homosexualité
Photo : Steve Johnson / Unsplash.

L’homosexualité, une question anthropologique

[N.D.L.R.] Une clé de lecture est importante pour bien interpréter ce texte: la notion d’homosexualité réfère ici à la présence des attirances et non des actes. L’auteur s’interroge sur la possibilité d’un continuum entre le prêtre, modèle de virilité sacrificiel, et les hommes ayant des tendances homosexuelles. Des modifications ont été apportées au texte le 20/11/8h45.

L’Église catholique a changé de ton face aux homosexuels. Cela dit, l’homosexualité ne saurait mener au mariage, ni même à l’union civile, malgré un malentendu sur les récents propos du pape François. Mais au-delà de la morale ou de l’amour, l’homosexualité ne remplirait-elle pas une fonction anthropologique, valable universellement ? Et la stérilité biologique de l’amour homosexuel, qui ouvre la voie à une disponibilité universelle, n’est-elle pas un des signes de l’inutilité du Christ et de la gratuité du don de Dieu ?

Que l’Église devient soudainement intéressante dès qu’il est question d’homosexualité ! Ce corps que l’on dit misogyne, homophobe, hiérarchique, en retard sur le vrai monde, serait arcbouté sur un moralisme que, de surcroit, il ne respecterait pas lui-même.

Dernier hoquet médiatique en date : l’option papale pour l’union civile des couples de même sexe. Pourquoi pas, puisque les gais sont aussi enfants de Dieu, dignes d’aimer et d’être aimés ? Et qui est le pape, selon ses propres mots, pour juger un homosexuel si sa quête de Dieu est sincère ? Qui est-il, à fortiori quand on sait que plusieurs serviteurs de l’Église éprouvent eux-mêmes des attirances sexuelles semblables ? La question ici n’est pas d’en expliciter le nombre, car on n’est pas dans les statistiques ni dans le déballage.

Alors, dogmatisme étouffant, hypocrisie, omerta ?

En fait, le pape utilise le terme espagnol convivencia (coexister), sans connotation juridique, et surtout pour souligner l’inclusion des homosexuels dans une communion. Il ne parle pas d’union civile, encore moins de mariage, dans la mesure où l’invariant anthropologique transculturel et transhistorique n’institutionnalise cette union qu’entre un homme et une femme. La distinction se comprend dans la mesure où ce n’est pas seulement le sentiment qui fonde l’institution. Celui-ci est insuffisant, même si l’amour entre deux personnes de même sexe peut être fort et authentique, qu’il s’agisse de passion (eros), d’amitié (philia) ou d’un mélange des deux.

Comment et où donc ranger ces hommes et ces femmes dans le plan de Dieu qui inciterait exclusivement à l’hétérosexualité ? 

Face à cette loi d’airain, les progressistes citeront à l’appui de leurs revendications les souffrances innombrables des homosexuels ainsi que leurs qualités et leurs contributions sociales. Ils souligneront par ailleurs le mérite ou les qualités personnelles d’êtres d’exception, tels que Michel-Ange, Léonard de Vinci, Marguerite Yourcenar, Alexandre le Grand, Jules César et tant d’autres génies qui en étaient, selon la merveilleuse expression de Proust. 

Cela dit, la souffrance, l’intelligence, le mérite ou, dans peu de cas, le génie, suffisent-ils à attribuer une fonction à l’homosexualité ? Comment et où donc ranger ces hommes et ces femmes dans le plan de Dieu qui inciterait exclusivement à l’hétérosexualité ? 

Si la personne homosexuelle ne pose pas problème, l’homosexualité, elle, demeure une patate chaude, que l’on soit croyant ou non, laïc ou consacré.

Où donc nicher les homosexuels ?

J’évoquais ci-dessus l’invariant anthropologique du mariage entre un homme et une femme. C’est ici qu’on remarque une carence tant dans le discours religieux « conservateur » que dans le discours progressiste « ouvert ».

Le Catéchisme de 1992, qui s’appuie sur la Sainte Écriture et la Tradition, a certes changé de ton face à ces personnes qu’il faut accueillir « avec respect, compassion et délicatesse ». C’est tout de même mieux que l’ancienne condamnation liée à la contre-nature. Il n’empêche, les actes d’homosexualité n’y sont pas moins proscrits car désordonnés et contraires à la loi naturelle.

