Thérèse Nadeau-Lacour
Photo: Le Verbe

Thérèse Nadeau-Lacour : « Le Dieu personnel n’est pas un concept ! »

Philosophe et théologienne, Thérèse Nadeau-Lacour est professeure honoraire de l’UQTR et professeure associée de l’Université Laval. Spécialiste en anthropologie du sujet croyant et en théologie de la vie mystique, elle a particulièrement approfondi l’œuvre de Marie de l’Incarnation. Elle a généreusement accepté de nous livrer quelques jalons de son parcours de foi.

Simon Lessard : Vous affirmez avoir vécu deux « conversions », une première de l’intelligence et une seconde du cœur. Malgré votre réticence à parler de vous-même, pouvez-vous nous raconter comment elles ont eu lieu ?

Thérèse Nadeau-Lacour : J’étais jeune professeure de philosophie et c’était vers la fin de ma première année d’enseignement. À cette époque, mon philosophe préféré était Hegel, ce philosophe du 19e siècle qui a prétendu faire le tour du savoir, être arrivé au savoir absolu.

Alors que nous étions à la fin de l’année académique, je reçois une invitation pour un congrès de philosophie à la faculté catholique de Toulouse, mais je n’ai pas du tout envie d’y aller. Je me dis : « Non, je ne vais pas aller à la faculté catholique, je n’ai rien à apprendre là-bas ». Mais c’était la veille du congé de Pentecôte et je me suis retrouvée sans rien avoir à faire pour ce long weekend, donc je me suis dit : « Après tout, pourquoi pas. Je ne connais pas Toulouse. » Et donc, je pris le train pour Toulouse.

Le premier conférencier correspondait à peu près à la manière dont j’imaginais tout le congrès, c’est-à-dire un philosophe chrétien qui vient parler d’un thème dans cette perspective. Puis, on annonce le deuxième conférencier en disant que c’est un grand ami de la faculté. Je vois alors entrer un monsieur d’un âge certain grand, légèrement vouté, à la fois digne et humble. C’était le professeur Aimé Forest qui avait la chaire de métaphysique de la faculté de Montpellier.

Nous étions dans une salle avec une centaine de professeurs. J’étais au milieu du troisième rang, et très consciencieusement j’avais pris des papiers et un crayon pour prendre des notes. Il s’assoit et commence à parler. Et là je suis restée le crayon levé sans ne pouvoir absolument prendre aucune note. J’écoutais, j’écoutais, j’écoutais. Ça rentrait en moi comme une éponge sèche qui reçoit de l’eau ou comme un terrain aride désertique qui tout d’un coup est pris sous un orage. Et au fur et à mesure que je recevais, il y avait quelque chose en moi qui me disait : « C’est la vérité ! ».

La conférence terminée, les gens commencent à sortir et je vois le conférencier se lever, discuter avec l’organisateur, puis s’approcher de moi et me dire : « Je vous remercie, mademoiselle, d’avoir assisté à cette conférence ». Je trouvais ça tout naturel qu’il me dise cela, comme si quelque chose s’était passé entre lui et moi, comme si d’une certaine manière nous avions été seuls au monde.

Ceux qui connaissaient très bien Aimé Forest étaient très étonnés. Jamais ce professeur n’avait fait un tel geste. C’était quelqu’un de plutôt timide et réservé. Alors, l’organisateur du congrès s’est arrangé pour que nous soyons l’un à côté de l’autre à table afin de mieux faire connaissance. C’est ainsi que j’ai fréquenté ce vieux monsieur jusqu’à sa mort pendant près de 11 ans.

Qu’a-t-il dit pour que vous puissiez être à ce point bouleversée ?

Il ne faut pas me demander ce qu’il a dit, j’en suis incapable. La seule chose que je suis capable de dire, c’est que j’avais découvert quelque chose qui me comblait sur le plan intellectuel. Quelque chose de complètement nouveau, mais qui changeait tout… puisque c’était la vérité ! Ce qui veut dire aussi que ce que je tenais pour la vérité jusque-là ne devait pas l’être.

Ce jour-là (jour de la Pentecôte !), je savais que ma vie intellectuelle ne pourrait plus être comme avant. C’était une réelle conversion, mais une conversion de l’intelligence, une conversion de ma capacité de comprendre le monde, de comprendre les autres, de me comprendre moi-même, et peut-être aussi de redécouvrir ce Dieu qui avait été celui de la foi de mon enfance.

Diriez-vous alors que c’est plus rationnel de croire ou de ne pas croire en Dieu ?

Je dirais qu’il est tout à fait conforme à la raison de croire en l’existence de Dieu. Sur le plan intellectuel, il est même plus rationnel de croire à l’existence d’une cause première, qu’on peut appeler Dieu. Nous sommes alors dans le cadre d’une réflexion purement philosophique, indépendante d’une confession religieuse. Mais il n’est pas déraisonnable, loin de là, de reconnaitre l’existence d’un Dieu personnel aussi. 

Toutefois, le Dieu personnel n’est pas un concept ! C’est quelqu’un qui existe et donc il a sa part de mystère. C’est cela que l’intelligence strictement rationnelle au sens où on l’entend dans la modernité, c’est-à-dire une raison somme toute technoscientifique, c’est là ou peut-être la raison frappe ses limites. Je pense à Blaise Pascal qui disait que la dernière démarche de la raison c’est de reconnaitre qu’il y a une infinité de choses qui la dépassent. 

