du mot « dignité », autant dans le langage courant que dans nos lois et institutions.

C’est un dérapage – celui du sens des mots – qui avait été souligné par plusieurs acteurs (médecins, philosophes, associations de défense de la vie) avant l’adoption de la loi 52 au Québec.

Pourquoi cette mise en garde n’a trouvé alors que très peu d’écho dans l’univers médiatique mainstream? Quand le bulldozeur du « progrès » est en marche, il est parfois bien difficile de s’exprimer sans être étiqueté. Les avis divergents ont rapidement été catalogués. Croyant avancer comme jamais, le Québec faisait plutôt un pas de recul dans la noirceur.

La souffrance nous « condamne » bien souvent à dépendre de quelqu’un d’autre. C’est peut-être ça qui nous fatigue, qui nous énerve plus que la souffrance elle-même.

Cette semaine, l’humanité tout entière se rappelait le douloureux souvenir d’Auschwitz. Il y a 70 ans, les Russes découvraient les entrailles d’une immense industrie de la mort. À l’époque, selon des critères « scientifiques », des hommes ont jugé que certains de leurs semblables n’étaient pas leurs égaux en dignité.

Il est déjà tard pour dire que l’erreur eugénique nous guette. Nous sommes en plein dedans.

Nous donnons un sens malléable à la dignité, nous rattachons ce concept à celui de la rentabilité et nous refusons de tirer quelque leçon de l’histoire.

La souffrance nous « condamne » bien souvent à dépendre de quelqu’un d’autre. C’est peut-être ça qui nous fatigue, qui nous énerve plus que la souffrance elle-même. La souffrance, qu’elle soit physique ou psychique, réveille l’orgueil enfoui alors qu’on se croyait autosuffisant. La souffrance révèle un besoin de l’autre, une dépendance qui dérange parce qu’elle rend tout le monde un peu plus humble – l’aidant comme l’aidé.

À l’ère du culte de l’autonomie, de l’indépendance, de l’individualisme, cette interdépendance n’a rien de très tendance.

Soyons clairs, les opposants à l’euthanasie ne font pas l’éloge de la souffrance. Au contraire, ils figurent généralement parmi les combattants les plus féroces, engagés dans une lutte pour son éradication. La souffrance atroce de l’agonie est un appel, un cri qui appelle et qui demande beaucoup. Qui demande une réponse, une personne, plus qu’une pilule. Les soignants savent ces choses-là.

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Dans quelques semaines se tiendra un colloque organisé par nos partenaires de l’Observatoire Justice et Paix. Il y sera question de l’euthanasie. Pour une réflexion en marge de ce à quoi l’idéologie dominante nous a habitués ces dernières années, il me semble qu’un espace comme ça est indispensable.

Antoine Malenfant

Rédacteur en chef pour Le Verbe médias et animateur de l’émission On n’est pas du monde, Antoine Malenfant est diplômé en sociologie et en langues modernes. Il carbure aux rencontres fortuites, aux affrontements idéologiques et aux récits bien ficelés.

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