aimer
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Est-ce que je sais aimer ?

La plupart d’entre nous construisent leur vie sur l’amour. Si certains cherchent le bonheur dans l’argent, les plaisirs ou la popularité, la majorité des hommes et des femmes ont compris que la vraie et unique source de bonheur était l’amour. Or, bien que nous cherchions tous l’amour, bien que nous en fassions le fondement et le but de notre vie, nous saurions très mal répondre à cette question : qu’est-ce que l’amour ?

Imaginez qu’un homme parte en quête d’un trésor, consacrant toute sa vie à cette quête, assuré d’y trouver son bonheur. L’homme marche d’un pas décidé, sans jamais se demander à quoi ressemble le trésor qu’il cherche, pire, sans même savoir dans quelle direction il doit aller.

Il risque de passer plus d’une fois à côté du trésor qu’il cherche, de prendre le chemin tout opposé à celui qu’il aurait dû prendre et de ne pas entendre ceux qui remettent en question ses choix. Entre ceux qui cherchent le bonheur dans les choses passagères et ceux qui ont trouvé l’amour vrai et le vrai bonheur, il y a la grande majorité de ceux qui cherchent honnêtement l’amour, mais sans savoir ce que c’est.

Me voici cependant dans une fâcheuse situation. En écrivant cet article, je prétendrais être de ceux qui ont compris ce qu’est l’amour et qui vous en montrent le chemin. Plutôt que de me fier à ma propre sagesse, je m’appuierai sur ces hommes et ces femmes qui avant nous ont parcouru ce chemin.

Et Dieu créa les désirs…

L’amour nait du désir. C’est là l’expérience que fait tout couple. Ils ont ressenti cette mystérieuse force traverser leur corps, s’emparer de leur pensée. Quelque chose qui n’existait pas avant et qui petit à petit, ou soudainement, transforme tout l’horizon. Quelqu’un se trouve maintenant au centre de mes pensées : le spectacle de la nature, les rencontres, tout me parle de cette personne.

Au commencement de l’amour, il y a donc le désir, c’est-à-dire cette pulsion, cette force qui nous pousse vers un bien. Cette dimension de l’amour, que les Grecs appelaient éros, est en fait un don de Dieu, une force que Dieu a donnée à l’homme pour le conduire vers le beau, le bien, le vrai, c’est-à-dire ultimement vers Lui.

Aimer quelqu’un de manière authentique, c’est non seulement le voir comme un bien pour moi, mais vouloir son bien.

Ce mot éros sonne cependant à nos oreilles comme quelque chose de honteux. Le mot « érotique » a pris le sens aujourd’hui de « pornographique ». Honteux de nos désirs, nous en venons à rejeter ceux-ci comme quelque chose de mauvais. Or, ignorer cette dimension de l’amour, c’est tuer quelque chose d’important en nous. C’est aussi dangereux. À force de rejeter ou d’ignorer nos désirs, nous implosons de l’intérieur. Cela conduit justement à l’hypersexualisation que l’on connait aujourd’hui.

Or, si nous nous méfions du désir, c’est qu’un jour ou l’autre nos désirs, ou les désirs d’un autre, nous ont blessés. Le désir peut être destructeur en effet s’il est mal utilisé. Le désir est une force qui peut être mise au service de la charité, du don de soi, mais qui peut aussi être tournée égoïstement vers soi.

En fait, l’amour, en tant que désir, dit : « Tu es bon, tu es un bien pour moi, tu me fais du bien. » Je peux aimer quelqu’un de désir, mais je désire aussi des choses. Si je me limite au plaisir sensuel, au sentiment affectif que l’autre m’apporte, je fais finalement de l’autre une chose, un objet pour moi.

Aimer quelqu’un de manière authentique, c’est non seulement le voir comme un bien pour moi, mais vouloir son bien. Comme l’explique Jean-Paul II dans Amour et responsabilité : « Il ne suffit pas de désirer la personne comme un bien pour soi-même, il faut en outre — et surtout — vouloir son bien à elle. »

L’amour authentique est bienveillant, il cherche avec désintéressement le bien et le bonheur de l’être cher.

Le problème n’est pas tant que nos désirs seraient trop forts ou trop grands, mais qu’ils soient mal ordonnés. C’est-à-dire que nous plaçons souvent nos désirs avant le réel bien de l’autre. « L’éros sans agapè est un amour romantique, le plus souvent passionnel, jusqu’à la violence. Un amour de conquête, qui réduit fatalement l’autre à l’objet de son plaisir et ignore toute dimension de sacrifice, de fidélité et de don de soi », dit le père Raniero Cantalamessa dans Les deux visages de l’amour : Éros et agapè.

