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Illustration: Émilie Dubern/Le Verbe

Le rêve et la réalité : dualité ou unité?

Un texte de Leslie-Ann Boily

On s’est toujours intéressé aux rêves et à leur signification. Que l’on soit petit ou grand, philosophe, chercheur de Dieu ou scientifique, le rêve surprend, intrigue et étonne. Hommage à ce profond mystère.

Peut-être avez-vous déjà rêvé de sorcières maléfiques ou d’anges lumineux, de poursuites policières ou de vol aérien, de la perte de vos dents ou de vos vêtements en public, d’évènements bizarres ou irréels?

Tout le monde rêve, depuis toujours, et ce, quatre à cinq fois par nuit. C’est une expérience qui se vit hors de la volonté consciente, pendant le sommeil paradoxal. Vous avez toujours voulu devenir acteur? Le rêve, c’est votre chance! Pendant l’activité onirique, le rêveur est soumis à un scénario dans lequel il est souvent l’acteur principal. Les émotions y étant souvent intenses, le monde réel et conscient du jour se confond avec l’inconscient de la nuit.

Mais les rêves sont-ils pure fiction ou peuvent-ils traduire la réalité? Des spécialistes en débattent depuis des décennies et même de nombreux siècles.

Le sens dans l’histoire

Pendant l’Antiquité, les rêves étaient surtout interprétés comme traduisant des malaises somatiques desquels il fallait s’occuper, ou comme des interventions divines. Par exemple, dans l’Ancien Testament, les écrits mentionnant des songes remontent à environ huit siècles avant Jésus Christ et ils sont considérés comme provenant de Dieu (nous y reviendrons).

Pour Aristote (384-322 av. J.-C.), un pionnier lointain de la pensée moderne, le rêve est le reflet de notre monde intérieur. Artémidore D’Éphèse va dans la même lignée. Environ deux siècles après la naissance de Jésus Christ, il rédige la première encyclopédie significative sur le rêve, La clef des songes. Suivant sa méthode, rigoureuse pour l’époque, il conclut que les émotions vécues le jour se traduisent aussi dans les rêves, ce qui est maintenant confirmée par la science moderne.

Dans la tradition de certaines communautés autochtones, les rêves peuvent avoir un sens bien concret ou une valeur spirituelle. Par exemple, rêver d’un ours peut symboliser le devoir de protection de soi ou de l’entourage. Les rêves peuvent aussi inspirer les décisions à prendre. Pour ces communautés, le capteur de rêves permettrait de protéger contre les mauvais rêves.

Le sens en psychologie

Même si l’interprétation du rêve est une science inexacte, certaines approches en psychologie, comme la psychanalyse, l’utilisent. Les thématiques des cauchemars traumatiques peuvent aussi être explorées avec certains psychothérapeutes.

Pour les psychanalystes, les rêves viennent symboliser des enjeux inconscients pendant l’éveil. Selon Sigmund Freud, les rêves représentent des désirs refoulés dans l’inconscient qui génèreraient trop d’angoisse s’ils étaient simplement conscients. Pour Freud, les rêves seraient une tentative d’accomplissement de ces désirs.

Carl Gustav Jung croit plutôt que le rêve permet d’être en contact avec le Soi profond (l’âme). Pour lui, le langage du rêve se présente sous une forme symbolique primitive. Il faut tirer du sens des symboles en lien avec le vécu de la personne. Par exemple, le rêveur est dans la cuisine d’une maison. La maison pourrait représenter sa vie psychologique et la cuisine symboliserait de profondes transformations intérieures.

Loin d’être psychanalyste (notamment pour une question de temporalité historique), Shakespeare s’est aussi intéressé aux rêves. On lui attribue cette phrase célèbre : «Nous sommes ce que nos rêves nous fabriquent et ils sont le gardien de notre individuation.» Nos contemporains Michel Jouvet (un grand expert du sommeil) et Jung seraient en accord avec lui : les rêves permettent de garder notre singularité, de rester nous-mêmes malgré le lot d’informations qui nous bombardent quotidiennement. Imaginez si ce chaos quotidien nous transformait en profondeur chaque jour, notre personnalité en serait certainement diluée!

