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Photo : Cottonbro / Pexels.

Guide pour mieux discuter au réveillon

En ce temps de l’année, les familles se rassemblent. Et la famille, ce sont les personnes qu’on n’a pas choisies. Les gens dont on ne partage pas nécessairement les intérêts ni les opinions. 

Le plus souvent se présente donc le dilemme suivant : ou se contenter du small talk (nourritures, voyages, blagues, anecdotes, etc.) ou se disputer (politique, religion, vaccin, mesures sanitaires, etc.).

Qu’on me comprenne : je n’ai rien contre le small talk. C’est comme les chips : simple et vite satisfaisant. Mais une soirée complète de chips, c’est un peu indigeste…

Prenons donc un risque cette année : osons aborder, durant les réunions familiales, un sujet profond, voire même délicat, controversé. Pour ce défi, je vous propose quelques astuces, afin d’éviter que la discussion ne vire à la dispute !

1. Identifier son intention

C’est le propre de toute entreprise : on fixe le but avant les moyens. On fait le plan de la maison avant de la construire ; on choisit la destination voyage avant les moyens de transport ; on décide du souper avant de faire l’épicerie. 

C’est pareil pour la discussion. Avant de vous lancer, demandez-vous : pourquoi voudrais-je aborder tel ou tel sujet ? Pour gagner le débat ? Pour enseigner aux autres ? Les convaincre ? Chercher la vérité avec eux ?

Évidemment, il vaut mieux écarter le désir de victoire. C’est évident, ai-je dit, mais il sert de se le rappeler. Dans le feu de la conversation, l’orgueil prend souvent le dessus. 

Enseigner est un objectif louable… en contexte scolaire. En famille, c’est au contraire passablement irritant. Qui enseigne sous-entend en savoir plus. Ça ne plait à personne, ni aux jeunes, ni aux vieux.

Convaincre n’est pas mauvais en soi. Quand une idée a changé pour le mieux sa vie, c’est normal de vouloir la partager. Mais c’est encore un objectif risqué et souvent antipathique pour les réunions familiales.

Pour Noël, je propose une attitude plus enfantine, plus humble : chercher la vérité avec ses proches. Ça ne veut pas dire de feindre ne pas savoir ce qu’on sait. Moi-même, je ne vais pas prétendre ne rien connaitre de la philosophie si on en parle. 

Faisons le pari, durant le temps des fêtes, que nous apprendrons réellement quelque chose de neuf, par la discussion.

Mais la beauté de la chose, c’est que, même quand on est déjà familier avec un sujet, c’est rare qu’on le connaisse parfaitement et qu’on ne gagne absolument rien à reprendre les arguments tout de nouveau avec les autres.

Faisons donc le pari, durant le temps des fêtes, que nous apprendrons réellement quelque chose de neuf, par la discussion.

2. Attendre le bon sujet

Les discussions de groupe voguent la plupart du temps au hasard. Faites cette expérience : taisez-vous et observez les changements de sujets. Vous serez stupéfaits ! Comment est-on passé des bottes en rabais que matante a acheté chez La Baie à la situation des femmes en Arabie saoudite ? 

Pour amorcer un échange sur un sujet intéressant et profond, ne forcez pas la discussion inutilement. Vous briserez le rythme en lançant par exemple un gênant : « Qui pense que Dieu existe ? » ou « Pour ou contre l’euthanasie ? »

Personne n’aime les discussions forcées. Attendez plutôt le bon moment. Nécessairement, quelqu’un fournira la bonne occasion, en commentant un film, une chanson, un fait d’actualité, etc. 

La philosophie commence par l’étonnement. De même en va-t-il pour les discussions profondes. Surveillez ces moments, guettez ce qui intéresse vos interlocuteurs.

3. Une question par oui ou par non

À partir d’un film, d’une anecdote ou peu importe, conduisez vos proches vers une question : mentir est-il toujours mal ? Le polyamour peut-il vraiment être de l’amour ? Croire en Dieu est-il insensé ? Etc.

Pour que la question suscite l’intérêt, elle doit impliquer un certain désaccord entre les interlocuteurs. Si tout le monde est d’accord, quel est l’intérêt de discuter ? Se complaire dans ses opinions ?