Côté progressiste, ce n’est guère plus brillant, car on prend l’exact contrepied, troquant l’ordonnancement et la finalité divins pour l’absolutisation de la souffrance et du sentiment de la personne arc-en-ciel éprise de justice, de liberté, de reconnaissance, d’humanité. Ce faisant, on se situe au même niveau que les pourfendeurs de la contre-nature. On oppose ainsi deux visions censées expliciter et résumer entièrement, d’un côté, le vouloir divin et, de l’autre, l’appel humain.

C’est réducteur de part et d’autre.

Une question anthropologique

Ces arguments, divin ou humain, ne sont pas faux, mais ils passent à côté de l’interrogation fondamentale : avant d’être une question morale ou affective, l’homosexualité remplit-elle une fonction anthropologique ?

Autrement dit, à quoi sert l’homosexualité, culturellement et socialement ? Correspond-elle à un invariant, propre à l’homme et à la femme, que l’on pourrait éventuellement universaliser ?

En outre, si l’union d’un homme et d’une femme se concrétise dans le mariage et la fondation d’une famille qui constituera le socle de la société, quelle est la destination de l’amour homosexuel dans sa carnalité ? Parallèlement, est-il légitime de considérer cette relation selon l’horizon et les critères de l’hétérosexualité ?

Il n’est pas fortuit, comme je le disais plus haut, que nombre de prêtres aient des appétences homosexuelles. Curieusement, à une époque où le sacerdoce n’était pas remis en cause et où les vocations étaient nombreuses, l’homosexualité masculine était passée sous silence.

Aujourd’hui, la question s’est inversée : la crise des vocations sacerdotales s’accompagne d’une publicisation sociale de l’homosexualité. Simple coïncidence ? Y aurait-il un effet de vases communicants, quand on considère notamment que le sacerdoce catholique est une chasse gardée masculine ? 

Ainsi, dans une société à charpente chrétienne, le prêtre à appétences homosexuelles trouverait de quoi sublimer sa sexualité afin de devenir frère universel, pasteur, sacrificateur et résurrecteur in persona Christi.

À l’inverse, dans un contexte fortement déchristianisé, cette impulsion qui perd son idéal structurant ne retombe-t-elle pas à sa composante purement humaine et érotique ? (Retomber n’implique nullement un jugement de valeur, mais plutôt une perte de divinisation.) 

Si continuum il y a, la distinction fondamentale ne serait plus l’objet d’attirance sexuelle, mais la présence ou l’absence d’idéal structurant et finalisant. Autrement dit, l’homosexualité d’aujourd’hui traduirait le même élan masculin premier que le sacerdoce d’antan. Et est-ce que le choix d’un état ou de l’autre dépendrait de la présence du ferment et de l’idéal christiques ? 

Un tremplin vers une autre valeur

En l’absence de signifiant christique et indépendamment de la question du célibat, la stérilité biologique de l’amour homosexuel, qui ne peut concevoir, est-elle malgré tout un tremplin vers une autre valeur ?

La question mérite d’être posée en dehors de tout moralisme ou de toute référence à la nature ou à la contre nature. Elle mérite d’être posée quand on remarque que si la paternité arrime l’homme à sa famille, l’homosexualité détache l’homme de ces obligations et le rend plus disponible à plus de monde. Comme le prêtre. (Je n’évoque pas le cas d’un père de famille sorti du placard.)

Ainsi, le père est mari pour sa femme et père pour ses enfants, il agit dans le particulier. En revanche, le prêtre est prêtre pour tout le monde, sa préoccupation est universelle, quoiqu’ordonnée à une structure ecclésiale. Si on file le parallèle avec l’homosexuel, marqué par une disponibilité universelle, quelle est sa structure à lui ? Question vaste à laquelle on ne peut répondre que par des éléments de réponse incomplets.

Prenons par exemple les soins de santé où nombre de préposés aux bénéficiaires, authentiquement dévoués, sont homosexuels. Les domaines du beau offrent une autre structure, où l’on retrouve beaucoup d’artistes et de créateurs de la même orientation. L’armée, tout hétéronormée soit-elle, constitue une structure vouée à l’oubli de soi, à la défense de la patrie, des ancêtres, de la veuve et de l’orphelin (ce qui est, soit dit en passant, hypervirilisant).

Finalement, et de façon bien moins formelle, l’univers religieux offre un climat qui attire énormément d’homosexuels sensibles à la détresse humaine, au mystère divin et à la solennité et l’apparat du rituel.

Une hirondelle ne fait certes pas le printemps, mais on ne peut s’empêcher ici de songer au compositeur Francis Poulenc (1899-1963), homosexuel notoire : aucun autre musicien n’a aussi profondément saisi les univers de Bernanos ou de saint François d’Assise, comme en témoignent ses Dialogues des carmélites ou ses Quatre Petites Prières de saint François d’Assise.

