Photo: Pixabay - CC.
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La porno ou la fin de l’érotisme

On asservit les peuples plus facilement avec la pornographie qu’avec des miradors.

– Alexandre Soljenitsyne

Le tremblement de terre qui nous traverse lorsque nous sommes mis pour la première fois devant ces images, ce mélange d’horreur et de curiosité. Le genre d’impression que personne n’oublie. Nous avons l’impression d’être initiés à un secret, terrifiant et séduisant à la fois, nous croyons avoir fait la grande découverte… aussi inquiétante puisse-t-elle être. La boite de Pandore!

Puis un jour, nous nous réveillons et nous sommes juste écœurés. Nous sentons que nous passons à côté de quelque chose d’essentiel. Nous savons, nous avons toujours su que la sexualité, ce n’est pas ça, ces cris de jouissance théâtraux, ces corps nubiles et surdimensionnés à la fois, ces positions dignes du Cirque du Soleil. Et quand nous regardons nos relations, nous comprenons que nous n’en sommes pas sortis, même une fois l’écran mis de côté. Nous comprenons que la pornographie fausse toute notre vie.

Et si ce n’était que la dépendance! Même lorsque nous pensons nous être libérés de la pornographie, la difficulté demeure pendant des années de démêler la vérité de la fiction. Peut-être n’a-t-on jamais inventé mensonge plus sophistiqué! La ruse de la pornographie est de réussir à passer pour ce qu’il y a de plus vrai, quand en vérité elle vide la sexualité de toute son essence. Plus d’intrigue, plus de personnalité, plus de rencontre… que des corps qui s’entrechoquent dans un spectacle sans début ni fin. En fait, le vice de la pornographie, en prétendant montrer tout, serait-il de montrer trop peu?

La fin de l’érotisme

Il faut le comprendre, la pornographie met en scène une vision très particulière de la sexualité. Son but est de tout montrer, sans reste, d’évacuer tous les tabous, et de montrer la sexualité telle que telle. Et c’est exactement là le problème. Que reste-t-il de la sexualité quand on a «tout montré», tout vidé de son mystère?

Le problème de la pornographie n’est pas de montrer trop, mais c’est la façon dont elle le montre. Sa prétention à tout montrer de manière gynécologique conduit à effacer ce qu’elle montre. Pour le dire au plus simple, la pornographie efface l’humain de la sexualité, évacue à la fois la personne, l’amour et le désir. Elle prétend combler le désir, mais elle épuise le désir avant même qu’il ait pu naitre. Elle arrache à la rencontre amoureuse tout son secret, et tue ainsi l’érotisme.

L’érotisme – si nous pensons au Cantique des cantiques ou aux sculptures de Solenn Hart – nous parle de la rencontre, du désir entre deux personnes qui se cherchent et se repoussent selon les saisons de leur amour. La pornographie évacue ce mouvement du désir pour montrer des corps s’accouplant, sans préambule, dans la fiction d’une jouissance parfaite.

L’érotisme montre le corps traversé par l’inattendu de l’amour et habité par une subjectivité qui échappe à la maitrise; la pornographie découpe ces corps et en évacue ainsi la subjectivité. Dans la pornographie, les personnes mises en scène ne se révèlent plus l’une à l’autre, mais chacune est enfermée dans sa propre jouissance.

Au lieu de l’extase espérée, elle n’amène qu’un vain soupir; au lieu de la rencontre, une solitude insupportable.

La prétention de la pornographie est de nous libérer de tous les carcans et de tous les tabous entourant la sexualité. Or, elle met en scène des personnages qui n’ont plus rien d’êtres libres ou sensibles, qui n’ont plus d’identité, et elle simule des rapports qui tiennent le plus souvent de la domination, de l’asservissement et de l’humiliation. Elle rabaisse la personne à une chose, un instrument de jouissance. Elle réduit un être unique et irremplaçable à un figurant anonyme, qu’on consomme et qu’on jette.

En consommant, je deviens moi-même esclave de mon désir… ou plutôt de l’exténuation du désir. Car quiconque a consommé de la pornographie sait qu’elle ne comble pas et laisse un arrière-gout. Au lieu de l’extase espérée, elle n’amène qu’un vain soupir; au lieu de la rencontre, une solitude insupportable. Si bien que beaucoup d’hommes, lorsqu’ils ont trop consommé de pornographie, ne parviennent plus à vivre de vraies relations. Il serait faux de croire que sa consommation n’affecte en rien notre vécu de la sexualité.

Une sexualité nourrie par l’imaginaire pornographique ne peut que décevoir et faire obstacle à la véritable rencontre.

