L'amour n'est pas Dieu
Photo : Chandan Chaurasia / Unsplash

L’amour n’est pas Dieu

« William Morris a écrit un poème intitulé L’amour suffit, et on raconte que quelqu’un l’aurait brièvement commenté ainsi : non. »
– C.S. Lewis, Les quatre amours

« L’amour crisse » : le slogan de Louise Latraverse a marqué les esprits, tellement qu’elle a été invitée à Tout le monde en parle pour expliquer que rien n’est plus précieux que l’amour. Par exemple, ses amis « du milieu », elle ne s’en priverait jamais !

En parlant de l’amour qui compte plus que tout, ça m’a fait penser à une fille que j’ai connue. Je venais tout juste de devenir chrétienne. Je lui racontais comment j’avais le sentiment d’entrer dans une vie nouvelle. De son côté, elle avait aussi débuté une nouvelle vie : une relation extraconjugale. En me montrant une photo du gars en question, elle m’a confié ce jour-là : « moi, c’est lui ma vie. »

Son regard ne mentait pas.

Elle était vraiment en amooouuuur.

Et il y a l’amour dans la famille. Rien de plus intense, par exemple, que l’amour d’une maman. « Maintenant que j’ai donné la vie, je sais ce qu’est aimer gratuitement. Les autres ne peuvent pas comprendre. » 

Il n’y a qu’à consulter les blogues de maternité pour se convaincre que le monde des mamans, c’est presque une Église en soi.

Je me moque un peu… Mais je ne fais pas mieux.

Moi aussi j’ai un gros buzz sur mon fils de six mois. J’ai fait imprimer 1110 photos de lui depuis qu’il est né. Vous dire le saut que j’ai fait quand j’ai vu la facture chez Jean Coutu ! 

L’amour, c’est grand, c’est beau. Mais des fois, ça rend con. D’après C.S. Lewis, dans son livre Les quatre amours (The Four Loves), c’est parce que, bien que Dieu soit amour, il ne faut pas en conclure que l’amour soit Dieu. 

Eh… finasserie de philosophe ?

Pas du tout. L’amitié, l’amour de couple, l’affection familiale… Tout cela est formidable. Ces trois amours ne sont rien de moins que des images de l’amour de Dieu ! Mais aussi rien de plus. Croire le contraire, c’est dénaturer ces amours, et même en faire, écrit Lewis, des démons : « L’amour, étant devenu un dieu, devient un démon. »

L’amitié 

Premier amour naturel : l’amitié (philia en grec). C’est une forme d’amour particulière. Alors que les amoureux se contemplent l’un l’autre, les amis regardent plutôt ensemble dans la même direction.

C’est que l’amitié porte toujours sur quelque chose d’autre, une passion commune. « Non, pas vrai ! Toi aussi tu aimes la musique des troubadours ? Moi aussi ! Je croyais être le seul ! » Et presque automatiquement, vous voilà avec un nouvel ami.

Aucun de ces amours n’accomplit ce qu’il promet sans qu’on y ajoute une quatrième façon d’aimer.

Que ce soit le sport, l’art, la cuisine ou la philosophie… C’est l’intérêt commun qui crée les amis. Dans l’amitié, écrit d’ailleurs Lewis, « m’aimes-tu ? » signifie en fait « vois-tu la même vérité ? » 

Sauf que l’amitié a ses dérapages possibles. Surtout quand on s’enorgueillit de son groupe d’amis et que la partie de vérité qu’on partage devient TOUTE la vérité. Quand les autres, en dehors de son cercle d’amis, nous semblent des « moldus ». Ou des gens hors « du milieu », pour reprendre les mots de Louise Latraverse…

L’éros

L’amour de couple (éros en grec), c’est, je l’ai dit, un regard tourné tout entier vers l’autre. Le véritable éros cherche une fusion totale. Lewis l’exemplifie par ce court dialogue : « M’aimes-tu ? – Je suis toi. »

Il y a de beau dans cet amour qu’il promet un don total, et ce, pour l’éternité. Il y a certainement là une image de l’amour de Dieu.

Mais « éros est conduit à promettre ce qu’éros ne peut lui-même accomplir », écrit Lewis. Car cet amour passionnel ne résiste pas à la banalité du quotidien. 

