Tenet
John David Washington dans le film Tenet. Photo fournie par Warner Bros. Pictures (imbd.com).

Tenet : de l’autre côté du temps

Christopher Nolan signe, avec Tenet, son troisième « blockbuster » à concept. S’inscrivant encore dans les méandres du temps, le film du talentueux et ambitieux réalisateur défie notre logique la plus familière, et pose ainsi les questions les plus déroutantes. 

Dans une des premières scènes de Tenet, une scientifique conseille au protagoniste (John David Washington) de ne pas chercher à comprendre, mais de simplement ressentir les choses. L’avertissement s’adresse à nous, et c’est probablement le meilleur conseil que puisse nous donner en effet Nolan : ne pas d’abord comprendre, mais simplement ressentir son film.

Christopher Nolan signe, avec Tenet, son troisième « blockbuster » à concept. Après Inception qui sondait les rêves en poupées russes et Interstellaire qui parcourait l’univers et les lois de l’espace-temps, le réalisateur explore cette fois le concept de temps inversé. Une technologie, de nature et de source inconnues, permet de renverser l’entropie d’un objet (et bientôt pas seulement des objets), lui permettant de voyager à rebours dans le temps.

Nolan semble avoir une certaine obsession pour le temps. Son premier succès, Memento, traitait de l’effacement du temps à travers un personnage amnésique condamné à vivre dans l’instant et à répéter ses erreurs. Inception, en plongeant dans le rêve, traitait de la dilatation subjective du temps. Et Interstellaire mettait en scène les effets de contraction du temps (et d’autres paradoxes temporels) liés à la gravité. 

Ceci n’a peut-être rien d’étonnant, puisque le temps est finalement la matière première du cinéaste. Nolan parvient dans Tenet à créer des images que seul permet le cinéma, cette machine à capturer le temps.

Film palindrome

Je crois que, pour le Tout-Hollywood, Nolan incarne aujourd’hui l’espoir qu’ont représenté en 1999, le temps d’un film, les Wachowski, auteurs de La Matrice (les suites n’ayant pas été à la hauteur du premier volet). Il est ce réalisateur talentueux, capable de créer des spectacles hors dimensions et conceptuellement ambitieux.

À l’image de son titre, qui se lit de la même manière dans les deux sens, Tenet est une sorte de film palindrome. On pourrait faire jouer les scènes à l’envers, la fin expliquant le commencement. L’action circule par moments dans les deux sens au cours du film, parfois simultanément, ce qui conduit à des scènes spectaculaires, parfois mystifiantes. Tout cela semble faire sens, du moins tant qu’on s’abandonne au spectacle. J’imagine déjà le malin plaisir que j’aurai à revisionner ce film. 

Je partais avec un certain a priori par rapport au concept du film. En effet, si l’idée d’inversion du temps est séduisante au plan mathématique, pour moi, elle ne fait aucun sens ni logiquement, ni physiquement, ni métaphysiquement. La relation de cause à effet est le noyau même sur lequel est bâtie toute la science, toute notre compréhension du monde… et la réalité elle-même. 

En me levant de mon siège, à la fin du film, je me sentais désorienté […], ne sachant plus très bien dans quel ordre je devais accomplir des actions simples.

Si cette relation pouvait être inversée, rien ne se tiendrait plus. Et Tenet, jusqu’à un certain point, adhère à cette idée. Nolan, avec son titre (signifiant « fondement », « principe » ou « dogme »), est bien conscient de remettre en cause les fondements de la réalité. La technologie en question est une réelle menace qui, ultimement, peut anéantir l’univers. 

Expérience déroutante

Or, j’ai rapidement accepté l’invitation de ne pas comprendre, mais de ressentir simplement les choses, et le plaisir s’en est suivi.

Très souvent dans le film, le spectateur se trouve désorienté. C’est le cas aussi des personnages qui, eux-mêmes, ne comprennent pas toujours réellement ce qui se passe. Je ne suis pas certain si c’est là une faiblesse ou une force du film. La logique complète des événements nous échappant, on vit une tension constante puisque, un peu comme dans l’univers de David Lynch, tout peut se passer à tout moment et défier notre logique.

Un détail qui pourrait passer facilement inaperçu est que le protagoniste ne reçoit jamais de nom. (Il y a d’autres jeux de noms dans le film que je vous laisse découvrir.) Possiblement parce que Nolan souhaite que nous expérimentions le film avec son héros, que nous prenions pleinement part à l’expérience déroutante du « temps inversé ». 

Et sur ce point, je crois que le film est parfaitement réussi. En me levant de mon siège, à la fin du film, je me sentais désorienté (et je n’étais pas le seul), ne sachant plus très bien dans quel ordre je devais accomplir des actions simples.

Le temps, camarade de la morale

Une autre réussite de Nolan dans ce film est le personnage de Sator (Kenneth Brannagh). Nolan est parvenu à créer peut-être un des pires « méchants » que j’ai pu voir au cinéma. Il est à la fois fou, méticuleux, puissant et pourtant réellement crédible, parce que trop familier. Rien à voir avec les dérangés masqués de sa trilogie Batman.

Là-dessus, Tenet touche quelques questions morales plutôt dérangeantes si on s’y arrête. J’en note deux : le meurtre d’un époux et le suicide pour une noble cause. 

La moralité de nos décisions (en particulier la question du « mal nécessaire », traitée explicitement dans The Dark Knight Rises) me semble l’autre obsession de Nolan. Et cela n’est pas sans rapport avec la question du temps puisque, sans être irréparables, nos choix et nos actes sont temporellement irréversibles. 

Or, ce qui aurait été un sujet de réflexion dans d’autres de ses films, ici, ne semble pas poser problème. Mais la menace du mal présente dans le film est tellement disproportionnée que Nolan arrive à nous faire accepter ces actes, qui autrement seraient plus troublants. Je garde tout de même un léger malaise, semblable à celui devant l’implantation d’une idée dans Inception.

La moralité de nos décisions […] me semble l’autre obsession de Nolan. Et cela n’est pas sans rapport avec la question du temps puisque, sans être irréparables, nos choix et nos actes sont temporellement irréversibles. 

Parfait compagnon des autres Nolan

Inception et Interstellaire sont deux films que j’ai adorés à leur sortie, qui ont travaillé plusieurs jours dans mon esprit, que j’ai revisionné une ou deux fois, mais qui n’ont pas nécessairement grandi en moi par la suite. Tenet tombe certainement dans cette catégorie. 

Nolan reste le maître des blockbusters intelligents et est un peu le plaisir coupable des amateurs de films d’auteur. En sortant du film, je réfléchissais au fait que cet article que j’écris aujourd’hui était la cause qui m’avait amené voir le film… comme quoi la relation de cause à effet peut parfois être inversée dans le temps !


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Alex Deschênes

Alex Deschênes détient une maîtrise en Littérature et rédige présentement une thèse de doctorat en philosophie. Marié et père de trois enfants, vous le trouverez, quand il n’est pas au travail ou avec sa famille, dans un champ avec son télescope ou en train de visionner un film de Terrence Malick.

1 Comment

  1. Critique très intéressante qui m’incite à voir le film. Mais à la fin de votre critique, vous semblez constater une inversion de cause à effet. C’est ce qu’on appelle en philosophie une simple cause finale. Le but que l’on se propose engendre l’acte inhérent au but. Dans notre monde contemporain, on n’en a que pour la relation de cause efficiente où la cause précède toujours l’effet dans le temps.

    Merci beaucoup.

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