La mécanique des corps

Depuis vingt ans, avec l’expansion d’Internet, la pornographie amateur et celle à la première personne, dite «gonzo», ont proliféré. Celle-ci occuperait 99 % du marché aujourd’hui. Le mot d’ordre est des scènes toujours plus immersives, plus proches du spectateur et plus extrêmes les unes que les autres. Ce qui nourrit cette production faramineuse, c’est l’envie de fantasmer sur «madame Tout-le-Monde».

L’imaginaire suscité par la pornographie fait bientôt de toute personne un objet sexuel potentiel. Le monde entier devient sexualisé, d’où les dérives inquiétantes de la pornographie amateure vers des pratiques sexuelles toujours plus extrêmes (sans parler des vidéos suggérant l’inceste ou la pédophilie). On veut souvent voir dans ces formes de pornographie des cas «particuliers». Mais il faut bien comprendre que c’est ce qu’exige l’imaginaire pornographique. La pornographie nourrit un fantasme particulier: celui d’un monde sexuel, où toute personne est menée par des pulsions incontrôlables et où tout peut être vu.

L’humiliation de la femme dans la pornographie n’est pas fortuite. C’est précisément la rupture de l’intégrité, l’ambigüité créée par la soumission invraisemblable de la femme qui crée la curiosité et l’excitation de la pornographie. La femme est réduite à un animal assoiffé de sexe, à un trou béant, à une bouche ouverte. Elle ne peut jamais dire non, car elle ne sait pas dire non. La femme est toujours disponible et l’homme toujours capable – il n’y a pas de difficulté, mais pas de mystère entre eux non plus.

On a plaidé pour une pornographie plus humaine, plus éthique, plus romantique, plus sensuelle. Mais elle ne sera jamais qu’un pastiche de la véritable union sexuelle. Car l’essence même de la sexualité est la communication, la donation à une autre personne de ce que nous avons de plus secret, de plus intime et mystérieux. Vouloir soulever le mystère pour le partager à tous, c’est inévitablement enlever à la sexualité ses neuf lettres. De la sexualité, dans la pornographie, il ne reste rien, rien, rien.

Les acteurs

La désillusion est grande pour la plupart des actrices qui entrent dans le milieu pornographique. Même si ce n’est pas le cas de toutes, les récits sont nombreux d’actrices brutalisées lors de leur première scène, émotionnellement brisées, et laissées pour compte sur le plateau une fois la scène finie. Une fois entré dans le milieu, il est souvent difficile d’en sortir, et les regrets sont extrêmement amers. Au moment de tourner son premier film, Raffaëlla Anderson voyait dans la pornographie une forme d’acte féministe radical. Mais la réalité rapidement la rattrape:

«J’ai un tournage prévu pour dimanche, […] je me prépare et je pleure. Je ne veux plus me faire mettre. Rien que l’idée me fait mal. Je veux reprendre ce que j’ai donné depuis des années: Moi, Mon Entrejambe, Ma Fierté. Il ne me reste qu’une parcelle de cerveau, je veux la garder.»

Pour échapper à la torture émotionnelle liée au fait de vendre leur intimité, les femmes se voient obligées de se détacher de leur corps pendant le tournage, souvent en se droguant. La pornographie prétend mettre en scène de véritables actes sexuels, quand en vérité ce sont des actes dans lesquels les acteurs désengagent leur personnalité. Et il devient difficile ensuite pour les acteurs de recomposer leur intimité.

Au-delà des difficultés du tournage se pose la question de l’autonomie individuelle. «Que signifie une proposition comme “gagner de l’argent très vite, peu importe comment”?» demande Michela Marzano. «Quelle place l’autonomie occupe-t-elle dans des choix de ce type? Peut-on ignorer que l’histoire personnelle des individus influence la façon dont ils prennent leurs décisions?»

Le principe à la base de l’industrie pornographique est que tout peut être monnayable.

On nous dira que c’est un cliché que toutes les actrices pornographiques sont des victimes. On peut toutefois se questionner sur le fait que les deux femmes qui ont porté le titre de «reine du porno», Traci Lords et Jenna Jameson, avaient toutes deux été victimes de viol dans leur enfance. De quoi se demander si l’industrie ne se nourrit pas de ce genre de femmes fragilisées.

Pour justifier l’industrie, on revendique constamment le «droit de disposer de son corps». Mais traiter son corps comme un objet extérieur à soi en le monnayant, c’est s’aliéner son corps et par suite sa liberté. Le principe à la base de l’industrie pornographique est que tout peut être monnayable. Il en va ainsi de la liberté et de la personne, qui se trouvent inévitablement réduites à des objets marchands.

