Benoît Patar Louvain
Les Halles universitaires à Louvain-la-Neuve. Photo : Jonathan Nélis

Jadis, la formation philosophique à l’Université de Louvain : entretien avec Benoît Patar

Benoît Patar est médiéviste. À 81 ans, ce docteur en philosophie et lettres de l’Université de Louvain poursuit son patient et méticuleux travail de traduction et d’annotation de textes issus de la tradition scolastique. En 1992, il a obtenu le grade de maitre-agrégé en philosophie, pour une édition latine du Traité de l’âme de Jean Buridan, philosophe du XIVe siècle dont il est aujourd’hui l’un des plus éminents spécialistes. Depuis lors, il s’est chargé de l’édition critique, en version latine ou en traduction française, de plus d’une dizaine d’œuvres de Jean Buridan, Nicolas Oresme et Albert de Saxe. 

Comme il a reçu sa formation à l’Institut supérieur de philosophie (Louvain) à une époque où l’esprit catholique et scientifique de son fondateur, le Cardinal Désiré Mercier, définissait encore largement les contours de la mission que cette institution d’enseignement supérieur avait reçue du pape Léon XIII à la fin du XIXe siècle, j’ai voulu interroger Benoît Patar sur l’héritage intellectuel et académique dont il est, aujourd’hui, l’un des derniers dépositaires et témoins fidèles. J’en ai profité aussi pour l’interroger brièvement sur l’évolution des études thomasiennes, depuis l’époque de ses études jusqu’à aujourd’hui.

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Benoît Patar, avant d’entrer à l’Université catholique de Louvain, aviez-vous été exposé à la tradition néothomiste et néoscolastique ? 

Pas du tout. Au point de départ, je songeais à faire des études en lettres classiques. C’est mon professeur de rhétorique, l’abbé Burnet, un chic type, qui m’a incité à entamer des études en philosophie. J’ai finalement choisi philosophie et lettres, comme cela je gardais un pied dans le monde des lettres.

Vos années d’études philosophiques à Louvain couvrent quelle période ? Qu’est-ce qui vous a conduit à vous inscrire à cette université plutôt qu’à une autre ? 

J’ai choisi Louvain parce qu’à cette époque, c’était une université catholique. Bien des prêtres y enseignaient, même en sciences. C’est ainsi que j’ai connu le chanoine Georges Lemaître, l’astrophysicien inventeur de la théorie du Big Bang et qui était quelqu’un d’absolument charmant. 

J’ai fait philosophie et lettres, ainsi qu’un baccalauréat en philosophie thomiste de 1957 à 1962. Puis, j’ai effectué une licence (maitrise) en économie pure (mathématique) de 1962 à 1964.

De quels grands professeurs avez-vous suivi les cours ? Quels souvenirs gardez-vous d’eux ?  

À cette époque, ils étaient nombreux. Les plus connus sont Georges Van Riet, Suzanne Mansion, Robert Feys et Fernand Van Steenberghen en philosophie ; Léopold Génicot enseignait l’histoire, Jacques Leclerc le droit naturel, Charles Moeller la littérature. 

J’ai même eu la chance d’avoir le chanoine Lamotte, grand spécialiste du bouddhisme tibétain, qui nous enseignait le grec. Les souvenirs que j’en garde ? C’étaient de grands savants sans prétention et la plupart étaient des personnes très affables.

Dites-nous quelques mots de votre « vénéré maitre », Fernand Van Steenberghen, et de la relation que vous avez eu la chance d’entretenir avec lui. 

Je l’ai d’abord connu comme professeur de licence. Il enseignait la métaphysique. Dire qu’il était passionnant serait nettement exagéré. Mais c’était un philosophe de la plus haute espèce et un médiéviste de renommée mondiale. Et ça, comme étudiants, nous le savions. Nous l’écoutions donc avec assiduité. 

Il avait à son actif des ouvrages de grande valeur. Les plus connus étaient Aristote en Occident, traduit en de nombreuses langues, et La Philosophie au XIIIe siècle, lui aussi fort estimé. C’est après mes études que j’ai pris contact vraiment avec lui, c’est-à-dire lorsque j’ai voulu faire mon doctorat. 

