panpsychisme
Illustration : Monstera / Pexels.

La conscience serait-elle partout ?

Il y a présentement une très vieille idée un peu saugrenue qui fait des vagues en philosophie de l’esprit et en sciences cognitives1 : une minorité grandissante prend au sérieux le panpsychisme, thèse selon laquelle toute chose serait consciente à un certain degré. Même les molécules de l’écran sur lequel vous lisez ce texte, par exemple, auraient une certaine expérience interne. On ne parle évidemment pas d’expériences très riches, mais quand même !

Si cette position amène ses adeptes à sauter trop vite aux conclusions, elle peut cependant constituer un pont important pour notre culture matérialiste vers une vision du monde plus riche.

Le problème corps-esprit

Pour comprendre le succès du panpsychisme, il faut comprendre le problème auquel il s’attaque.

Considérons la thèse matérialiste que beaucoup tiennent intuitivement pour vraie aujourd’hui. Au plus bas niveau de la réalité, il y a des particules fondamentales. Elles sont évidemment inconscientes. Celles-ci peuvent s’assembler en atomes, qui sont également aussi évidemment inconscients. Il en irait de même pour les molécules et cellules : tout cela est strictement inconscient.

Émotions, sensations, désirs, etc. : ces propriétés de l’esprit humain ne semblent pas du tout cadrer dans un monde qui serait complètement matériel.

Or, cette histoire matérialiste frappe un mur en arrivant aux animaux et particulièrement à l’humain. Comment se fait-il qu’apparaissent soudainement des esprits alors que tout le reste est purement matériel ? Émotions, sensations, désirs, etc. : ces propriétés de l’esprit humain ne semblent pas du tout cadrer dans un monde qui serait complètement matériel.

Le panpsychisme

Face à ce malaise, le panpsychisme gagne actuellement en popularité en affirmant au contraire que l’esprit (psyche) est partout (pan). 

Pour que l’esprit humain n’apparaisse de nulle part, argumente le panpsychiste, c’est qu’il doit déjà y avoir un certain esprit dans nos cellules. Évidemment, celles-ci n’auraient pas des esprits très riches, mais quand même. Ainsi, l’esprit humain n’émergerait pas par magie de nos neurones, par exemple, mais serait une combinaison2 des esprits de ces derniers.

Question de rendre à César ce qui appartient à César, il faut avouer qu’attribuer un esprit simple aux cellules ne semble pas si farfelu quand on observe celles-ci. Après tout, les cellules font preuve de comportements très complexes en recherchant des nutriments, en se défendant contre des agents pathogènes, en collaborant avec d’autres cellules, etc. Il est plausible d’affirmer qu’il y a des esprits simples derrière ces mécanismes.

Toutefois, là où plusieurs trouvent que le panpsychisme va trop loin, c’est lorsque le raisonnement est poursuivi. Si les cellules sont dotées d’esprits, eh bien, ces esprits ne devraient pas, eux non plus, sortir de nulle part. Par le même raisonnement que précédemment, on déduit que leurs molécules doivent à leur tour avoir un certain esprit. Et de même pour les atomes qui constituent les molécules, et ultimement même pour les particules fondamentales.

Ainsi, selon le panpsychisme, même derrière l’électron se cacherait un certain esprit élémentaire…

L’attrait existentiel

Si le panpsychisme a d’autres arguments dans son sac3, il reste que ceux-ci sont très loin de faire l’unanimité. Alors, pourquoi ce succès actuel ? C’est qu’il ne s’agit pas juste d’arguments. Plus significativement, le panpsychisme s’attaque à notre malaise existentiel.

Le même phénomène s’était déjà produit en France il y a environ un siècle. On s’y trouvait dans une situation semblable à la nôtre, en ce sens que le matérialisme ambiant causait une importante aliénation. Comme aujourd’hui, l’esprit humain ne semblait pas bien cadrer dans la réalité.

Dans ce contexte, le philosophe Henri Bergson est devenu extrêmement populaire en défendant le panpsychisme. Son livre L’évolution créatrice a notamment connu un succès monumental. Partout où il donnait des cours ou des conférences, de grandes foules s’assemblaient. Il était l’intellectuel le plus connu au monde.

C’est parce qu’en proposant un panpsychisme qui réinsérait radicalement l’esprit dans le monde, Bergson proposait bien plus qu’une théorie didactique : il était pratiquement un exorciste qui chassait le matérialisme et redonnait aux gens leur esprit. En retour, ces derniers lui pardonnaient ses conclusions plus farfelues. On est prêt à accepter beaucoup pour trouver un sens dans sa vie.

Pont vers la métaphysique classique

Ce n’était cependant pas une position très stable, et le bergsonisme s’est progressivement éteint. Certains sont redevenus matérialistes, alors que d’autres ont utilisé le panpsychisme comme pont vers des théories plus étoffées.

Un bon exemple de cette seconde catégorie est le célèbre philosophe catholique Jacques Maritain4. Au début de leur vingtaine, Jacques et sa femme Raïssa, ayant grandi dans un milieu matérialiste et déprimant, avaient même fait un pacte de suicide. Ils se promettaient de commettre l’acte, à moins de trouver une philosophie qui pourrait justifier leur existence. C’est en assistant aux cours de Bergson qu’ils ont trouvé cette philosophie.

Les Maritain ne sont cependant pas demeurés bergsoniens. En effet, un peu plus tard, ils se sont convertis au catholicisme, avant de découvrir et d’adopter la philosophie de saint Thomas d’Aquin5. Le fait est que saint Thomas insère également l’esprit humain dans une riche hiérarchie cohérente et existentiellement enrichissante, mais sans les conséquences saugrenues du panpsychisme.

Il est cependant vrai que, pour un matérialiste, la philosophie de saint Thomas et la métaphysique classique en général sont plus difficiles d’accès que le panpsychisme. Pour un tel public, le panpsychisme peut alors servir de pont, comme il l’a été pour les Maritain.

Notes:

  1. Goff, Philip, William Seager, and Sean Allen-Hermanson, « Panpsychism », The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Winter 2021 Edition), Edward N. Zalta (ed.).
  2. La façon dont cette combinaison se produirait est chaudement débattue dans la littérature. Chalmers, David J. « The combination problem for panpsychism » Panpsychism: contemporary perspectives, 179-214 (2017).
  3. Par exemple, voir Chalmers, David J. The conscious mind: In search of a fundamental theory. Oxford Paperbacks, 1996.
  4. Sweet, William, « Jacques Maritain« , The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Winter 2021 Edition), Edward N. Zalta (ed.).
  5. Ibid. Voir aussi Maritain, J. De Bergson à Thomas d’Aquin. Éditions de la Maison française, 1944.

Jean-Philippe Marceau

Jean-Philippe Marceau est obtenu un baccalauréat en mathématiques et informatique à McGill et une maitrise en philosophie à l'Université Laval. Il collabore également avec Jonathan Pageau au blogue « The Symbolic World » et à sa chaine YouTube «La vie symbolique».