L’agapè, c’est l’amour qui se penche vers le pauvre, le malade, le blessé. Le pauvre, le malade, le blessé, c’est aussi moi.

Ainsi, d’un amour qui veut l’autre pour soi-même, nous devons passer à un amour qui veut le bonheur de l’autre et qui se donne. C’est là en fait la logique même du désir. Si l’homme veut la femme comme un bien, il veut aussi qu’elle soit la plus complète, la plus épanouie possible. Qu’elle soit la meilleure personne qu’elle puisse être. Le désir de l’autre, s’il est vrai, nous conduit justement à désirer pour lui le meilleur.

« J’étais nu… » (Mt 25, 36)

Jésus nous a révélé le visage le plus complet de l’amour : sa face meurtrie. L’amour est aussi agapè, c’est-à-dire un amour qui est prêt à se sacrifier, à souffrir et à mourir pour l’autre. L’agapè, c’est l’amour qui se penche vers le pauvre, le malade, le blessé. Le pauvre, le malade, le blessé, c’est aussi moi.

Or, c’est là, bien souvent, l’épreuve de l’amour : lorsque je découvre que l’autre personne, celle qui autrefois me faisait rêver, me faisait perdre la tête, est aussi pauvre et pécheur. L’amour conjugal authentique nous met nus l’un devant l’autre, devant nos faiblesses et nos blessures. La mise à nu de nos travers et de nos carences peut être une grande épreuve pour un couple, mais elle peut être aussi la source d’une grande joie.

Pourtant, il est encore une forme particulière de l’amour qui résume en lui toutes les autres. Cet amour, que Jean-Paul II appelle « sponsal », nous révèle en quelque sorte l’essence de l’amour que l’on trouve à la fois dans les relations trinitaires, dans l’amour mystique qui unit le Christ et l’Église, et dans la relation conjugale entre l’homme et la femme.

Cette dernière est l’icône que Dieu nous a donnée de l’amour. L’amour sponsal diffère cependant des autres formes de l’amour par son caractère exclusif. Par sponsal, nous entendons l’amour d’épousailles par lequel deux personnes se donnent totalement et exclusivement l’une à l’autre.

Voilà la forme la plus haute de l’amour, qui réunit en elle le désir, la bienveillance et la charité, mais qui a de spécial d’être totale et exclusive. En se donnant l’un à l’autre, l’homme et la femme cessent de s’appartenir exclusivement. Objectivement, ils s’appartiennent mutuellement. C’est ainsi que l’épouse du Cantique des cantiques s’exclame : « Mon bienaimé est à moi, et moi à lui. »

L’éros est une fusée qui, mise au service du don de soi, peut nous conduire au ciel. Si nous retournons cette fusée sur nous-mêmes… il s’ensuit une catastrophe !

Cette appartenance réciproque n’est pas une possession mutuelle, elle émane de la liberté de chacun et non d’un acte qui chercherait à prendre l’autre, à l’utiliser pour soi. Dieu aussi a donné à cette forme particulière de l’amour un moyen d’expression unique. Dans l’acte conjugal, l’homme et la femme disent précisément avec leur corps : « Je suis à toi. » Seul un tel don permet d’exclure de la relation sexuelle toute forme d’utilisation.

Or, Dieu, étant infini, peut se donner totalement et personnellement à chacun d’entre nous, sans que ce don en souffre. Aussi, par le sacrement du mariage, je peux me donner entièrement à Dieu en même temps qu’à mon épouse. L’amour sponsal de Dieu pour nous a aussi son expression et son véhicule physique, soit l’eucharistie.

« Aimer, c’est tout donner, c’est se donner soi-même », disait Thérèse de l’Enfant-Jésus. Or, nous le savons, nous sommes lents à nous donner. Nous savons comment il est difficile pour certains hommes ou certaines femmes de s’engager dans le mariage. Combien il est plus difficile encore et plus long de donner sa vie entièrement à Dieu. Nous prenons toute une vie à faire cet abandon confiant de nous-mêmes dans les mains de Dieu.

Dieu est Désir !

L’éros est en fait une force que Dieu nous a donnée pour nous pousser hors de nous, pour faire de nous un don pour les autres. L’éros est une fusée qui, mise au service du don de soi, peut nous conduire au ciel. Si nous retournons cette fusée sur nous-mêmes… il s’ensuit une catastrophe !

