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Photos : Avec l'aimable autorisation de Quebec Connection.

Kayak : l’appel de la chute, une histoire d’amitié et d’émerveillement

Un texte de François Pouliot, o. p.

Emrick Blanchette et Billy Thibault sont membres de Quebec Connection, un groupe de kayakistes qui utilisent leurs embarcations pour découvrir et cartographier les rivières les plus spectaculaires du pays. Avec leurs quatre autres complices, ils tournent présentement la deuxième saison d’Expédition kayak sur les ondes de TV5 Unis. Ils venaient de réaliser la première descente d’un affluent de la rivière Manitou, au nord de Sept-Îles, lorsque Le Verbe les a rencontrés.

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Le Verbe : Qu’est-ce que le kayak vous apporte ? Change-t-il votre quotidien ?

Emrick : Depuis que j’ai commencé, mon but, c’est de l’utiliser pour me déplacer, découvrir des endroits où personne n’est allé. C’est notre passion bien plus qu’un sport extrême. C’est une façon d’avoir du bon temps entre chums. Faire du kayak et connecter avec la nature, c’est ce qui nous définit. Le kayak nous a réunis. Sans lui, on ne se serait peut-être pas rencontrés.

Billy : Ce n’est pas une façon de s’évader, je ne suis pas blasé de ma vie. C’est une routine. Le kayak fait partie de ma vie, c’est ce qui me rend heureux, c’est ma façon de profiter de ma vie, c’est ma passion. On s’est bâti une famille au travers du kayak, on est tous des chums, chacun veille sur l’autre. On s’est déjà commis plusieurs fois pour un autre. Par exemple, Emrick a sauté dans la rivière pour sauver quelqu’un qui allait se noyer.

Préparation et dangers du kayak

Le Verbe : Comment prépare-t-on une sortie en kayak ? Vous lancez-vous dans une rivière ou une chute sur un coup de tête ?

Emrick : Ça dépend, notre planification est liée au niveau d’eau. Ça arrive qu’on fasse une descente à la dernière minute, par exemple la chute Blanche, qui est bien connue.

Le tournage de la série établissait des dates des mois à l’avance. Il a fallu prévoir les sorties avec des plans A, B et C pour chaque date.

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Le Verbe : Quels sont les plus grands dangers ?

Billy : C’est l’eau ! (Rires.) Il y a aussi les arbres : le niveau d’eau monte très haut et des arbres peuvent rester coincés au-dessus ou au-dessous de l’eau. Le repérage se fait à la vue et par drone, notamment dans les canyons. Auparavant, cela n’était pas possible. Le plus dangereux, ce sont les rivières connues, parce qu’on ne prend pas le temps de les repérer chaque fois.

Le Verbe : Avez-vous déjà subi une blessure ?

Emrick : Je me blesse souvent en jouant au rugby, en faisant du vélo, lors de partys, mais jamais en kayak.

Billy : Quand j’ai commencé, je me suis blessé à l’épaule et j’ai fait une commotion. J’ai viré à l’envers, j’ai mangé une roche en pleine face. Il y a aussi les points de suture de temps en temps…

Le Verbe : Avez-vous déjà eu peur de mourir ?

Billy : Non (Emrick confirme). En aucun moment, je me suis dit : « Je vais crever. » Ça arrive qu’on se dise : « Ça aurait pu mal virer », parce qu’en faisant des rapides de classe 5, on s’expose à des choses qu’on ne voudrait pas. La rivière pardonne, mais on ne prend pas le risque de mourir dans la rivière.

Emrick : C’est un sport qui pardonne 95 % du temps, il y a plus de peur que de mal. Et la situation peut virer bout pour bout rapidement : il ne se passe rien où tu penses que tu vas crever.

La gestion du risque

Le Verbe : Dans la saison 1 de la série Expédition Kayak, vous vous êtes retrouvés sur la rivière Caopacho, en haut d’une chute de plus de 15 mètres. À un moment donné, Billy, tu es repêché de la rivière et tu confies à la caméra : « Le pire là-dedans, c’est d’avoir fait vivre ça à mes chums. » Puis, un peu plus tard, tu lances un cri du cœur : « Viens chercher ton enfant, maman ! » Comment se sent-on en haut d’une telle chute ?

Billy : Du moment que j’ai décidé de la faire, je me sentais bien. Une chute qui te stresse trop, tu ne la fais juste pas ! Si je tremble au point de ne pas être capable de pagayer parce que je suis trop stressé, je vais mettre mon kayak sur l’épaule et je vais marcher. Je savais qu’il y avait certains dangers, mais je me sentais capable de les gérer et j’avais confiance en l’équipe de sécurité qui était autour de moi. C’est pourquoi j’ai décidé de la faire.

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Emrick : Ç’a été assez rapide : j’ai pris la décision que je n’allais pas la faire. Quand j’ai vu notre amie Nouria descendre au bon endroit, je me suis dit : « Bill va la réussir haut la main, c’est sûr, puis Mike va peut-être y aller. » Il y a comme un effet d’entrainement. J’étais vraiment excité à l’idée de voir qu’on descendait cette chute. Peu importe qui la fait dans le groupe, c’est une réussite pour la gang… Jamais on ne va dire : « Go ! fais-la ! » mais on peut aider à planifier les mouvements si quelqu’un veut la faire.

L’appel au dépassement

Le Verbe : Vous sentez-vous comme des superhéros en tournant cette émission ?

Billy : Non, ça, c’est l’effet de la télévision. Tu ne te sens pas comme un superhéros quand t’as ton kayak sur l’épaule et que tu fais l’orignal dans le bois. C’est une façon de vivre notre vie… C’est comme ça qu’on se sent vivre.