Est-ce que vous pourriez me raconter votre deuxième conversion, celle que vous appelez une conversion du cœur ?

Le deuxième moment clé que j’ai vécu a été tout aussi étonnant et imprévisible. J’étais déjà arrivée au Québec depuis plusieurs années et j’enseignais la théologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Je peux donc dire que j’étais croyante, que j’avais redécouvert la foi de mon enfance, que j’adhérais pleinement à cette foi chrétienne et que je l’enseignais avec bonheur. 

Mais il y avait comme un blocage à l’intérieur de moi-même. C’est comme si quelque part je n’étais pas totalement engagée. Mon intelligence l’était, j’étais capable même de rendre compte de ma foi. J’étais capable de comprendre qu’il fallait que j’aie une vie cohérente avec cette foi, que j’essaye d’ajuster mes comportements, ma relation aux autres, à moi-même et au monde avec cette foi. Mais il me manquait quelque chose et j’éprouvais ce manque. Je vivais les liturgies, j’allais même à la messe en semaine.

C’est d’ailleurs pendant une eucharistie en semaine que quelque chose s’est passé en moi, brusquement, brutalement, de manière totalement imprévisible. Au moment de l’élévation eucharistique après la consécration, c’est comme si j’étais complètement, intérieurement habitée par une présence. J’étais totalement unifiée.

Je ne peux pas parler d’une expérience mystique extraordinaire comme ont pu les vivre des Thérèse d’Avila, Jean de la Croix ou Marie de l’Incarnation. Non, c’était quelque chose de simple, mais avec une certitude : il est là, Dieu est là et c’est Dieu que tu vas recevoir. C’est Dieu dans son fils ressuscité que tu vas recevoir et tu ne peux pas vivre n’importe comment en ayant reçu le Christ ressuscité. Il va falloir que tu y ajustes la totalité de ta vie.

Bref, j’ai traduit cette expérience en sortant de la messe par un mot : « Tu n’as pas le choix, il faut que tu deviennes sainte ». Alors ça peut paraitre très prétentieux, mais il n’y a rien de tel. C’était plutôt un devoir à accomplir. Je découvrais tout simplement ce que le Christ demande à ses disciples, et qui m’avait échappé, parce que pour moi cela était réservé à quelques grands saints qu’on voit sur les calendriers et dont nous portons les noms, mais c’est tout.

C’est une réalité qui est devenue tellement, mais tellement évidente, qu’en sortant de la messe, j’ai attendu que le prêtre qui avait célébré sorte de la sacristie et je lui ai dit : « Je veux vous rencontrer ». Il m’a dit : « Mais pourquoi madame ? » « Parce que je veux devenir sainte, lui ai-je répondu ». Je ne me rendais même pas compte de ce que ça pouvait avoir de complètement ahurissant. Et alors ce qui est le plus étonnant, c’est qu’il n’a pas été étonné. À partir de là, j’ai compris que je commençais quelque chose de totalement nouveau, comme une sorte de gestation. Je crois que je ne pourrais pas m’exprimer autrement.   

Qu’est-ce que la sainteté pour vous ?

Je ne sais pas si on peut la définir. Je crois surtout qu’il faut essayer de la vivre.

Pour moi, je dirais que la sainteté c’est être de plus en plus uni à un Dieu qu’on sait être un Dieu d’amour, pour pouvoir aimer vraiment les autres. Ce qui nous appartient, c’est de lever les obstacles que nous menons pour être unis à Dieu. Car lui nous propose son amour en permanence, mais c’est nous qui manquons à son amour.

C’est Gustave Thibon qui dit que nous manquons à la lumière. La lumière est là, mais nous manquons à la lumière, nous fermons les yeux, nous nous mettons des lunettes noires. Alors, identifier les obstacles et essayer de les enlever. Et si nous n’y arrivons pas, demander la grâce de Dieu pour qu’il les lève lui-même, parce qu’au bout du compte, c’est lui qui lève les derniers obstacles.

Mais surtout, ce n’est pas quelque chose d’héroïque, il ne s’agit pas de faire de grands exploits. Il s’agit au quotidien de se vivre comme possiblement uni à Dieu, de se vivre en relation avec Dieu et c’est alors qu’on s’aperçoit que nos relations aux autres sont modifiées. De lui laisser de la place en nous pour qu’il aime les autres à travers nous. Je crois que c’est cela le chemin de la sainteté.

Simon Lessard

Rédacteur et responsable de l’innovation au Verbe, Simon Lessard est diplômé en philosophie et théologie. Il aime entrer en dialogue avec les chercheurs de vérité et tirer de la culture occidentale du neuf et de l’ancien afin d’interpréter les signes de notre temps.

1 Comment

  1. Hegel, ce philosophe du 19e siècle qui a prétendu faire le tour du savoir, être arrivé au savoir absolu ignorait tout de la mécanique quantique, de la relativité générale, du Big-Bang, de la bilirubine, de la place exacte qu’occupe Dieu dans l’Univers d’où sa volonté s’accomplit par toutes sortes de miracles.

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