Pour Tobie Nathan, ethnopsychiatre contemporain, le rêve est une expérience personnelle enrichissante dont l’interprétation vient toujours de la parole d’un autre. Le rêve prend ainsi un sens différent selon qui l’interprète.

La provenance, ce qu’en dit la bible

On pourrait se demander si les rêves ont tous la même provenance. Loin d’en avoir la certitude, explorons ce qu’en dit la bible.

Les songes sont surtout présents dans l’Ancien Testament et un peu dans le Nouveau Testament. Ils peuvent avoir une interprétation prophétique, mais on met en garde le lecteur contre les songes divinatoires (qui viendraient du démon). Les écrits de la bible ne nous révèlent pas toutefois comment reconnaitre la provenance d’un rêve.

Du côté prophétique, on peut lire dans l’Ancien Testament : «Il adviendra après cela, que je répandrai mon esprit sur toute chair : vos fils et vos filles prophétiseront, vos vieillards songeront à des songes, vos jeunes gens verront des visions.» (Jl 3,1-2) Abraham reçoit aussi la visite de Dieu dans un songe (Gn 28,11-13) et Dieu s’adresse à Aaron et Miriam, concernant Moïse, en disant : «Écoutez bien mes paroles! Lorsqu’il y aura parmi vous un prophète, c’est dans une vision que moi, l’Éternel, je me révélerai à lui, c’est dans un songe que je lui parlerai.» (Nb 12,6) Dans le Nouveau Testament, Joseph reçoit dans un songe la visite de l’ange qui lui dit de fuir avec Marie et l’Enfant Jésus en Égypte pour éviter un massacre dans lequel Jésus était visé.

Ces exemples illustrent des songes envoyés par Dieu, ou par son messager, l’ange. Mais parfois, le rêve dans la bible a une signification voilée ou qui demeure imperceptible, comme lorsque Joseph interprète le rêve de Pharaon sur la famine et l’abondance (Gn 41,14-36). Dans ce passage, le rêve n’est pas aussi clair que lorsque Dieu visite l’homme, c’est l’interprétation de Joseph qui vient d’une inspiration divine.

D’autres parties de l’Ancien Testament mettent en garde contre l’interprétation des rêves : elle ne serait pas toujours utile. Dans cette optique, les rêves pourraient aussi être envoyés par l’esprit du mal et ne révèleraient pas la vérité. Par exemple: «C’est vouloir saisir une ombre ou poursuivre le vent, que de s’appuyer sur des songes. Une chose d’après une autre voilà la vision des songes, en face du visage, c’est le reflet de ce visage. De l’impur, quelle pureté viendra. Du mensonge, quelle vérité sortira?» (Si 34)

Rêve et réalité : un même phénomène?

Du ventre maternel jusqu’à la toute dernière nuit du vieil homme, l’être humain rêvera. Peu importe la lecture symbolique de nos rêves, de l’expression de nos désirs ou de nos pensées les plus enfouies, jusqu’au rapport privilégié avec l’au-delà, les rêves peuvent être le point de départ d’une aventure incroyable: quête de sens, contact avec le Soi profond, cheminement psychologique ou spirituel, etc.

Bien plus qu’un assoupissement entre conscience et inconscience, entre rêve et réalité, le rêve demeure un mystère qui guide la plume de bien des personnes: du scientifique à l’artiste, de l’enfant qui raconte son récit à sa mère à l’adulte qui note ses rêves et s’interroge sur leur sens. Les rêves sont à la fois universels et singuliers, incompréhensibles et porteurs de messages clairs.

Sur ce, bonne nuit, et faites de beaux rêves!

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