Le roman Belle du Seigneur d’Albert Cohen l’illustre bien1. Solal et Ariane ne doivent pas se voir éternuer, aller aux toilettes, avoir des maux de ventre… La vie quotidienne tue littéralement leur amour.

L’affection

Troisième amour naturel : affection (storgê en grec). Sentiment qu’on éprouve pour des objets, des animaux, mais surtout les membres de sa famille. 

C’est un amour qui rime avec « vieux ». On affectionne ce qu’on côtoie depuis longtemps. Un vieux vêtement. Un vieux chien. Un vieux professeur. Etc.

Dans le domaine de l’affection, l’amour qui ressemble le plus à celui de Dieu, c’est celui du parent pour l’enfant, plutôt que l’inverse. Car l’amour du parent en est un qui se donne et qui cherche en priorité le bien de l’autre.

Pourtant, comme dans le cas d’éros, l’affection ne tient généralement pas jusqu’au bout ses promesses. 

L’amour maternel doit faire grandir et rendre libre. Il se veut pur don. Sauf que, bien souvent, cet amour a besoin d’être donné. 

L’allaitement rend cette réflexion évidente. Oui, j’allaite pour les besoins de mon fils. Mais des fois, j’ai besoin de lui donner du lait. J’ai besoin que mon fils ait besoin de moi quand j’ai le sein sensible et sur le point d’exploser.

Une mère souffre de ne pas donner. Et cela conduit parfois à des scènes plus ou moins grotesques. Comme quand elle ne peut souffrir de voir son fils se marier et quitter la maison. 

La charité

En somme, l’amitié promet la vérité, l’éros le don total pour toujours et l’affection un amour inconditionnel et libre. Mais aucun de ces amours n’accomplit ce qu’il promet sans qu’on y ajoute une quatrième façon d’aimer, à savoir la charité, qui est véritablement l’amour de Dieu.

Lewis ne prétend pas expliquer tout de cet amour surnaturel. Qu’il suffise de relever cette citation cruciale : « Nous commençons par le début, avec l’amour comme énergie Divine. Ce premier amour en est un de don. En Dieu, en effet, il n’y a aucun besoin à combler, seulement une plénitude qui désire donner. »

La remarque peut sembler futile, mais est en réalité très profonde. Dieu est le seul qui aime profondément, gratuitement et pour toujours, car il est le seul qui n’a aucun besoin. Il n’a même pas besoin qu’on ait besoin de Lui. Pour imaginer le tout, Lewis compare la création à des parasites, que Dieu aurait créés pour habiter son corps, par pure générosité.

Pour nous qui sommes des êtres de besoin, temporels et craintifs face à la mort, il est impossible d’atteindre naturellement cette pure gratuité. 

Un signe de celle-ci, c’est l’amour qu’a porté Jésus-Christ envers ses propres ennemis. Cet amour dépasse de loin le mieux que peuvent accomplir nos amours naturels. L’amour d’une mère comporte de nombreux sacrifices et semble inconditionnel, mais rares sont les mères capables d’aimer et de pardonner, par exemple, à ceux qui persécutent leur enfant. 

Voilà ainsi la charité selon Lewis : une grâce donnée par Dieu et rendant capable d’aimer Dieu et son prochain comme Dieu le fait lui-même. 

Comme les plantes ont besoin de la pluie pour croitre, ainsi en est-il des amours naturels. C’est seulement irrigués par la charité que ces « demi-dieux » que sont l’amitié, l’éros et l’affection atteignent leur plein potentiel et accomplissent leurs promesses.

« Quand Dieu arrive (et seulement alors) les demi-dieux peuvent rester. Laissés à eux-mêmes, ils disparaissent ou deviennent des démons. »


Pour aller plus loin :

Les quatre amours, Pierre TÉQUI éditeur, 2019, 175 pages.


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Notes:

  1. Le livre a aussi été adapté au cinéma.

Laurence Godin-Tremblay

Laurence étudie présentement au doctorat en philosophie et complète, dans ses moments de loisir, un certificat en théologie. Elle a enseigné à l'IFTM jusqu'à temps de devenir première fois maman.

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