C’est lui et Suzanne Mansion qui m’ont mis sur la piste de la recherche médiévale, notamment de l’étude de la paléographie. Ce fut un promoteur extrêmement généreux de son temps, malgré ses nombreuses obligations et occupations. Par ailleurs, sa science était anthologique. Converser avec lui était fascinant.

Quelle est la plus grande leçon que Fernand Van Steenberghen vous a enseignée ?

Cela va peut-être vous étonner : c’est le souci du travail bien fait et de la probité intellectuelle. En suivant les cours du professeur Léopold Génicot, j’avais été initié aux grandes règles du travail historique. Avec mon vénéré maitre, je pus passer au cran supérieur et découvrir ce que la recherche véritable signifiait, avec ses remises en question et son labeur constant. Grâce à sa patience aussi, et à sa prudence. 

Avec mon vénéré maitre, je pus passer au cran supérieur et découvrir ce que la recherche véritable signifiait, avec ses remises en question et son labeur constant.

Qu’est-ce qui caractérisait la formation philosophique reçue à Louvain, à l’époque où vous y étiez étudiants ? Autrement dit, à quoi peut se résumer « l’esprit de Louvain » en matière d’enseignement et de pratique de la philosophie en contexte catholique ?

La formation philosophique portait sur toutes les grandes périodes de la pensée philosophique. J’ai étudié et lu Platon et les grands penseurs grecs avec Maurice Giele. Je me suis tapé la Métaphysique d’Aristote en grec (faut le faire) avec Suzanne Mansion. 

Avec Van Steenberghen, j’ai eu un cours d’explication des textes médiévaux et tout particulièrement de saint Thomas. Ce dernier donnait aussi un cours de philosophie fondamentale inspiré de Thomas d’Aquin, mais prenant ses distances par rapport au maitre italien. 

J’ai eu droit à un cours impressionnant sur Kant par Taminiaux, sur Hegel par Van Riet (on devait lire des passages de la Phänomenologie des Geistes en allemand !). J’ai eu des cours sur Freud. En revanche, peu de choses sur Marx.  

Outre cette approche historique du fait philosophique, y avait-il d’autres grands axes de recherche assez clairement identifiables à l’Institut ? Par exemple, j’ai lu quelque part que la question des rapports entre foi et raison était au centre des préoccupations. 

Comme étudiants, ce genre de préoccupations ne nous affectait pas beaucoup. Ce qui nous était enseigné, c’était surtout le sens critique face aux idéologies ambiantes. On voyait le recours à la raison comme le point de départ absolu de la démarche philosophique. Thomas d’Aquin était d’abord vu comme un philosophe réinterprétant et dépassant Aristote. Il nous servait de modèle pour la critique du monde contemporain.       

Parlez-nous un peu de la « guerre de tranchées » que se sont livrée les partisans d’un thomisme actualisé, en prise avec les enjeux de l’époque, et les défenseurs du « paléothomisme » (Van Steenberghen), dont l’effort de pérennisation des vérités catholiques a souvent viré à la momification de la pensée.

Une boutade circulait à mon époque : « Doctor Romae, asinus lovaniensis » (« docteur à Rome, âne à Louvain »). Ce méchant aphorisme révèle assez bien les dissensions qui existaient entre les officines vaticanes et l’Université de Louvain. 

Par ailleurs, les augures du Saint-Office avaient parfois la main lourde à l’endroit des penseurs qui s’écartaient quelque peu du droit chemin thomiste. Gilson en fit les frais avec Garrigou-Lagrange ; mon vénéré maitre Jacques Leclerc fut rappelé à l’ordre par ces brillantes intelligences qui lui interdirent de vendre son livre La Morale selon saint Thomas. Comme vous le savez, ce dernier ne se privait pas, pour contourner cette directive, de les distribuer à ses étudiants. (« On m’a interdit de les vendre, on ne m’a pas interdit de les donner ! ») 

Je pense qu’une partie de l’ordre des dominicains ne voyait pas d’un très bon œil Louvain exercer un leadeurship thomiste. Le nombre de fois où, par exemple, Van Steenberghen fut rappelé à l’ordre par des recenseurs ne se compte plus, surtout lorsqu’il remettait en cause les sacrosaintes « Quinque viae » (les cinq voies des preuves de l’existence de Dieu par saint Thomas). 

