cellulaire
Photo: Victor Larracuente/Unsplash

Vivre sans cellulaire: s’exiler du 21e siècle

Un texte de Maxime Scrive

Si la pandémie a su révéler les aspects pratiques de la technologie, elle a aussi mis au jour la grande fracture numérique de notre société. Ici, Maxime Scrive nous démontre comment il peut couter cher à ceux qui font le choix de ne pas avoir un cellulaire.

De bon matin, je prends le bus vers l’université. J’entre et prends place à côté d’un homme profondément concentré sur son iPhone. Je suis alors saisi d’une curiosité. Je regarde l’écran qui obnubile mon voisin de banc pour découvrir ce qui a tant d’importance : Candy Crush. Je suis sidéré. Levant les yeux, je m’aperçois que tous – sans exception – ont les yeux rivés sur un écran. Tous partis dans un autre monde.

J’arrive sur le campus universitaire. Mon cours commence dans quelques minutes. Dès le début de la séance, la professeure nous laisse le choix entre deux activités : des exercices ou un laboratoire. 

À partir de son ordinateur, elle envoie à chaque étudiant un lien menant à un petit sondage en ligne qu’elle nous invite à remplir sur le champ. Après une minute, elle projette les résultats au tableau : 15 votes pour le laboratoire, 14 pour les exercices, et une abstention. Mes collègues ricanent : le choix est pourtant simple… Qui donc ne s’est pas décidé ? Un peu gêné, je ne prends pas la peine de répondre que, pour répondre à son sondage en ligne, il m’aurait fallu une ligne ! 

À la toute fin du cours, la professeure suggère à chacun de prendre en photo les différents spécimens afin d’étudier à la maison en vue de l’examen. Je demande donc à un collègue s’il veut bien m’envoyer les photos, car je n’ai pas de cellulaire. Un lourd silence s’installe, aussi grave que si je venais d’annoncer que j’avais le cancer… 

Pas de travail

En sortant du cours, je me dirige rapidement au bureau d’un autre professeur pour une entrevue afin de travailler comme auxiliaire. 

Arrivé sur place, confiant, je réponds aux questions. Le sourire du professeur m’indique que tout va bien. Après quelques minutes, il me tend la main et me souhaite la bienvenue dans son équipe ! Ravi, je lui exprime mon enthousiasme. Il me demande mon numéro de cellulaire pour me contacter au besoin. Gardant le sourire, je lui réponds que je n’ai qu’une ligne fixe à la maison, mais que je prends mes messages tous les soirs. 

Son sourire à lui s’efface : « Sans téléphone cellulaire, je ne peux vous rejoindre à tout moment et vous n’êtes donc pas très utile ». Sur ces mots, il m’indique la porte. Ce retournement est si subit que mon propre sourire n’a pas le temps de s’estomper.

Je me dirige vers les cabines téléphoniques pour donner des nouvelles à ma femme. J’apprends finalement qu’on les a retirées, et ce, dans tous les pavillons ! Tant pis. De toute façon, il ne me reste que deux petites commissions avant de pouvoir revenir à la maison.

Pas de rabais

J’ai trouvé sur Kijiji les livres dont j’aurai besoin cette session. Le rendez-vous est à 14 h 30 au coin de deux rues bien connues, au pied de tel bâtiment et la dame est avertie que je porte un chandail vert. Je suis sur place. J’attends. À 15 h 30, la dame ne s’est pas encore présentée. Contrarié, je vais faire ma dernière commission à l’épicerie. Quelle chance : le pain est en rabais ! … uniquement pour ceux qui ont l’application de l’épicerie sur leur cellulaire. 

Je retourne à l’arrêt de bus et remarque à côté de moi une affiche annonçant un concours intéressant. La seule information que je trouve pour y participer est un code-barres 2D qu’il faut scanner avec un téléphone cellulaire. De toute façon, le bus arrive. J’entre et m’assois à côté d’une jeune maman et de son bébé en poussette. Je la salue. Aucune réponse. Elle doit sans doute avoir quelque chose d’urgent à régler pour regarder aussi passionnément son téléphone intelligent. Au moins, le bébé me regarde. C’est le seul contact humain que j’ai de tout le trajet.

