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Faire grimper la courbe de la charité

Brice
Photo: Paroisse Saint-Thomas-d'Aquin

L’église Saint-Thomas-d’Aquin, espace sacré, semble encore immunisée contre le virus de la peur. Plusieurs fidèles vont prier pendant que d’autres se réunissent pour discuter sur la Parole*. Pour le curé Brice Petitjean, c’est l’occasion de souder des liens entre les paroissiens et de se laisser déranger par l’Esprit saint.

L’étau se resserre. Le virus prolifère. On ferme les frontières. Sur nos écrans s’alourdit le sinistre bilan.

Pendant ce temps, dans une paroisse près de chez nous, des fidèles se relaient toute la journée pour prier tant que les portes de l’église leur sont encore ouvertes. 

Je rencontre Brice Petitjean, curé de la paroisse Saint-Thomas-d’Aquin, à Québec, dans cet espace sacré qui semble encore immunisé contre le virus de la peur. 

Le père Brice n’a pas l’air anxieux. Il me témoigne de sa foi comme il a l’habitude de le faire chaque jour en chaire, et depuis dimanche dernier, par Facebook live.

Dérangés

Est-il dérangé de ne pas être inquiet ?

 « Les derniers jours sont enthousiasmants pastoralement, me confie-t-il d’emblée, à mon étonnement. L’Esprit saint nous fait nous retrousser les manches pour qu’on trouve comment rejoindre les gens. C’est précisément en temps de crise qu’on est plus attentifs à ce que l’Esprit dit. Ce n’est que le début d’une période difficile, mais c’est certainement l’opportunité d’écouter l’Esprit saint qui souffle plus fort. »

De façon quasi prophétique, Brice avait intitulé sa série d’homélies de carême « Dérangés ». S’il est vrai que dans la vie spirituelle et de surcroit en période de carême il faut s’attendre à être dérangés, il ne pensait toutefois pas l’être autant.

« Nos plans de matchs sont tous gelés. Pour tout le monde. Je trouve que c’est bien, parce qu’on se laisse vraiment déranger. On est appelés à laisser la créativité de la charité nous faire bouger. »

C’est certainement l’opportunité d’écouter l’Esprit saint qui souffle plus fort.

L’homme, pas plus grand que nature

 « Je reste convaincu que Dieu nous parle par ces grands évènements de l’histoire. Beaucoup d’œuvres sont nées dans le cadre de grandes détresses humaines où les personnes vivaient misérablement. »

« Ces évènements-là provoquent des changements. Ils nous font bouger extérieurement, nous font gouter à notre vulnérabilité. Tant mieux. La vulnérabilité, on est en train de la cacher par tous les trous. On tue les vieux parce qu’ils sont trop vieux. Ils veulent même mourir parce qu’on ne les aime plus. Les bébés nous embêtent parce qu’ils arrivent au mauvais moment. On veut masquer la vulnérabilité. Mais là, elle revient pour nous interpeler : “Écoute, est-ce que tu es un homme tout puissant ?” »

On veut masquer la vulnérabilité. Mais là, elle revient pour nous interpeler : « Écoute, est-ce que tu es un homme tout puissant ? »

« On lisait dernièrement la parabole du Fils prodigue qui vit une famine (Lc, 15). C’est terrible une famine, les gens en meurent. Mais c’est dans ce contexte que ce jeune homme a retrouvé le chemin vers lui-même, le chemin de son père. »

Rentrer en dedans

Certes, les mesures sanitaires nous contraignent à l’isolement. Comment vivre ce repli sociétal ? Brice compare cette période à une retraite spirituelle. « Pendant une retraite, on a moins de distractions. On choisit de revenir à l’essentiel, de couper le superficiel. On est contraints de le faire à l’échelle d’un pays. Mais comment va-t-on choisir de vivre ce temps d’arrêt ? »

Faute d’avoir accès à l’Eucharistie, les catholiques pratiquants ne trouvent plus leurs repères habituels de ressourcement intérieur.

Si le père Brice a pour vocation de célébrer la messe, il sait tout de même reconnaitre d’autres oasis dans cette période de désert. Par exemple, dans sa paroisse, de petits groupes de jeunes se rencontrent déjà pour partager autour de la Bible (en respectant, biens sûr, les consignes de distanciation sociale).

« On a l’habitude dans l’Église catholique de se fier à la hiérarchie. On suit le pasteur… mais là, l’esprit souffle dans tout le peuple. Et ça, c’est bien, ça crée du lien, tant qu’on peut le faire. » 

« Il est vrai que la messe, c’est le saint sacrifice. Sauf qu’à certains moments, ça peut être bon de vivre une sorte d’interruption pour réaliser que je peux vivre une autre relation à Dieu. Parfois, on entre dans un ritualisme, on ne sait plus pourquoi on est là, on n’est plus aussi intensément dévoué au mystère. Un jeûne peut nous en faire prendre conscience et nous faire gouter à Dieu autrement. »

Le véritable antidote

Le curé ouvre la Bible et me lit cette parole : « Parmi les nombreuses tribulations qui les ont éprouvées [les églises de Macédoine] leur joie surabondante et leur profonde pauvreté ont débordé chez eux en trésors de générosité. » (2 Co 8,2)

« Il ne s’agit pas d’être riches, d’avoir plein de choses et d’être nombreux, poursuit-il, mais d’avoir la foi et de laisser l’Esprit saint nous inspirer. »

Brice me donne en exemple saint Damien de Molokai dont il lit la vie présentement. Ce missionnaire du 17e siècle était devenu le pasteur et le médecin de 800 lépreux placés en isolement sur l’ile de Molokai en plein cœur du Pacifique. Il est mort comme un lépreux parmi les lépreux.

« Il a accepté de se mettre au service des plus pauvres pour leur donner l’espérance. Je pense que c’est ça qu’on est appelés à vivre comme chrétiens : apporter de l’espérance à un monde sans espérance. »

Pour le curé d’une paroisse bouillonnante en activités qui ont été annulées, ce temps d’arrêt servira entre autres à redonner de l’espérance à tous les ainés de sa paroisse.

« Je vais leur téléphoner. Je vais aussi leur demander s’ils veulent être en contact avec un autre paroissien qui les appelle de temps en temps. On va essayer de créer cette solidarité, déjà au sein de la communauté chrétienne. Aussi, on réalise qu’on risque d’avoir beaucoup de temps. On veut créer des capsules vidéos pour soutenir les gens et s’encourager à vivre ce temps comme un temps de ressourcement. »

Si une chose est sure pour ce curé d’une paroisse bien vivante, c’est qu’il ne faut pas aplatir la courbe de la charité, mais chercher à en atteindre le sommet.


* L’article a été écrit avant la demande du gouvernement de fermer les lieux de rassemblement religieux. L’église est depuis fermée.


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Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine travaille comme journaliste indépendante depuis 2013. Aussi cinéaste de la relève, elle signe un premier court-métrage en 2019, Le rang pas drette, distribué par Spira.

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