Jonathan Pageau
Photo : Sel + lumière média.

Jonathan Pageau : participer à la recréation du monde

Jonathan Pageau est un auteur et conférencier québécois qui s’est surtout fait connaitre dans le monde anglophone par sa chaine YouTube The Symbolic World (maintenant disponible sous le nom La vie symbolique), dans laquelle il décortique le monde contemporain dans le prisme du symbolisme chrétien. Mais il est avant tout un passionné de l’art, un sculpteur et un iconographe professionnel. Le Verbe l’a questionné sur la place de l’inspiration chez l’artiste chrétien.

D’où vient ton intérêt pour l’art et l’iconographie plus spécifiquement ? Comment est née cette vocation ?

J’aime le dessin depuis que je suis très jeune ; je pensais devenir bédéiste. Ensuite, au cégep, je me suis inscrit en arts visuels. À l’université, j’étais certain de devenir peintre, que j’allais être impliqué dans le monde de l’art d’une façon ou d’une autre. Mais je vivais certains conflits internes :

Le premier était causé par le fait que je viens d’un milieu évangélique baptiste où il y a une certaine suspicion implicite à l’égard des images ou de l’art dans la vie de l’Église (iconoclasme). Le deuxième conflit interne était simplement lié au fait d’être un chrétien dans le monde de l’art contemporain, dont le propos est ironique, élitiste et tourné vers lui-même.

Je voulais au contraire, comme croyant, créer quelque chose qui était vrai, qui connectait les différents aspects du monde ensemble plutôt que d’alimenter cette espèce d’aliénation par rapport à la réalité, à la culture, à l’histoire. J’y ai fait mon chemin tant bien que mal, mais j’ai réalisé à un certain moment que ce n’était pas ma place. Un jour, j’ai renoncé à l’art d’une certaine manière : j’ai détruit mes œuvres et fermé mon atelier. C’était une sorte de libération.

Tranquillement, j’ai découvert l’art traditionnel chrétien, les Pères de l’Église, l’architecture sacrée, la liturgie, notamment l’iconographie traditionnelle que l’Église a développée dans le premier millénaire de son histoire. Je suis tombé amoureux de ce langage ; j’y ai trouvé une manière de connecter les plus hautes réflexions sur les images et une façon de l’intégrer dans mon quotidien, dans ma foi, dans la vie de l’Église. En raison de plusieurs détours trop longs à raconter ici, je suis finalement arrivé à devenir iconographe, sculpteur d’icônes.

Peux-tu expliquer davantage en quoi l’imagerie chrétienne traditionnelle a répondu pleinement à tes aspirations artistiques et spirituelles ?

J’ai toujours aimé la Bible et les histoires bibliques, puis une chose que j’ai découverte, c’est que ces histoires ne nous racontent pas seulement des moments importants ou ce qui est arrivé dans le passé, mais elles ont aussi un côté structurel, c’est-à-dire qu’elles sont comme une sorte de carte de la réalité avec laquelle on peut saisir la façon dont le monde se déploie.

Puis, c’est ce que j’ai trouvé dans l’iconographie : c’est une version visuelle de ce qu’il y a dans la Bible. Non seulement dans la manière dont les histoires sont représentées, mais aussi dans la façon dont les images sont construites en lien avec l’architecture dans les anciennes églises : les images sont situées à différents endroits dans l’espace sacré, il se crée donc une espèce de danse entre ces images, l’espace et les Écritures.

C’était la solution à mon problème d’aliénation par rapport à la culture contemporaine, ma foi et l’impossibilité de connecter les deux ensemble. Je trouvais tout d’un coup une vision du monde, une structure du monde dans laquelle je pouvais habiter. C’est lié aussi avec l’année liturgique, les marques de la temporalité, la marque de l’espace, tout ça est contenu dans le Christ à travers l’imagerie qui a été développée. Puis moi aussi, en tant qu’artiste, c’est une façon de participer au monde, d’entrer dans la grande danse cosmique du Christ et de faire mon travail au service de la communauté, de l’Église et de Dieu.

Comment se passe concrètement ton processus de production ?

Ce sont surtout des commandes et c’est une des joies de faire ce que je fais : c’est vraiment différent de l’artiste contemporain ou romantique qui fait en fonction de son imagination ou de ce qui l’intéresse. Moi, on me demande de faire des scènes. C’est incroyable parce que, quand je fais une image, je sais déjà que je vais participer à la vie de quelqu’un ou d’une église.

Alors, ce n’est pas parce que ça me tente. De temps en temps, je vais faire des expérimentations ou travailler sur des sujets qui m’intéressent, mais 90 % de ce que je produis, ce sont des commandes qui viennent d’individus ou d’églises, et c’est le patron qui décide ce qu’il veut : s’il veut une image de la Nativité ou de tel saint parce que c’est son saint de baptême ou parce qu’il est important pour telle paroisse.

Jonathan Pageau
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Est-ce que tu sens parfois que l’Esprit Saint te pousse à travailler sur telle scène ou tel saint ?

Disons que je ne le vis pas nécessairement comme ça. Je me mets au service de l’Église, du Christ. Ce n’est pas nécessairement une sorte d’inspiration personnelle. L’idée un peu charismatique d’être poussé par l’Esprit de faire telle chose, ce n’est pas vraiment le genre de parcours spirituel qui m’intéresse.

J’ai des moments de grâce, ça, c’est certain, surtout dans la fabrication de l’image, par exemple, quand on révèle le visage du saint ou quand le visage du Christ nous apparait. J’ai souvent des moments où je suis transporté et où j’ai l’impression que la limite entre les deux mondes est plus mince – si c’est la bonne manière de le décrire.