Peut-être ai-je manqué la loi qui décrète l’obligation de posséder un téléphone cellulaire ? Décrété ou non, cet impératif existe pourtant. 

De retour à la maison, j’écris à la dame avec qui j’avais rendez-vous pour savoir si elle avait eu un empêchement. Elle me réécrit instantanément qu’elle attendait un texto pour l’avertir que j’étais arrivé. Je lui explique donc que ce m’était impossible, car je n’ai pas de cellulaire, et nous fixons un autre rendez-vous. Elle précise avec insistance que, cette fois, elle apprécierait que je lui envoie un texto quand je serai arrivé. Face à cette totale incompréhension, j’annule le rendez-vous.

Discrimination numérique

Peut-être ai-je manqué la loi qui décrète l’obligation de posséder un téléphone cellulaire ? Décrété ou non, cet impératif existe pourtant. 

On peut le voir dans le « numéricisme » ambiant qui discrimine sur la base des moyens numériques celles et ceux qui ne peuvent suivre le rythme. Cette prise de conscience mérite de rejoindre toute personne de bonne volonté et spécialement les chrétiens, dont la vocation est d’être à côté des pauvres et des petits… Et même de ceux qui n’ont pas ce genre de petits gadgets.

Pour paraphraser Mgr Oscar Romero, canonisé en 2018 : seuls les pauvres peuvent nous parler de l’état réel de la société, car eux seuls vivent l’exclusion… Apparemment, j’étais moi-même devenu l’un de ces pauvres.

Collaboration spéciale

Il arrive parfois que nous ayons la grâce d'obtenir un texte d'un auteur qui ne collabore habituellement pas à notre magazine ou à notre site Internet. Il faut donc en profiter, pendant que ça passe!

1 Comment

  1. Sublime texte M. Scrive… Vous venez d’écrire admirablement bien l’article que j’aurais aimé écrire… Immense merci! Ce que vous décrivez, je le vis continuellement au travail et dans la vie. Pour l’exemple; au travail lors des pauses, tous sont rivés d’émerveillement pour leurs écrans. Dans certains cas ils sont dans une sorte de transe hypnotique, une « extase » dont il faut une bonne dose de courage pour les en tirer… surtout les jeunes. Et ils s’échangent ainsi des photos, des blagues, des vidéos, et même pornographiques. Ils partent tous à rire en même temps pour quelque chose que j’ai évidemment manqué. Et tout cela même pendant le travail, quoiqu’à un niveau moindre qu’aux pauses, qui en passant s’éternisent. Car, dans cet hôpital de plus de 175 employés, il n’y a que trois personnes qui sont sans smartphone (entendez le slogan que sans ses appareils, nous ne sommes ni “smart” ni n’avons de “fun”) et l’un d’eux a même pris sa retraite il y a une semaine. Nous sommes manifestement une espèce en voie d’extinction dans cet Univers où tout doit graviter autour de cette techno toxique!! Mais ce qui est le plus troublant est que je constate que je suis de plus en plus exclu des relations sociales; que ce soit pour les infos, l’amitié, les sourires, les fêtes et réunions. Et pour en ajouter, je sens de plus en plus l’impatience de mon patron qui est obligé de téléphoner aux infirmières pour me rejoindre dans les départements… ces dernières montrant aussi leur impatience; et je les comprends, ils ont d’autres chats à fouetter. Bref, je vis un Apartheid social qui devient même agressif. Et dire que et la propagande étatique et médiatique, ainsi que le cours d’éthique et culture religieuse, convergent tous depuis des années pour l’acceptation de la diversité et de la différence… Pour vous donner à mon tour quelques pistes en lien avec les écrans, je vous propose la section techno de mon site mis en ligne le 13 juin 2013… peut-être cela vous donnera-t-il le goût d’écrire un autre excellent article! http://www.anticorruptiontranquille.ca/index.php/technologies

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