Nous avons tendance à opposer l’éros à l’agapè, comme si tous deux étaient contraires l’un à l’autre et simplement incompatibles. Or, « l’amour est une réalité unique », nous dit Benoît XVI. Le désir n’est pas une partie de l’amour, mais une de ses expressions.

Les époux, par exemple, doivent continuellement nourrir ce feu du désir. Avec la fatigue, le travail, les enfants, il est inévitable que le désir parfois s’étiole. La passion qui nous dominait alors que nous étions jeunes semble bien souvent moins forte, ou même éteinte.

Or, ces moments sont souvent le signe d’un manque ailleurs : manque d’attention, d’écoute, de présence. L’amour, sans le désir, devient purement intellectuel : il n’y a plus de spontanéité, de sentiments, mais des gestes répétitifs. « L’amour, nous dit Jean-Paul II, est une expérience et non pas seulement une déduction. » Aussi, « l’agapè sans éros nous apparait comme un “amour froid”, un aimer “en surface”, sans participation de tout l’être, davantage imposé par la volonté que venant d’un élan intime du cœur », nous dit Raniero Cantalamessa.

Dieu aussi parle à notre cœur à travers nos désirs. Il ne cesse, dans la Bible, de prendre les images et les paroles les plus tendres afin de toucher nos cœurs endurcis. Aussi les grands saints étaient-ils des êtres de désir, brulés par la soif de voir et d’aimer Dieu. S’il est Amour, Dieu lui-même est Désir. « Dieu est éros », écrivait sans crainte le grand auteur mystique Pseudo-Denys l’Aréopagite.

L’agapè demande toutefois que nos désirs soient purifiés. Cela ne signifie pas refuser nos désirs, mais les aiguiser ! Nos désirs sont parfois comme les chevaux distraits par les pommes sur la route ou par les passants. Il nous faut souvent mettre des œillères à nos chevaux, à nos désirs, pour qu’ils sachent mieux voir et viser l’essentiel.

L’aimé veut être accueilli et aimé totalement et exclusivement (« tout moi et seulement moi »). M’arrive-t-il de réduire l’autre à sa beauté, à son corps, ou m’arrive-t-il de l’idéaliser au point de ne pas voir la personne réelle avec ses défauts ?

De même, dans la prière, nous nous attachons parfois à nos sentiments et à nos belles pensées davantage qu’à la présence réelle et silencieuse de Dieu. Nous préférons aussi remplir nos vies de bruit plutôt que passer du temps seul à seul avec lui. « L’éros a besoin de discipline, de purification, pour donner à l’homme non pas le plaisir d’un instant, mais un certain avant-gout du sommet de l’existence, de la béatitude vers laquelle tend tout notre être, » nous dit Benoît XVI.

« Toujours plus »

L’amour n’est pas seulement une expérience, il est un exercice. Il nous pousse sans cesse à sortir de nous-mêmes pour aller au-devant des besoins de l’autre. L’amour nous met au service des autres, ainsi que nous le dit saint Paul : « L’amour prend patience, l’amour rend service » (1 Co 13, 4).

Celui qui se met au service découvre que la source de l’amour est inépuisable. Il voit qu’il est un « serviteur quelconque » (Lc 17, 10) et qu’il ne saurait en faire autant si Dieu n’agissait pas à travers lui. « Toujours plus », disait Mère Teresa. L’amour n’a pas de limites. Vouloir mettre une borne à l’amour, c’est le premier manque d’amour, c’est le premier mal.

L’exercice de l’amour, au contraire, libère nos cœurs. L’amour rend libre, l’amour est la liberté. « La liberté est faite pour l’amour », disait Jean-Paul II, « l’amour est la réalisation la plus complète des possibilités de l’homme. » L’amour, bien qu’il soit difficile, est source de paix et de joie.

Je termine avec ces mots de Benoît XVI qui nous invitent à nous mettre en route : « L’amour est “extase”… extase comme chemin, comme exode permanent allant du je enfermé sur lui-même vers sa libération dans le don de soi, et précisément ainsi vers la découverte de soi-même, plus encore vers la découverte de Dieu. »


Cet texte a d’abord été publié dans le magazine de janvier-février.


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Alex Deschênes

Alex Deschênes détient une maîtrise en Littérature et rédige présentement une thèse de doctorat en philosophie. Marié et père de trois enfants, vous le trouverez, quand il n’est pas au travail ou avec sa famille, dans un champ avec son télescope ou en train de visionner un film de Terrence Malick.

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