Ce n’est pas toujours le cas, malheureusement. On aimerait que ce soit plus souvent. On a tous nos vagues dans nos vies spirituelles. Il y a des moments où c’est plus sec. Mais c’est intéressant de voir comment Dieu nous utilise malgré nos fautes. J’ai eu des moments où des gens m’ont dit comment ils avaient été touchés par certaines de mes icônes, mais s’ils avaient su à travers quoi je passais quand je les ai conçues : je m’engueulais avec ma femme ou mes enfants m’énervaient, par exemple. Peu importe nos épreuves ou nos errances spirituelles, parfois c’est drôle de voir que Dieu nous utilise malgré nos faiblesses.

C’est vrai par contre qu’il y a certaines images pour lesquelles j’ai un attachement particulier, qui ont une sorte de connexion spirituelle avec ma vie, certains saints avec lesquels j’ai une histoire personnelle, et si je vais faire une image sans commande, je vais avoir tendance à aller vers ces images ou bien d’autres que je n’ai jamais faites.

Cet article est d’abord paru dans notre numéro spécial automne 2021. Cliquez sur cette bannière pour y accéder en format Web.

Est-ce que tu considères qu’il y a un espace de créativité, ou tout est-il déterminé à l’avance ?

Quand on aime le langage sacré, l’Écriture, les traditions de l’Église, on ne les vit pas comme des choses extérieures à nous. Pour moi, les canons iconographiques, je ne les vis pas comme des limites extérieures ou des impositions. Au contraire, je les vois comme la vie elle-même qui jaillit en moi, c’est-à-dire comme quelque chose qui m’anime, qui me donne un feu.

L’idée de la créativité comme une sorte d’exploration de mes petites pensées et particularités, c’est quelque chose qui ne m’intéresse absolument pas.

L’idée de la créativité comme une sorte d’exploration de mes petites pensées et particularités, c’est quelque chose qui ne m’intéresse absolument pas. Dans la fabrication des images, c’est certain qu’il y a une variabilité, il y a une possibilité de faire certaines choses différemment, d’ajuster l’image pour mettre l’accent sur différents aspects de l’image (le nombre de saints dans l’image, par exemple), mais ces décisions sont soumises à la beauté, au Christ, au désir de faire briller cette image le plus possible. Elles ne sont pas du tout reliées à mon désir de créativité, de m’exprimer ou de faire quelque chose qui est individuel à moi.

Je sais que ça peut être difficile à comprendre pour nous, les modernes. Nous avons été tellement séduits par ces idées d’expression de soi, mais c’est vraiment quelque chose dont je me suis détourné, pas avec animosité, mais avec une joie de participer à ces images qui m’ont été données par mes ancêtres, par les saints, les grands de la Tradition chrétienne.

Cette idée de l’expression de soi est un piège. Ce que je veux exprimer, c’est le Christ, c’est la communion d’amour qui existe dans l’Église. C’est certain qu’il va y avoir une partie de moi dans l’œuvre, ça va arriver malgré tout, c’est inévitable. Tu vas être capable d’identifier mes images, mes sculptures, mais ce n’est pas mon but, je ne mise pas là-dessus et je ne le considère pas.

Il y a un commencement dans la création. Comment est-ce que la Genèse fait écho dans ta vie d’artiste ?

La Genèse, surtout les deux ou trois premiers chapitres du livre, est vraiment l’une des choses que je préfère dans tout l’univers. Ce sont des textes qui contiennent des mystères qu’on ne peut jamais épuiser.

Quand on regarde la Bible comme une seule grande histoire, on voit l’image du Jardin au début qui revient à la fin dans l’Apocalypse ; c’est vraiment comme un cheminement qui passe du jardin à la ville, la ville qui contient l’arbre et la source de la vie à l’intérieur, mais qui est aussi une sorte de récupération de tout ce qui est arrivé.

Dans les premiers chapitres de la Genèse, après la chute, on voit Caïn qui tue Abel, il s’éloigne du Jardin, et en s’éloignant, il crée la ville, les armes, la technologie, la musique, etc. Tout l’art est dans la lignée de Caïn. Tout l’art et toutes les activités humaines sont en fait une réaction à la chute. Il y a quelque chose de vraiment négatif. Mais quand tu arrives à la fin, dans l’Apocalypse, toute cette chute qui se manifeste dans cette création de compensation pour notre faiblesse, se protéger de la mort, etc., toutes ces choses sont glorifiées dans l’image de la nouvelle Jérusalem. Pour moi, méditer sur cette image du début jusqu’à la fin et comment la fin englobe le début puis le rend glorieux, tout ce que j’interprète (un film, les évènements politiques, etc.) est toujours dans cette trame.

D’où l’idée, pour boucler la boucle, que l’art doit aussi être glorifié…

Exactement, on voit depuis le début que Dieu récupère tout, il est constamment en train de changer la mort en gloire. C’est ce qui est révélé sur la croix ultimement, mais qui se fait concrètement à travers toute l’histoire et l’œuvre humaines. 


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James Langlois

James Langlois est diplômé en sciences de l'éducation et a aussi étudié la philosophie et la théologie. Il travaille pour Le Verbe médias à titre de rédacteur en chef adjoint et de coanimateur pour l'émission On n’est pas du monde. Curieux et autodidacte, il est aussi le geek qui aide ses collègues pour les affaires technologiques et audiovisuelles.

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