De Gaulle et nous

Le 1er aout dernier, on a célébré le 80e anniversaire de l’appel du général de Gaulle aux Canadiens français. « L’âme de la France, lançait-il sur les ondes de la BBC, cherche et appelle votre secours, parce qu’elle trouve dans votre exemple de quoi ranimer son espérance en l’avenir, puisque, par vous, un rameau de la vieille souche française est devenu un arbre magnifique. »

Réfugié à Londres après que la France du maréchal Pétain eut abdiqué son indépendance, le chef de la France libre comptait sur des effectifs faméliques. Il espérait rallier à lui, en France et ailleurs dans le monde, les femmes et les hommes de bonne volonté qui souhaitaient libérer la France des envahisseurs nazis.

En 1940, presque personne au Québec ne connaissait cet obscur général qui se prenait pour Jeanne d’Arc. Mais de Gaulle, lui, connaissait bien les Canadiens français. Fils d’un professeur d’histoire, lecteur vorace, il était convaincu que la France n’avait pas été à la hauteur de son destin en abandonnant les 70 000 Canadiens au milieu du 18e siècle. Il admirait cependant la résilience de notre peuple et considérait notre survie comme un véritable « miracle ».

Alors que la France, qui venait de subir une terrible défaite, vivait des heures sombres, la fidélité des Canadiens français à leur histoire, à leur langue et aux traditions héritées était digne d’admiration.

Son fils Philippe raconte qu’enfant, son illustre père l’avait obligé à lire Maria Chapdelaine, le roman de Louis Hémon qui rendait hommage aux pionniers du Lac-Saint-Jean. Alors que la France, qui venait de subir une terrible défaite, vivait des heures sombres, la fidélité des Canadiens français à leur histoire, à leur langue et aux traditions héritées était digne d’admiration. Ces « Français du Canada » avaient trouvé en eux les ressources d’une magnifique résistance.

En prenant connaissance du dossier de la revue L’Inconvénient sur l’avenir du projet indépendantiste — nous célébrons cet automne le 25e anniversaire du référendum de 1995 —, je me suis demandé ce qu’aurait pensé le général du Québec d’aujourd’hui.

L’article d’Ugo Gilbert Tremblay réunit des données démographiques extrêmement troublantes, notamment celles de Charles Gaudreault, selon qui la proportion des Québécois d’ascendance canadienne-française serait passée au Québec de 79 % (1971) à 64,5 % (2014). Si la tendance se maintient, « les Canadiens français deviendront minoritaires en sol québécois dès 2042 et leur poids ne sera plus que de 45 % en 2050 ».

Tremblay est prudent et souhaite éviter la polémique. Il ne cherche pas à nourrir les courants anti-immigration et critique autant les nationalistes conservateurs, qui misent trop sur la loi sur la laïcité, laquelle éloignerait les nouveaux arrivants du projet indépendantiste, selon lui, que les militants de Québec solidaire qui, s’agissant de notre histoire, versent dans « l’autoflagellation vertueuse » et proposent une vision idéalisée de l’immigré.

Même s’il tient à rester au-dessus de la mêlée, son analyse donne froid dans le dos. C’est que, rappelle-t-il, c’est cette majorité historique qui a toujours été la plus attachée à notre survie et à la liberté collective du peuple québécois.

Le miracle de notre « survivance » tant célébrée par de Gaulle prendra-t-il fin au 21e siècle ?


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Éric Bédard

Historien et professeur à l'Université TELUQ, Éric Bédard est aussi vice-président de la Fondation Lionel-Groulx, dédiée à la promotion de l’histoire du Québec. Il est notamment l’auteur de Survivance (Boréal, 2017) et de L’histoire du Québec pour les nuls (First, 2019).

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