Saints Innocents
Le Massacre des Saints Innocents, Rubens (1638)/Wikicommons

Les Saints Innocents et la peur de la mort

Un cri s’élève dans Rama, pleurs et longue plainte : 
c’est Rachel qui pleure ses enfants 
et ne veut pas être consolée, car ils ne sont plus
.

Matthieu 2, 18

Le 28 décembre, dans les huit jours (octave) qui constituent la fête de Noël, l’Église catholique célèbre les Saints Innocents, ces nouveau-nés que le roi Hérode a fait massacrer de peur d’être détrôné par le messie à naitre. Qu’y a-t-il à célébrer dans cette tragédie et que vient-elle nous dire dans le contexte de ce Noël en pleine pandémie ? Voici une piste de réflexion.

À l’aube de l’avènement de Jésus-Christ, l’attente messianique, autant chez les païens que chez les Juifs, semblait être à son comble. 

Virgile dans sa quatrième églogue des Bucoliques annonce l’arrivée d’un Enfant-dieu qui instaurera le début d’un âge d’or. Ce n’est pas sans rappeler la prophétie d’Isaïe sur le rejeton de la souche de Jessé plein d’esprit et de force qui pacifiera le monde entier (11, 1-9). 

On attendait donc le sauveur comme aujourd’hui on attend le vaccin.

Le souverain assassin

Le roi Hérode le Grand devait connaitre le poète de Mantoue autant que le premier des grands prophètes d’Israël. Hébreux fils d’Hébreux, il avait passé sa jeunesse à Rome avant de revenir en Palestine à titre de persona grata pour enfin être placé sur le trône par l’occupant Romain. 

En véritable parvenu ambitieux, il ne reculera devant rien pour assoir fermement son pouvoir. Il a épousé une princesse de la dynastie hasmonéenne, Mariamne, descendante des fameux Maccabées, afin de s’approprier la légitimité qui lui manquait face au peuple.

Hérode, tout comme le Pharaon à la naissance de Moïse, est l’archétype incarné de l’homme esclave de sa propre légende qui ne reculera devant aucune atrocité pour attacher son nom à la postérité.

Il la fera ensuite assassiner ainsi que trois de ses fils ; une question d’hygiène politique, par pure précaution. De roitelet de province à la solde de l’empire, il deviendra un dirigeant autoritaire et un grand bâtisseur, notamment du Temple de Jérusalem. 

Il n’en reste pas moins un personnage exécrable, paranoïaque et plein d’intrigues. 

Redoutant les hommes (en passant par sa femme chérie jusqu’aux poupons d’une petite bourgade comme Bethléem) et ne craignant pas Dieu, Hérode, tout comme le Pharaon à la naissance de Moïse, est l’archétype incarné de l’homme esclave de sa propre légende qui ne reculera devant aucune atrocité pour attacher son nom à la postérité. L’histoire moderne nous a donné beaucoup d’autres exemplaires du genre.

Mourir des milliers de fois

La peur motive bien des crimes et cause nombre de maux. La peur pétrifie et déraisonne. Cette dernière année a largement prouvé cela. Enfin, la peur déprime et empêche de rire, de rire tout d’abord de soi. De cette atrophie du rictus ne sort souvent qu’un faux sourire multicolore1. Ce qui arrive quand on se prend trop au sérieux et qu’on fait tout ce qu’on peut pour se sauver la face. 

On dit que les lâches meurent des milliers de fois dans leur esprit par peur du risque comme du ridicule, mais que les braves ne meurent qu’une fois. 

En effet, le Churchill de 1915 qui, quoiqu’encore jeune, avait déjà bravé plus que son lot de dangers, écrivait à son épouse :

 « La mort n’est qu’un incident et pas le plus important de ce qui nous arrive en ce monde ».

Noël est sans contredit la fête de la joie et du désir de vivre, tant et si bien que la Vie elle-même est venue se faire réchauffer les foufounes par des bêtes de somme dans le fond d’une mangeoire

Ce qui dépasse l’entendement est que cette Première Venue devait être tachée du sang de bambins innocents. 

Va savoir pourquoi l’Église désire terminer l’année commune en commémorant le Massacre des Saints Innocents, laissant un arrière-gout amer au banquet du Salut. Peut-être pour accentuer le fait que Jésus est venu donner sa vie, mort pour tous, pour que « les hommes ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour eux » (2 Co 5, 15) ?

Je ne saurais répondre à la question, je laisserai donc l’hymne du jour parler à nos cœurs :

Salut fleurs de Martyrs,
Que, sur le seuil même de la lumière,
Le persécuteur du Christ terrassa,
Comme une tempête sur des roses naissantes.
Vous, première victime du Christ,
Troupeau tendre des immolés,
Simples au pied de l’autel,
Jouant avec la palme et les couronnes.2

Saints Innocents, priez pour nous !


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Notes:

  1. Notre rire jaune forcé est vert pour les Allemands et les Italiens, et bleu pour les Bretons.
  2. Traduction de Charles Péguy à la fin de son livre Le Mystère des saints Innocents, avec quelques modifications de ma part. Je voudrais retranscrire ici les dernières lignes cet ouvrage :
    « Ces simples enfants jouent avec leur palme et avec leurs couronnes de martyr.
    Voilà ce qui se passe dans mon paradis.
    À quoi peut-on bien jouer,
    Avec une palme et des couronnes de martyrs ?
    Je pense qu’ils jouent au cerceau, dit Dieu, et
    peut-être aux grâces. »

Emmanuel Bélanger

Emmanuel Bélanger a étudié la philosophie et la théologie. Sa formation se ponctue de diverses expériences missionnaires au Caire, à Alexandrie, au Costa-Rica et à Chypre.

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