Ainsi, l’« inutilité » biologique de l’amour homosexuel serait-elle un écho de l’inutilité matérielle de l’art, du beau, du bon ou du sacrifice ? Et, au-delà, un écho de l’essentielle « inutilité » du Christ, resté sans enfants, frère universel mort dans la solitude après avoir aimé son prochain au-delà de tout et l’avoir mis face à lui-même et face à Dieu ? En fin de compte, qui sait si cette stérilité n’est qu’apparente, à l’image des signes de la gratuité par laquelle Dieu se manifeste ?


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Jean-Philippe Trottier est diplômé de la Sorbonne en philosophie ainsi que de l’Université McGill et du Conservatoire de Montréal en musique. Auteur de trois essais, dont La profondeur divine de l’existence (préfacé par Charles Taylor) est le plus récent.

5 Comments

  1. Après ma lecture de cet article, j’ai hésité à faire part de mes impressions étant donné mon simple statut d’étudiante en anthropologie dont le niveau intellectuel est très basique. Mais j’ai finalement décidé de donner mon opinion pour questionner l’auteur sur ses propos. C’est avec honnêteté que j’avoue mon incompréhension partielle du texte. Cependant cet article me laisse perplexe. Même si les questionnements soulevés sont loin de manquer de pertinence, il me semble que les fondements de son argumentaire manquent de solidité. Si ses propos portent une certaine logique, il n’en demeure pas moins qu’ils reposent sur plusieurs généralités et présupposés qui sont loin de refléter l’entière réalité du sujet homosexuel.

    Tout d’abord la question de stérilité. Je crois que cette question peut être évoquée lorsqu’on parle d’homosexualité, car elle est une évidence dans les relations homosexuelles. Toutefois, réduire ces dernières au phénomène de stérilité serait nécessairement amputer la signification de l’orientation homosexuelle, qui est, rappelons-le, propre et différente pour chaque individu s’identifiant comme homosexuel. D’autant plus que la stérilité touche aussi les individus hétérosexuels. Car si l’homosexuel se complet, comme le Christ, à se sacrifier pour l’autre et faire preuve de gratuité comme le laisse entendre l’auteur, qu’en est-il de l’homosexuel qui porte le désir profond de fonder une famille en adoptant un enfant, ou de l’homosexuel dont l’orientation sexuelle n’est qu’une réponse à son plaisir sexuel, ou de l’homosexuel qui considère son orientation comme une simple attirance sans y accorder une fonction anthropologique quelconque. Et j’en passe.

    De plus, la corrélation homosexualité-prêtrise me semble boiteuse. Si le prêtre et l’homosexuel partagent le point commun d’une certaine « stérilité », leur manière de vivre leur sexualité est loin d’être comparable.
    Je crois que cet article répond à la réalité de certains individus parmi un groupe dont la diversité est vaste et qu’on ne peut réduire à un unique constat.

    Enfin, même s’il s’agit d’un texte d’opinion, je crois que chaque auteur a la responsabilité de transmettre des propos qui n’impliquent pas de généralités sans faire part des fondements, et ce surtout pour des sujets aussi délicats et mitigés que l’homosexualité.

    • Salut Émilie!

      J’ai hésité à te répondre, comme tu as hésité à commenter le texte, mais je me suis dit que si tu avais pris la peine d’écrire ce que tu penses c’est que tu espérais sans doute que ça ne tombe pas dans le vide.

      D’abord, tu soulèves ton incompréhension partielle du texte: il me semble contradictoire d’affirmer ne pas comprendre et du même coup, par la suite, te porter critique du texte que tu n’aurais pas compris ? Pourquoi ne pas poser des questions alors pour comprendre davantage ? Comment peux-tu te prononcer sur la solidité de l’argumentaire, de la logique de l’auteur alors que tu dis la comprendre partiellement?

      Quoi qu’il en soit, je te l’accorde, il s’agit de généralités qui ne reflètent pas l’entière réalité du sujet homosexuel. Mais comment un texte de 1500 mots peut-il prétendre refléter l’entière réalité d’un sujet, quel qu’il soit? Tout le commentaire que tu développes ensuite sur la stérilité est vrai, mais n’est pas considéré dans l’analyse de l’auteur parce qu’il prend pour appui justement la vie homosexuelle dans le célibat tel que proposé par l’Église (ce qui invalide aussi ton commentaire ci-après sur la corrélation homosexualité-sacerdoce puisque, prenant acte du principe précédent, le prêtre et l’homosexuel célibataire vive leur sexualité exactement de la même manière). Aussi, même si tous les cas que tu évoques existes, il n’en demeure pas moins qu’une fonction anthropologique puisse exister à l’extérieur même et indépendamment de la volonté ou de la conscience des personnes. Bref, l’auteur parle « en soi », de manière abstraite, ce qui implique un processus de généralisation qui ne tient pas compte des particularités du réel.

