Sébastien Doane
Photo: Jeremy Wong/Unsplash

Pleurer bibliquement la pandémie

La présente pandémie n’est pas sans rappeler quelques grands évènements de l’histoire humaine et, plus spécifiquement, de la Bible. Dans une entrevue accordée au Verbe, le bibliste Sébastien Doane nous montre que ces textes anciens ont quelque chose à nous enseigner au sujet des périodes tristes et difficiles.

Sébastien Doane, bibliste, est membre de la Biblical literature and the hermaneutics of trauma, cellule d’étude elle-même rattachée à la Society of biblical literature

« Mes recherches tentent de comprendre comment des personnes et des groupes tentent de passer au travers d’évènements traumatiques et engendrer une littérature à partir de ces drames. »

Il ne faut pas juste interpréter [les] pleurs comme une anticipation de la joie qui vient après. Ce n’est pas juste une première étape. Il ne faut pas passer par-dessus.

Le bibliste nous rappelle que, dans les temps bibliques, la poésie servait à exprimer le deuil. Les Psaumes en sont un bel exemple. Cependant, Sébastien Doane fait remarquer que le passage entre le désespoir et les moments d’espérance exprimé dans certains psaumes n’est pas toujours développé. 

« David va pleurer son fils qui est mort. Il faut le prendre comme cela aussi. Il ne faut pas juste interpréter ses pleurs comme une anticipation de la joie qui vient après. Ce n’est pas juste une première étape. Il ne faut pas passer par-dessus. »

Prendre le temps de pleurer

Sébastien Doane fait également remarquer l’attitude de Jésus quelques instants avant de réanimer son ami Lazare.

« “Alors Jésus pleura”. C’est le verset le plus court (Jean 11, 35). C’est quelque chose ! Ce texte est fascinant parce qu’il laisse la place à beaucoup d’émotions. Jésus prend trop de temps avant de se rendre au chevet de son ami. Les femmes lui signalent que s’il n’avait pas tardé, Lazare serait encore en vie. Jésus pleure et tout change.

Dans une perspective biblique, l’histoire ne s’arrête pas là. Il y a quelque chose qui va rejaillir de tout cela. Cependant, l’histoire passe aussi par là. Avant de redonner vie à Lazare, Jésus pleure sa mort. D’où l’importance de se donner la possibilité de vivre ces émotions-là. »

Le spécialiste s’arrête aussi sur Rachel, un personnage de l’Ancien Testament.

« Rachel est un personnage qui provient de la Genèse. Elle meurt alors qu’elle accouche. Le prophète Jérémie fait d’elle, des années plus tard, un personnage qui pleure la mort de ses enfants. Avec le prophète, elle devient la mère des enfants qui ne sont plus. »

À cette époque, rappelle Sébastien Doane, lorsqu’il y avait un siège, l’armée gagnante entrait dans l’enceinte assiégée et massacrait la population, y compris les enfants. Par cet acte, les vainqueurs enlevaient la possibilité d’avenir aux vaincus. 

Avant le réconfort

« Le livre de Jérémie dans son ensemble parle surtout de l’exil à Babylone et de la destruction du Temple. Or, ce qui est intéressant dans le passage sur Rachel, c’est que ses pleurs amènent une récompense. Dieu, ému, va répondre aux larmes de Rachel : “Ainsi parle le Seigneur : Retiens le cri de tes pleurs et les larmes de tes yeux. Car il y a un salaire pour ta peine, — oracle du Seigneur : ils reviendront du pays de l’ennemi. Il y a un espoir pour ton avenir, — oracle du Seigneur : tes fils reviendront sur leur territoire.” (Jr 31, 16) »

Pour le bibliste, il est significatif que Matthieu reprenne la figure de Rachel au début de son évangile, sans toutefois mentionner aux lecteurs que Dieu répond à ses lamentations. 

« En Mathieu 2, 16-18, lorsque les enfants de Bethléem sont massacrés, la seule réponse possible, c’est d’être dans l’absence de réconfort, d’être dans les pleurs, d’être avec Rachel. Tout l’évangile peut être lu comme une recherche de réconfort. »

Matthieu, selon le bibliste, indique que le réconfort est à venir.

« C’est plus tard, dans la résurrection, qu’il va y avoir une réponse de Dieu. Il y a un passage des pleurs à la joie, mais c’est un passage qui prend tout l’évangile. »

De la peine à la joie

Ce passage de la peine à la joie est présent dans toute la Bible, selon Sébastien Doane.

« Je vous mets au défi de trouver un passage biblique qui n’est pas marqué par une expérience de difficulté et une conviction profonde que l’on va s’en sortir grâce à notre relation à Dieu. »

Pour lui, ce sont ces expériences traumatisantes qui ont transformé peu à peu les textes bibliques au fil des ans.

« L’expérience de l’exil a transformé complètement la manière dont on racontait les récits dans l’Ancien Testament. Pourtant, ce n’est que depuis 30 ans environ que l’on prend conscience de cela. » 

Face aux drames engendrés par la COVID-19, Sébastien Doane espère qu’ils seront porteurs de renouveau.

« Je pense qu’il faut oser, comme théologiens catholiques, être bouleversés par l’expérience que nous vivons actuellement. Et si ce drame pouvait nous conduire à voir Dieu autrement ? Et si cela pouvait nous amener à lire les textes bibliques autrement ? C’est ce que je nous souhaite ! »


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Yves est un missionnaire dans l’âme, spécialiste de renom des sectes et de leurs effets. Journaliste depuis plus de vingt-cinq ans, il aime entrer en dialogue avec les athées, les indifférents et ceux qui adhèrent à une foi différente de la sienne.

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