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Emrick : Oui, il y a un gros sentiment d’accomplissement quand tu fais un gros rapide que tu décortiques depuis une heure, quand tu le réussis comme tu l’avais visualisé, au même titre que dans n’importe quel sport. N’importe quelle personne qui sort de sa zone de confort a un sentiment d’accomplissement ; cette zone devient de plus en plus grande avec notre évolution dans le sport.

Sport d’aventure ou sport extrême ?

Le Verbe : Êtes-vous des tripeux de chutes ? Avez-vous une liste de chutes à sauter ?

Emrick : Non, je ne tripe pas particulièrement là-dessus. Oui, on en fait des chutes, c’est le fun d’en faire, mais on n’a pas de bucket list de chutes qui nous casseraient le dos.

Le Verbe : Sauter une chute, est-ce encore du kayak ? Seriez-vous partants pour Ram Falls, une chute de 30 mètres située en Alberta ?

Billy : Ben moi, j’étais au pied de cette chute-là avec deux gars qui étaient là pour la faire. J’ai décidé de ne pas y aller parce que je trouvais que la chute n’en valait pas la peine.

Souvent, quand on fait une chute, faut se faire appeler par la chute, faut qu’on la regarde et qu’on se dise : « Je me vois vraiment en train de faire cette chute-là. » Au-delà des risques que je vois, je dois être capable de contrôler l’environnement et d’avoir du fun à la faire. Faire une liste de chutes et se dire : « Je vais juste faire ça pour avoir le record d’une chute », ce n’est pas, pour moi, une motivation personnelle. J’aime bien mieux être dans le bois avec mes chums et faire des rapides et avoir du fun que de me mettre des objectifs qui sont angoissants.

Emrick : Oui, c’est du kayak, c’est comme un autre style si on veut. C’est très technique de faire des chutes en kayak. Ça fait partie du sport. Nous, on en fait, des chutes. Il faut que le défi technique nous parle, que ça fasse sens pour nous, que l’équilibre entre le risque et la récompense en vaille la peine.

Le Verbe : Vous n’êtes donc pas des têtes brulées prêtes à faire n’importe quoi pour devenir célèbres et se faire voir sur vidéo ?

Emrick : On a déjà été plus yahou!

Le Verbe : Billy, es-tu sûr que tu t’es assagi avec le temps ?

Billy : Oui, je suis rendu sage… Je suis rendu le père de ma petite fille !

Le Verbe : Alors, comment réagissez-vous à ce qui est publié sur les sites Internet de kayakistes poussant leur sport à l’extrême ? S’agit-il encore de kayak quand la pression des « J’aime », des commandites ou des records dominent ?

Bill : Plusieurs kayakistes n’ont pas le choix de se bâtir une image pour en faire leur travail. On a la chance, nous, que ce ne soit pas notre job. On peut en profiter au maximum, on n’a pas à s’imposer des contraintes de markéting et de média.

Il reste que plusieurs des pros qui sont sur Internet le font pour le même but : être sur la rivière avec leurs amis. Même si tu vois la grosse chute, il y a aussi les 300 autres jours qu’ils ont passés sur la rivière à se perfectionner et à avoir du fun avec les gens qui les entourent.

Emrick : Dans Expédition kayak et Quebec Connection, ce qui est drôle, c’est qu’on fait ce qu’on fait depuis des années, seulement, là, il y a des caméras !

Kayak et famille

Le Verbe : Comment ça se passe avec vos amis et vos familles ? N’y a-t-il pas un conflit entre la pratique d’un sport extrême et les relations par le fait que vous pouvez mourir ?

Billy : Pour ma part, je ne vois pas le kayak comme un sport extrême. C’est un sport d’aventure. Ma blonde, quand je pars, elle ne dit pas : « Ne va pas te tuer », elle dit : « Have fun ! »

Ma mère a eu peur à un certain moment quand je partais. Mais après la saison 1, elle voit comment on est préparé, ce que cela nous apporte. Elle ne dit pas : « Ne va pas faire ça. » Elle est juste contente pour moi que je puisse en profiter, que je vive des expériences exceptionnelles.


Cet article est tiré du numéro de novembre du magazine Le Verbe. Cliquez ici pour consulter la version originale.


Le Verbe : Elle a confiance en toi. Elle sait que tu ne feras pas n’importe quoi.

Emrick : C’est vrai… Je peux aller demander à ma blonde (il se déplace vers elle). Es-tu encore stressée, mon amour, quand on part en kayak ?

« Non, je suis plus stressée quand vous allez à un party »

L’émerveillement

Le Verbe : Quand vous êtes en kayak, y a-t-il une aspiration vers le plus grand, le plus beau ?

Emrick : Tout le temps ! On se sent minuscule. Quand on est dans le fond d’un canyon sculpté depuis des millions d’années par les glaciers, tu te rends compte que t’es rien. T’es dans ton kayak dans le fond d’une immensité ; c’est toujours spectaculaire de se mettre dans cette perspective.

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On se dit entre nous que ce sport est le plus beau au monde parce que notre terrain de jeu est sculpté par la nature. On se sert de la rivière pour descendre. C’est la rivière qui nous fait les obstacles, ce ne sont pas des sauts faits par la main humaine. On se met à l’eau et on utilise la nature pour descendre.

En Colombie-Britannique, au début du mois d’aout, on se rendait encore plus compte qu’on était dans des endroits uniques où personne n’est allé, des endroits vierges…

Même si on fait notre rivière Jacques-Cartier, section Taureau, c’est vraiment hot. On voit les anciens ponts de draveurs qui passent au-dessus de la rivière. Il y a chaque fois un sentiment d’émerveillement. Cela fait partie de notre sport, de nos sorties.


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