Prenez garde toutefois : la contradiction n’est parfois qu’apparente. Par exemple : quelqu’un avance que certaines mesures sanitaires sont exagérées et un autre rétorque que la majorité des consignes lui apparaissent au contraire raisonnables. Les deux se disputent longuement et avec hargne jusqu’à ce qu’ils comprennent… qu’ils ne se contredisent pas. « Ah ! au fond, tu dis la même chose que moi ! »

Votre question doit obliger à choisir entre « oui » ou « non », entre deux positions contradictoires. Ou bien mentir est parfois juste ou ce ne l’est jamais. Ou bien toute croyance religieuse est insensée ou bien certaines ne le sont pas. Ou bien l’amour implique toujours monogamie ou bien non. 

Tout l’intérêt de la discussion tient à ces choix absolument incompatibles, qui forcent l’intelligence à prendre position.

4. Un répondeur et un demandeur  

Naturellement, deux rôles se dessinent chez les interlocuteurs. Une première personne énonce une position, par exemple « mentir est légitime dans certains cas » ou « l’avortement est toujours mal ». Cet interlocuteur devient le « répondeur ». Il doit répondre de son opinion.

L’autre interlocuteur, spontanément, cherche à détruire cette opinion. Il devient le « demandeur ». Il demande au répondeur d’accepter certaines idées conduisant éventuellement au rejet de sa propre opinion. « Ah, tu crois que mentir est parfois légitime… Mais pourtant, ne penses-tu pas que mentir brise les liens de confiance entre les individus ? Et ne m’accordes-tu pas que la confiance est nécessaire pour de saines relations humaines ? »

C’est une tendance irrésistible : le meilleur moyen pour tester une idée, c’est de la secouer de tout bord tout côté. En fait, il en va ainsi en tout. Vous voulez vérifier la solidité d’une voiture ? Fracassez-la contre le mur. Vous voulez connaitre la fidélité d’un ami ? Observez ses réactions dans les épreuves. Ainsi en va-t-il aussi pour les idées.

L’étymologie même du terme « discussion » révèle cette tendance destructive. Il s’agit de briser, de secouer.

Prendre conscience de ce réflexe logique permet en outre d’éviter deux écueils : 1) s’attaquer à la personne plutôt qu’aux idées et 2) ne pas s’objecter à l’opinion de son interlocuteur, mais à celle qu’on l’imagine tenir. C’est un problème courant : on écoute à moitié les autres et on s’indigne devant des propos… qu’ils n’ont jamais tenus. Jusqu’à ce que l’on comprenne. « Ah, ce n’est pas ça que tu disais ? »

5. Descendre en profondeur…

Qu’on se le dise : beaucoup de discussions virent à la dispute parce qu’elles abordent un sujet confus, contingent, plein de circonstances. Je m’explique…

C’est d’abord le monde concret qui capte l’attention : « Je ne peux pas croire que Catherine Dorion a porté un coton ouaté au parlement ! » « Et moi je ne peux pas croire que tu t’offusques de ça ! »

Sauf qu’à bien y penser, le coton ouaté de Dorion, c’est complètement inintéressant. Il y a tellement de détails à considérer : le rôle de Dorion au parlement, les mœurs québécoises, l’attitude qu’elle a prise en portant le vêtement, etc.

Tous les débats particuliers comportent en fait peu d’intérêt. On s’embourbe dans des exemples, des détails, sans critères de discernement, sans savoir sur quoi s’appuyer pour réfléchir.

Même les débats sur les mesures sanitaires, l’avortement, l’euthanasie, les transgenres, etc., ne constituent pas selon moi les sujets les plus intéressants.

Car tous ces problèmes particuliers dépendent en fait de questions plus générales, plus profondes. 

Pour Dorion, on descend ainsi vers des sujets plus profonds : de la question du coton ouaté, on en vient à parler du rapport entre l’habit et la fonction d’une personne ; des différents rôles dans une société, on en vient à parler d’égalité, de hiérarchie et d’excellence. Et de fil en aiguille, on demande soudain : sommes-nous vraiment tous égaux ?

Ça semble évident que oui aujourd’hui. Comme ça semblait évident que non dans le passé. Bizarre non ? 

6. Se retirer à temps !

Dernier conseil (que j’ai appris à mes dépens !) : clore la discussion au bon moment. 

Après un certain temps, votre mononc va soupirer et vous proposer un autre drink. C’est votre signal pour mettre fin à l’excursion philosophique. Car vous ne voulez pas ennuyer ou, pire, dégouter vos proches !

Et, avec un peu de chances, vous vous reprendrez de plus belle l’an prochain ! 

Laurence Godin-Tremblay

Laurence étudie présentement au doctorat en philosophie et complète, dans ses moments de loisir, un certificat en théologie. Elle a enseigné à l'IFTM jusqu'à temps de devenir première fois maman.

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