alcool
Photo : Pologi / Pixabay

Alcool et conduite irréprochable ?

En rapport aux dénonciations d’agressions sexuelles, Florence Malenfant, dans son dernier article, a voulu aller à la racine du problème. Je voudrais, pour ma part, aller plutôt comme à la « périphérie » du problème et examiner une circonstance particulière entourant les actes commis : l’abus d’alcool de ceux qui posent de tels gestes.

C’est en effet une bizarrerie à mes yeux. À écouter le discours ambiant, on devrait pouvoir se souler tranquillement, sans que rien d’insensé n’en découle. Autrement dit, on voudrait perdre la raison (car boire à l’excès cause cela) et toujours, pourtant, se comporter raisonnablement, tenir une conduite irréprochable. 

On s’attend candidement à ce que Maripier Morin, tout en faisant la fête à fond, ne tienne jamais aucun propos déplacé — et, surtout, ne morde personne !

Encourager l’abus d’alcool

De fait, se souler semble un acte banal. Même pour les mineurs. « Tout jeune de 16 ans passe par là ! » entend-on parfois. Et les jeunes universitaires aiment s’organiser des soirées « pour brosser », comme si c’était une activité en soi.

C’est même un acte encouragé, presque félicité, chez les jeunes et les moins jeunes. Je me souviens qu’adolescente, ceux qui ne s’étaient jamais soulés paraissaient « plates » aux yeux des autres. Et ces derniers avaient parfois effectivement honte d’eux-mêmes, comme s’ils avaient commis un crime.

Un de mes professeurs de philosophie ne s’est jamais soulé. Ça surprend tout le monde quand ça vient à se savoir. Et les gens, spontanément, trouvent ça louche… Comme si c’était presque le signe d’un problème psychologique de sa part !

Rien de trop

On rapporte pourtant que les premiers sages, durant la Grèce antique, avaient fait inscrire sur le temple de Delphes « Rien de trop ». Preuve qu’ils y voyaient une grande sagesse.

Or, « rien de trop » renvoie au fond à une vertu morale bien précise : la modération. Le terme grec lui-même (« σωφροσύνη / sophrosúnê ») éclaire le rôle primordial de cette vertu : elle sauve (sôs) l’esprit (phrên). 

Thomas d’Aquin, dans son commentaire à l’Éthique d’Aristote, explique plus en détail cette idée, en montrant comment l’immodération corrompt et affaiblit le jugement de l’intelligence.

Le problème, quand on entre dans un état immodéré, c’est que le plaisir prend la place du but qu’on s’était donné à tête reposée.

Saint Thomas note d’abord que le choix des actions d’une personne dépend du but qu’elle se donne. Si je veux devenir savant, par exemple, je pose des actions permettant d’acquérir la connaissance. Si je veux fonder une famille, j’agis en conséquence. Etc.

Le problème, quand on entre dans un état immodéré, c’est que le plaisir prend la place du but qu’on s’était donné à tête reposée. On voulait le respect et la concorde. Mais, après avoir trop bu, on préférait certains plaisirs sexuels, quitte à se les approprier d’une manière plus ou moins douteuse. 

Avant d’avoir bu, on avait un certain sens de la pudeur. Après avoir trop bu, même la petite fille polie fait des blagues louches de vieux mononcle ! Montrer ses fesses, faire pipi sur le terrain d’un inconnu, se rouler dans la bouette… Rien ne semble déplacé quand on est en état d’ivresse !

L’immodération, en somme, fait perdre la raison, empêche de garder le « cap » sur le but qu’on s’était donné à tête reposée. Et c’est en ce sens que son contraire, la modération, sauve l’esprit, le protège.

Alcool et agression sexuelle

Évidemment que l’alcool n’est pas le facteur principal dans les agressions sexuelles. Évidemment aussi qu’être soul n’excuse pas les crimes commis. Qui se soule ne devient pas nécessairement un agresseur. 

Mais ça n’aide pas. Comme d’ailleurs conduire après avoir bu n’aide pas à éviter les accidents.

Il y a ainsi quelque chose d’illusoire, comme je le disais d’entrée de jeu, à encourager la perte de la raison et à vouloir, en même temps, que tout le monde reste parfaitement raisonnable, moralement irréprochable. 

Le vin, signe de la joie dans l’Évangile, est réellement bon. Mais pour que la vraie joie demeure, celle qui unie les hommes, qu’il n’y ait dans notre consommation « rien de trop ». 

Qui sait, nous découvrirons peut-être que la modération n’est pas plate. Et que mon professeur de philosophie, qui ne s’est jamais soulé, n’est pas complètement dément !


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Laurence étudie présentement au doctorat en philosophie et complète, dans ses moments de loisir, un certificat en théologie. Elle enseigne depuis peu également la philosophie à l’IFTM.

1 Comment

  1. La question métaphysique qui surgit face à cet article, est de savoir, si oui ou non, la personne qui est éméchée par l’alcool, est-ce qu’elle est elle-même ou pas? Parce que si la personne est elle-même, on peut légitimement la blâmer pour ses gestes. Mais si on convient qu’elle n’est plus elle-même, qui doit assumer les conséquences? Je vais faire du pouce sur un autre commentaire que j’ai laissé dans un article de Florence Malenfant. Il faudrait pouvoir resituer le désir de transgression dans la dynamique d’un beuverie. On boit pour accéder au courage de franchir les limites qu’on se donne habituellement et voir ce dont nous sommes capables. La personne qui se saoule porte consciemment ou inconsciemment ce désir de transgression mais nous n’en parlons pas assez dans la foulée des dénonciations d’agression sexuelle.

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