  2. Salut James, même si j’évoque mon incompréhension partielle du texte, je ne pense pas pour autant que ça vienne invalider mes propos.
    Car même si je n’ai pas compris tous les termes et les subtilités philosophiques, il y a des propos dont non seulement je comprend le sens, mais auxquels je suis loin d’adhérer.
    La mise au point que tu fais dans ton commentaire m’éclaire sur ma compréhension des intentions de l’auteur. Cependant, je persiste à croire que d’utiliser les termes d’une discipline, soit celle de l’anthropologie, pour venir présenter qu’une partie des multiples et nombreuses réalités, autant soit-elle une réalité, ne contribue pas à faire avancer le lecteur sur le sujet. Car selon moi, lorsqu’on discute de sujets délicats et sensibles comme celui de l’homosexualité, un processus de généralisation des réalités n’est pas à l’avantage de la communauté touché par les propos, mais plutôt à l’avantage des intentions de l’auteur.
    Enfin, c’est selon moi au contraire, les particularités du réel, comme tu mentionnes, qui doivent être prises en compte et mises de l’avant, puisqu’elles permettent de représenter le plus d’individus possible. Alors, puisqu’il est impossible d’impliquer toutes les particularités d’une réalité, peu importe le sujet qu’on évoque, je crois que nous avons le devoir de préciser que la réalité à laquelle nous faisons référence est loin d’être représentative de l’ensemble du sujet. C’est selon moi ce que l’auteur oublie de faire. D’autant plus qu’il fait l’usage de termes anthropologiques et philosophiques parfois complexes, pouvant ainsi mener facilement tout lecteur ne maîtrisant pas ces termes parfaitement à soumettre sa compréhension à une généralisation erronée.
    Pour ce qui est de ma critique sur la corrélation homosexualité-sacerdoce, je me suis peut être mal exprimé. Ce qui me dérange le plus, c’est que malgré le fait que l’Église invite à la continence, pour le prêtre comme pour l’homosexuel, n’en demeure pas moins que la réalité de la « mission » et du « combat » que chacun entreprend n’est pas la même.
    Merci de ta réponse, c’est très apprécié.

    • Merci Émilie pour cette réponse.

      Je pense peut-être saisir ce qui serait en partie à l’origine de ton désaccord: l’utilisation du mot « anthropologie».
      Il est à spécifier que le mot anthropologie(-que) n’est pas utilisé en référence à la discipline, mais dans son sens étymologique. Il s’agit de la branche de la philosophie qui étudie l’être humain. C’est le propre de la philosophie que de regarder la réalité pour en abstraire certains principes. C’est le propre de toute science.
      Cela étant dit, je ne comprends pas en quoi on ne pourrait pas utiliser le terme anthropologie si on ne fait que parler d’une facette de la réalité ? N’est-il pas possible d’abstraire en anthropologie ? Sans l’abstraction, il n’y a pas de science. Est-il nécessaire de connaitre toute la réalité pour se prononcer sur celle-ci? Quand l’anthropologue Rose Dufour décrit les mécanismes qui engendrent la prostitution, ne peut-elle pas généraliser ses principes parce qu’elle n’a pas rencontré toutes les personnes prises dans la prostitution sur la terre ? Dans ce cas, on ne peut même plus utiliser le mot « homosexualité », parce que le mot même est une abstraction, une généralisation d’une réalité qui est multiple et plurielle.

      Si je comprends bien ton principe qui est « Toute réalité ne peut être généralisée », autrement dit, il faudrait connaitre toutes les parties d’un tout avant de se prononcer sur le tout. Et c’est ici que je reviens à ma première objection: certes, tu peux comprendre le sens de certaines phrases, mais si tu ne comprends pas chaque mot, chaque subtilité, comment peux-tu te prononcer sur le tout sans comprendre chaque partie de la réalité qu’il comporte ? Comprendre certaines phrases isolément ne donne pas le sens de tout un texte ou de tout un propos; elles s’intègrent et s’inscrivent dans un propos beaucoup plus large. Ne serait-ce pas une généralisation ?

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