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Une soucca en basse-ville

J’ai rencontré Paul en 2011, au moment où j’ai emménagé dans mon premier appartement. Il était mon voisin d’en dessous. Le premier soir, ma laveuse a eu un problème qui a provoqué un dégât d’eau dans son logement. J’étais loin de me douter que dix ans plus tard, je partagerais encore, de temps en temps, un café avec lui. Quand il m’a invitée pour la fête de Souccot, je n’ai pas hésité. Afin de revêtir notre rencontre d’une aura de légalité, j’ai mis mon chapeau de journaliste et me suis rendue sur la rue Bayard, dans la basse-ville de Québec.

Paul est donc juif. Né dans l’Ouest canadien d’un père albertain et d’une mère brésilienne, il a hérité d’une religion, mais aussi d’une identité. Il ne se dit pas très pratiquant, mais tient à célébrer les fêtes importantes, dont Souccot, qu’on pourrait traduire comme la « fête des Tentes », la « fête des Tabernacles ». 

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Photo: Valérie Laflamme-Caron

À Souccot, on se réjouit de l’aide apportée par Dieu aux enfants d’Israël lors de l’Exode et on souligne la fin du cycle agricole, un peu à la façon de l’Action de grâce. Durant une semaine, les familles juives sont invitées à construire une petite cabane, une soucca, à l’extérieur de leur demeure. Durant les festivités, on y prie comme on y reçoit des invités.

De génération en génération

La soucca de Paul est artisanale, faite de taule, de bambou et de toile. Il m’y accueille avec une prière de bienvenue, et m’offre ensuite des biscuits, des raisins et du café, comme toujours. Cette fois-ci, la boisson est assaisonnée de cannelle et de cardamome. Je suis épatée de voir comment du Levant à la Biélorussie, en passant par le Brésil et l’Alberta, ces traditions ont été transmises des générations passées jusqu’à Paul. Il m’explique : 

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Photo: Valérie Laflamme-Caron

« J’ai beaucoup reçu de mes parents. Je garde de bons souvenirs de ces traditions familiales. Mes parents étaient à la fois croyants, mais aussi agnostiques, dans le sens qu’ils ne croyaient pas en toutes les Lois. Ils se sont quand même toujours acceptés comme juifs, en sont fiers et en ont adopté les pratiques. Quand arrive Shabbat, le vendredi soir, ma mère se couvre les cheveux et allume une bougie. 

« Il y a des gens touchés par la Shoah qui ont fui l’Europe et ont voulu effacer leur judéité. Ils ont arrêté de parler yidiche, certains ont changé de nom. De mon côté, j’ai beaucoup exploré au début de l’âge adulte. Je voulais connaitre les autres religions, j’étais dans une quête. J’ai creusé, j’ai fréquenté des gens d’horizons différents, j’ai voyagé et visité leurs lieux de culte. À chaque fois, ça m’a ramené au judaïsme. Je suis heureux d’avoir hérité de cette identité. Ça me donne de la joie, une balance, une paix ». 

Vers toi Jérusalem

Je reconnais dans la soucca certaines décorations récupérées des années passées : un panneau routier qui pointe vers Jérusalem, un autre qui illustre un passage de chameaux. J’en observe de nouvelles, bricolées par mon ancien voisin. 

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Il me présente les différents objets exposés : une kippa, des livres de prières et un etrog, un citron. J’apprendrai que ce citron fait partie des « quatre espèces », avec trois végétaux attachés en faisceau. Paul m’invite à toucher à tout, sauf à ce faisceau, car aujourd’hui, c’est shabbat

Chaque jour durant Souccot, Paul aura utilisé ces objets afin de réciter les prières traditionnelles. Anciennement, la fête de Souccot était marquée par un pèlerinage à Jérusalem. On ne voyage plus en Israël pour célébrer, chaque année, cette fête. Paul se souvient de sa jeunesse où, à l’automne, il ne faisait pas la tournée des bars, mais des souccas de sa communauté.  

Seul mais avec tous

Cette année, bien sûr, il n’ira nulle part : 

« À cause de la pandémie, je vis Souccot de façon particulière. Je suis heureux d’avoir, pendant une semaine, un petit sanctuaire où je peux m’extraire des préoccupations matérielles et des exigences du quotidien. 

« Quand j’entre dans ma soucca, je lâche prise. Je contemple les branches à travers le toit, je prie, je chante. C’est comme dans une église ou une synagogue : je ferme la porte derrière moi et j’entre dans le monde spirituel. 

« Je me plais à imaginer les autres souccas. Je sais que je ne suis pas seul. Ça me permet de vivre une connexion avec tout le monde en cette période où on ne peut voir personne. Bien sûr, on croise des gens au travail ou dans les magasins, mais ce ne sont pas de vraies rencontres. Quand j’ai allumé la bougie de Shabbat dans ma soucca, hier soir, j’ai été émerveillé. C’est incroyable la lumière que procure une simple petite flamme quand le reste du monde s’assombrit ».   

Comme il a grandi en Alberta, Paul est d’abord anglophone. Après plus de dix ans à Québec, il parle un très bon français, mais il lui arrive parfois d’utiliser de drôles d’expressions. Contexte oblige, je ne m’éternise pas dans sa soucca. Au moment de le quitter, il me remercie de ma visite : 

« Je suis heureux que tu sois venue. Notre rencontre me fait sentir plus humain ». 

En réalité, il n’aurait pas pu mieux dire. 


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Valérie Laflamme-Caron est formée en anthropologie et en théologie. Elle anime présentement la pastorale dans une école secondaire de la région de Québec. Elle aime traiter des enjeux qui traversent le Québec contemporain avec un langage qui mobilise l’apport des sciences sociales à sa posture croyante.

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