référendum
Photo : Wikimedia Commons.

La tragédie modeste du référendum de 1995

Vingt-cinq ans nous séparent du 30 octobre 1995. J’ai grandi dans une société qui s’est refusée à accomplir les tâches de son temps, dans des frontières symboliques rapetissées, au sein d’une référence collective qui s’est entièrement centrée sur une langue qui, aussi grande soit-elle, ne peut pas justifier l’existence d’une nation. En mal de transcendance, la mémoire assombrie, nous assistons à l’émiettement de ce qui est devenu le seul élément de notre identité, la langue française, avec une inquiétante passivité. Nous nous refusons toujours à user des moyens qui sont préalables à son installation durable, comme si, à l’instar de jadis, nous pouvions perpétuer ici une culture sans fouler le sol aride de la politique. Nous avons, je le crains, la passion de l’inachèvement. 

Contrairement aux grandes passions qui font entrer les collectivités dans l’Histoire, cette passion québécoise ne soulève les foules que pour les conduire jusqu’au pas de la porte, sans jamais leur en faire enjamber le seuil. Elle se situe à la lisière du dépassement et du non-dépassement, se nourrit d’un désir de recommencement, se caractérise par un habitus de l’échec. 

Nous avons l’habitude de ne point gagner et, cependant que s’érode sous nos yeux l’intelligibilité de notre parcours historique, nous sommes en situation de « déglobalisation » culturelle depuis vingt-cinq ans.

La passion de l’inachèvement

Le roman le plus célèbre de notre littérature, Maria Chapdelaine (1913) de Louis Hémon, qui a été lu mot à mot par les générations antérieures, éclaire toujours notre expérience historique. 

On ne le sait que trop, Maria entend les voix du pays de Québec qui lui enjoignent de demeurer là où ses ancêtres sont enracinés depuis trois-cents ans, dans cette contrée où « rien ne doit mourir et rien ne doit changer ». Maria condense l’entêtement des Canadiens français à poursuivre dans leur être collectif en acceptant la main d’Eutrope Gagnon (la fidélité à soi) au lieu de celles de François Paradis (l’aventure) et de Lorenzo Surprenant (la tentation américaine). Mariage de raison et non de cœur, pour prolonger la culture des siens, car Paradis, son amour, meurt enseveli sous la neige : l’aventure n’est pas possible. Elle le redeviendra, bien plus tard, à l’échelle de la société. Mais à combien d’occasions ?

Nous entrevoyons nos victoires sous l’auvent de nos défaites et, plutôt que de mettre nos énergies dans l’édification de l’avenir, nous érigeons une statue en l’honneur d’un témoignage anecdotique.

Dans l’ombre de celle de sa fille, la figure du père Chapdelaine représente néanmoins un aspect aussi tenace de notre conscience historique, c’est-à-dire l’incapacité à prendre place au milieu des siens sans se dérober à leur société, ou, pour le dire autrement, elle symbolise la fuite devant l’adversité. Le lien social répugne au père de Maria. Il se tient à l’écart de la ville toute sa vie durant, préférant, aux dépens de sa femme, bouger tous les cinq ans. Il prend le maquis, cherche un ailleurs meilleur, poursuit une quête inlassable du recommencement. 

« Cinq fois depuis sa jeunesse, écrit Louis Hémon, il avait pris une concession, bâti une maison, une étable et une grange, taillé en plein bois un bien prospère ; et cinq fois il avait vendu ce bien pour s’en aller recommencer plus loin vers le nord, découragé tout à coup, perdant tout intérêt et toute ardeur une fois le premier labeur rude fini, dès que les voisins arrivaient nombreux et que le pays commençait à se peupler et à s’ouvrir. » 

Tant d’efforts investis dans l’inachèvement !

Ne cherchons-nous pas, comme Samuel Chapdelaine, notre centre de gravité ? Cette impression vient à moi alors que je constate l’enthousiasme paradoxal qui préside à la commémoration de la crise d’Octobre et du référendum de 1995. Nous entrevoyons nos victoires sous l’auvent de nos défaites et, plutôt que de mettre nos énergies dans l’édification de l’avenir, nous érigeons une statue en l’honneur d’un témoignage anecdotique. Recommencer, c’est se refuser à l’adversité qui nait de l’accomplissement d’un projet.

Recouvrer notre instinct de possession

Dans mon essai Un désir d’achèvement, je me suis attelé entre autres à comprendre la vision méliorative que la société québécoise entretient d’elle-même. Si nous devons nous garder d’adopter une posture messianique de compensation, où, sans pouvoir politique véritable, nous serions prompts à faire la morale aux autres, nous ne devons en rien cesser notre recherche de responsabilités plus universelles. Dégonfler des illusions collectives ne revient pas à être pessimiste, comme certains me l’ont reproché : c’est tenter d’informer une action collective qui, pour mieux s’en délester, soit consciente de ses empêchements.

Dans Menaud, maitre-draveur (1937), un roman tout aussi culte que Maria Chapdelaine, le père Félix-Antoine Savard oppose deux instincts de nature collective. Cette opposition résonne à l’ère du coronavirus et des mesures fortes que prennent les États pour l’enrayer, et auxquelles notre société n’est pas soustraite. 

L’instinct de possession, qui nait de la vie elle-même, est celui qui a « poussé tant de héros jusqu’aux limites des terres de ce pays, entrainé tous les défricheurs à poser, sur les droits de découverte, le sceau du travail et du sang, mis toutes les volontés en marche de conquête, emporté toutes les énergies jusqu’aux confins du domaine ». Cet instinct de possession, loin du contrôle frénétique du nouvel ordre sanitaire, invite plutôt à l’inhabituel, au dépassement et à l’inédit. Tout autre instinct, selon Savard, relève de la mort. 

Le nouveau chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, appelle nos concitoyens à retrouver le sens de l’aventure. Cela n’équivaudrait-il pas à recouvrer l’instinct de possession qui a guidé tant de nos prédécesseurs ? Après toutes ces années, si j’accueille cet appel positivement, mais aussi avec circonspection, c’est parce que je me demande si l’aventure ne s’est pas égarée à jamais, comme François Paradis, dans les bois éplorés de l’hiver.


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