Les spectateurs

L’objectif de la pornographie est de faire du spectateur le sujet même de l’acte sexuel. L’image pornographique, en abolissant la frontière entre le spectateur et l’image, rend difficile une prise de distance permettant de penser et de juger les actes représentés. En prétendant mettre au jour nos propres fantasmes, la pornographie crée une sorte de stupeur qui suspend le jugement et prend d’assaut notre imaginaire. La pornographie littéralement nous rend bêtes! Entre stupeur et compulsion (car la pornographie force la masturbation), le consommateur est ramené à une pure jouissance organique, animale, faisant de lui une brute complice.

Aussi, on ne peut banaliser l’effet que la pornographie a sur l’adolescence. Les nombreux adolescents interrogés sur leur impression de la pornographie vous disent qu’il ne s’agit pas de la réalité… mais qu’elle vous apprend malgré tout «comment faire» (Marzano, 2003).

Valérie, 16 ans, trouve la pornographie «dégueulasse», mais la juge tout de même utile pour que les garçons apprennent quoi faire et l’enseignent aux filles: «Tout le monde fait comme on le voit à la télévision… l’homme est celui qui fait, la femme ce sur quoi il fait» (Marzano, 2005).

Ces réactions d’adolescents montrent l’ampleur du problème. La codification de l’acte sexuel et l’exagération des corps engendrent chez les adolescents un processus de performance. Or, il s’agit d’une sexualité spectacle qui se fout complètement que la réalité ne soit pas aussi rigide. Comme le raconte une ancienne actrice, Zara Whites: «Les positions qu’on est obligé de prendre pour rendre spectaculaire une pénétration en enlèvent toute l’efficacité, ou toute sensation agréable.»

La pornographie doit soulever une réelle inquiétude quant à la perception que les jeunes se font du plaisir, de l’amour et du consentement.

Où on s’en va

Le tableau semble pessimiste. Or, c’est quand on a touché le fond du baril que se font les prises de conscience. Partout autour de moi, je vois de plus en plus d’hommes et de femmes qui refusent que leur sexualité, leur imaginaire et leurs rencontres soient pris en otage par la pornographie. Mais le réapprentissage peut être long (je parle par expérience), et il y a un danger à se lancer dans une relation en pensant que nous sommes guéris de toutes nos «bébites».

Il faut un réel engagement à vider notre imaginaire des images qui nous polluent et à prendre le temps d’en guérir.

Derrière la soif du corps, ce que cherche désespérément toute personne qui a regardé un jour de la pornographie est la communion.

Entre le régime amaigrissant et le fast food, il doit y avoir l’invitation à un banquet.

Entre des décennies de puritanisme qui ont jeté la sexualité à la poubelle et la réaction des années 1970, qui consista à plonger sans réfléchir dans la poubelle, y a-t-il une autre option? Devant le puritanisme comme devant la pornographie, il faut réaffirmer que la sexualité est belle, magnifique!

Entre le régime amaigrissant et le fast food, il doit y avoir l’invitation à un banquet.

Il y a aussi quelque chose d’énigmatique dans la sexualité, qui touche la part à la fois la plus fragile et la plus sublime de notre être. C’est ce dont nous prive la pornographie lorsqu’elle envahit notre imaginaire.

La véritable joie de l’union sexuelle vient de l’abandon vulnérable de son corps et de sa liberté. Non pas pour être asservi, mais dans un accueil inconditionnel et un don réciproque, dans lesquels ma liberté grandit et trouve son accomplissement.

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[Ce texte a d’abord été publié dans le numéro d’hiver 2018 du Magazine Le Verbe.]

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Pour aller plus loin:

Raffaëlla Anderson, Hard, Paris, Grasset, 2001, 270 pages.

Michela Marzano, La pornographie ou l’épuisement du désir, Paris, Fayard, 2003, 304 pages.

M. Marzano et C. Rozier, Alice au pays de la porno. Ados: leurs nouveaux imaginaires sexuels, Paris, Ramsay, 2005, 250 pages.

Zara Whites, Ma vie et mes fantasmes, Paris, Alta, 1992, 220 pages.

Alex Deschênes

Alex Deschênes détient une maîtrise en Littérature et rédige présentement une thèse de doctorat en philosophie. Marié et père de trois enfants, vous le trouverez, quand il n’est pas au travail ou avec sa famille, dans un champ avec son télescope ou en train de visionner un film de Terrence Malick.