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Augustin

Quand Russell ne sait pas lire saint Augustin

Plusieurs croient connaitre la pensée des anciens en se référant aux écrits des modernes. Pourtant, les anciens offrent une sagesse qui n’est pas toujours relayée par les auteurs modernes. Une bonne illustration de ce problème est la présentation de saint Augustin par Bertrand Russell. Malgré ce qu’en dit Russell, saint Augustin est l’un des plus grands révélateurs de notre âme. 

Bertrand Russell est un philosophe britannique de grand prestige, sans contredit l’un des plus influents au sein du monde anglo-saxon durant le vingtième siècle. Il est un fondateur de la philosophie analytique et les défenseurs de l’athéisme se réfèrent souvent à lui. Richard Dawkins, entre autres, le cite régulièrement afin de justifier son militantisme athée sur des bases philosophiques.

Parmi ses œuvres, l’une des plus magistrales est son Histoire de la philosophie occidentale. Ce livre réunit une immense érudition et un style remarquablement accessible. Je me souviens d’avoir rigolé à plusieurs reprises en lisant ce traité de philosophie et d’avoir eu hâte d’en lire le chapitre suivant comme celui d’un bon roman.

La lecture insatisfaisante de saint Augustin

Ma lecture de ce livre remonte à mes études universitaires, il y a une douzaine d’années. Lorsque j’ai lu la section concernant saint Augustin, j’étais resté sur l’impression que cet auteur ancien était gangrené par un moralisme scrupuleux. Notamment, Russell écrit ceci à son sujet :

« L’un des premiers incidents relatés dans les Confessions eut lieu durant sa jeunesse et ne permet pas vraiment de le distinguer des autres garçons. Avec quelques compagnons de son âge, il aurait dérobé des pêches à son voisin, bien qu’il n’avait pas faim et que ses parents avaient de meilleures pêches à la maison. »

« Tout au long de sa vie, il a considéré ce vol comme un acte d’une méchanceté presque extraordinaire. Cela n’aurait pas été si grave s’il avait eu faim, ou s’il n’avait pas d’autres moyens pour obtenir des pêches ; mais puisque ce n’était pas le cas, il s’agissait d’un acte de pure malice inspiré par l’amour de la méchanceté pour elle-même. C’est ce qui le rend si effroyablement sombre. »

« Il supplie Dieu de le pardonner […], tout ça pour quelques poires arrachées à un arbre pendant une gaminerie. Pour un esprit moderne, cela semble morbide ; mais à son époque, cela semblait juste et apparaissait comme un signe de sainteté. » (Éditions Simon & Schuster, 1945, p. 345, ma traduction)

Je conviens avec Russell qu’un tel sens de la culpabilité semble morbide à l’esprit moderne. Il n’y a rien d’exceptionnel dans le petit vol commis par Augustin alors qu’il était enfant. Envisagé en ces termes, Augustin est un penseur stérile et accablant. Ma motivation à plonger dans les écrits d’Augustin fut évidemment diminuée par cette présentation de Russell.

La découverte

Quelques années plus tard, je me suis malgré tout retrouvé à lire les Confessions de saint Augustin. Arrivé à l’épisode du vol des poires, j’ai été frappé par le contraste entre le propos de saint Augustin et le résumé qu’en fait Bertrand Russell. Russell n’a pas inventé ni déformé le propos d’Augustin, mais il n’a pas réussi à nous en transmettre la signification.

Après l’avoir lu directement, on ne peut douter qu’Augustin lui-même est conscient que son vol n’est pas plus grave que les autres méfaits commis par les enfants. Mais là est précisément la pertinence de son propos : il vise à exposer comment une petite faute, même normale et généralisée, peut être inexcusable lorsqu’on l’examine depuis les tréfonds de notre conscience.

S’il avait cité un crime grave, tels un meurtre ou un viol, la plupart des gens auraient supposé que son propos ne s’adressait pas à eux. Mais en citant une petite faute commise alors qu’il était enfant, chaque personne humaine est concernée.

Prenons le temps de bien intégrer ces constats angoissants. Parfois, on désire commettre des actes injustes qui causent du mal à autrui, même si on n’a rien à y gagner et même si on risque d’en subir des conséquences. On désire le mal pour lui-même. Nous prenons un plaisir à savourer l’injustice en tant que telle. Cette soif d’injustice nous habite dès notre plus tendre enfance.

L’important ici n’est pas l’ampleur du dommage causé à autrui, c’est le fondement du désir mauvais. C’est la motivation de l’acte injuste. 

Il y a une part de notre volonté qui aime le mal. Il y a une part de notre conscience qui désire l’injustice. C’est de cela qu’Augustin nous fait prendre conscience dans ses Confessions.

Il y a une part de notre volonté qui aime le mal. Il y a une part de notre conscience qui désire l’injustice.

Aveu et compromission

Saint Augustin ne prétend pas démontrer quoi que ce soit. Si un lecteur estime être irréprochable, s’il estime que toutes ses fautes sont circonstancielles ou banales, Augustin n’a rien à lui dire. Augustin parle à ceux qui acceptent de plonger dans leur conscience pour y trouver des ténèbres troublantes. Il s’adresse à ceux qui, à divers degrés, reconnaissent être coupables de fautes inexcusables.

Les auteurs modernes abordent le mal de façon abondante, mais toujours en mode explicatif et analytique. Toutes les malices sont définies en termes sociologiques ou psychiatriques. Il n’y aurait personne de véritablement mauvais. L’humanité serait foncièrement innocente.

Par contraste, en lisant saint Augustin, on est confronté à un aveu humiliant. 

Ce grand théologien, révéré pour sa sainteté, admet en lui-même une mauvaise volonté qui n’est ni banale ni circonstancielle. Son aveu est plus compromettant encore que celui des pessimistes amoraux tels que Hobbes et Nietzsche, qui ignorent l’empathie et nient la justice, mais qui se disent tout de même à la recherche de leur propre bien.

Un regard honnête sur soi

Saint Augustin n’admet pas seulement qu’il se priorise face aux autres : il admet désirer commettre des injustices, il admet être habité par une malveillance fondamentale. Il n’avoue pas seulement qu’il peut être égoïste : il avoue qu’il peut être méchant.

Après avoir mené l’examen de conscience proposé par saint Augustin, je suis exposé à toutes les fausses excuses, toutes les rationalisations, toutes les malhonnêtetés, bref, toutes les choses qui brouillent mon regard envers moi-même et envers le monde. Je prends conscience qu’au fond, je ne désire pas que le bien. Je ne suis pas meilleur qu’Augustin.

À partir de là, ma critique de la société prend une autre tournure. Je ne peux plus prétendre que tout irait mieux si c’était moi qui décidais. À partir de là, les discours au sujet de la rédemption me deviennent aussi importants que ceux au sujet de la justice.

En fait, si je m’étais contenté du résumé de Bertrand Russell, je n’aurais jamais découvert saint Augustin.

Sylvain Aubé

Sylvain Aubé est fasciné par l’histoire humaine. Il aspire à éclairer notre regard en explorant les questions politiques et philosophiques. Avocat pratiquant le droit de la famille, son travail l’amène à côtoyer et à comprendre les épreuves qui affligent les familles d’aujourd’hui.

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