Quelle était l’atmosphère dans votre Alma Mater, à cette époque, en regard des rapports que l’Église entretenait avec la société contemporaine ? Les étudiants et les professeurs catholiques avaient-ils confiance en la capacité du thomisme (et plus largement de la pensée catholique) à faire face aux défis que la modernité séculariste posait à la vision chrétienne du monde ? 

Oui, l’optimisme régnait. L’annonce du concile fut accueillie avec joie. La plupart des professeurs de Louvain, flamands comme wallons, attendaient un élargissement des points de vue et un assouplissement de certaines mesures disciplinaires. 

Concernant le thomisme, beaucoup souhaitaient qu’il fasse un peu de place par exemple à la phénoménologie et qu’il ne soit pas un empêchement à l’étude des courants contemporains comme le marxisme ou l’existentialisme.

Donc il n’y avait aucune inquiétude de voir quelque chose céder, tant à l’intérieur de murs de l’Institut qu’au-dehors, dans la société ? 

La confiance dans le renouveau était un peu naïve. Et le thomisme n’était pas envisagé dans cette perspective. Le résultat fut qu’au Concile, il n’a pratiquement pas été question des études de philosophie préparatoires à la théologie.

À Louvain, la grande époque de l’enseignement catholique de la philosophie se termine quand, environ ?

Aussi longtemps que des profs comme Jim McEvoy, Jacques Follon et Michel Schooyans sont restés en poste, il ne s’est pas produit un trop grand décalage. Mais l’arrivée de Jean Ladrière à la tête de l’Institut supérieur de philosophie a marqué le début d’un virage vers ce que je pourrais appeler le progressisme. Peu à peu, saint Thomas a été mis de côté. Je pense que la scission de l’Université en une partie flamande et une partie wallonne délocalisée (1968-1972) est très symbolique.

Quelles sont selon vous les causes internes et externes de cette évolution ? 

Les causes internes : l’abandon de la foi et une pratique morale assez floue. Les causes externes : l’orientation idéologique qui s’est répandue dans le corps professoral, très éloignée du christianisme et de la pensée traditionnelle.

Vous y avez fait allusion vous-mêmes il y a un instant : l’influence du thomisme a nettement diminué dans l’Église à la suite du concile Vatican II. Cet effacement est même l’une des principales caractéristiques de l’aggiornamento conciliaire. Quelles sont, selon vous, les conséquences, pour la foi, d’une perte de contact des fidèles catholiques avec le patrimoine philosophique transmis et développé pendant des siècles par leurs devanciers ? Que gagnerions-nous à renouer avec cette tradition ? 

Nous gagnerions à faire un usage fructueux de la raison et à en déterminer les limites, comme l’ont fait les grands scolastiques tels qu’Albert le Grand, Thomas d’Aquin, Bonaventure, Duns Scot, Buridan, Oresme. Par ailleurs, une solide métaphysique s’appuyant sans exclusivité sur saint Thomas favoriserait des études religieuses et théologiques plus solides et parfois moins simplistes.

Malgré le creux de vague de la période postconciliaire, il n’y a jamais eu de solution de continuité dans l’histoire récente du thomisme. On trouve aujourd’hui des pôles de réflexion et de diffusion fleurissants, dont la modestie relative, par comparaison avec l’époque antérieure, n’empêche pas le rayonnement. Je pense en particulier à l’effervescence qu’on observe au Couvent des dominicains de Toulouse, en France. Que vous inspire cette « petite renaissance » du thomisme ?  

Je ne peux que m’en réjouir. Les dominicains de Toulouse, malgré quelques mouvements d’humeur, méritent qu’on les soutienne. Ils font dans l’ensemble de l’excellent travail. C’est réconfortant. Mais il existe aussi d’autres foyers intéressants ailleurs, notamment aux États-Unis et au Canada. 

En terminant, auriez-vous quelques suggestions de lecture pour ceux qui aimeraient s’initier à saint Thomas ?

Lire trois livres, trois must : Initiation à Saint Thomas : sa personne et son œuvre et Saint Thomas d’Aquin, maitre spirituel : Initiation 2de Jean-Pierre Torrell, ainsi que La Philosophie au XIIIe siècle (version de 1991), de Fernand Van Steenberghen. Je conseillerais aussi au débutant de lire ce que je raconte sur saint Thomas dans mon Dictionnaire des philosophes médiévaux. Et enfin, le passionnant livre de Martin Blais, L’Autre Thomas d’Aquin.


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