Chandeleur
Illustration: Marie-Pier LaRose/Le Verbe

Redécouvrir la Chandeleur

Si pour beaucoup au Canada, la date du 2 février évoque le jour de la marmotte, pour les francophones d’Europe, c’est le jour de la Chandeleur. Quel est le lien entre cette fête que l’on souligne en mangeant des crêpes et la Présentation de Jésus au Temple, célébrée également le 2 février chez les catholiques ?

J’ai toujours aimé le 2 février. Avant de devenir chrétien, alors que j’habitais encore chez mes parents, c’était le jour où l’on mangeait des crêpes pour la première fois de l’année. Après s’être régalés avec de la galette des Rois en janvier, c’était un bon moyen d’étirer encore un peu le temps de Noël. Ce n’est que bien plus tard, après ma conversion, que j’ai découvert un autre sens au à cette date: celui de la Présentation de Jésus au Temple.

La Présentation de Jésus au Temple

Cet événement, décrit par l’évangéliste Luc (Luc 2,22-40), était une étape obligatoire pour les parents de Jésus. En effet, la Loi juive prescrit qu’après avoir observé la période de purification de 40 jours après la naissance, tout fils premier-né soit consacré au Seigneur. Cette date correspond justement au 2 février, et c’est donc ce jour-là que l’Église fait mémoire du voyage de Joseph et Marie à Jérusalem pour présenter Jésus au Seigneur.

Fra Angelico

Après Noël et l’Épiphanie, la Présentation au Temple est donc la dernière fête de la nativité, et c’est pour cette raison qu’on peut trouver des crèches dans certaines églises (et maisons) jusqu’à cette date. Chez les premiers chrétiens, d’ailleurs, cette présentation était vue comme une anticipation de l’offrande pascale, car Marie y offre son fils à Dieu et, dès le 4e siècle, cette fête était célébrée avec autant de solennité que Pâques en Orient.

Je l’apprécie beaucoup, car je trouve qu’elle fait très bien le pont entre le temps de Noël et le Carême. C’est aussi durant la Présentation au Temple que le vieillard Syméon, poussé par l’Esprit, prononce son fameux cantique chanté lors de l’office des complies. Il prophétise également à Marie qu’une épée lui transpercerait l’âme, anticipant la détresse qu’elle ressentirait au pied de la croix.

Les chandelles n’étant mentionnées ni dans l’évangile ni dans la tradition, on peut se demander quel est le lien entre cette fête et celle de la Chandeleur, et pourquoi on mange des crêpes cette journée-là, alors que ce mets était sans doute inconnu en Orient.

La Chandeleur

À ce sujet, il existe plusieurs hypothèses, mais la plus probable est qu’il s’agirait de la christianisation d’une fête germanique (la fête de l’ours) et d’une fête celtique (Imbolg).

Dans le monde germanique, on célébrait à la fin du mois de janvier la fin de l’hibernation de l’ours, qui sortait la tête pour voir si le temps était clément. Cela symbolisait le retour prochain des beaux jours et a sans doute inspiré le jour de la marmotte. L’ours était d’ailleurs presque élevé au rang d’un dieu, et il y avait des processions aux flambeaux dans tout le monde germanique. Or, au 5e siècle, l’Empire romain d’Occident s’effondre et la domination passe du côté des Germains. Leur influence sur la culture sera grande et incluera l’arrivée de cette célébration païenne dans l’Occident chrétien.

Du côté de l’Irlande, malgré l’évangélisation réalisée par saint Patrick au 5e siècle, de nombreuses fêtes celtes subsistaient encore. Ainsi, le 1er février, on célébrait le début de printemps avec le festival d’Imbolg, car c’est à partir de là que les jours allongent de manière notable. Les saisons celtiques ne commencent en effet pas aux solstices et aux équinoxes, mais plutôt les 1er février, 1er mai, 1er aout et 1er novembre. Ce festival était dédié à la déesse celte Brigit et, comme la fête de l’ours des Germains, était célébré avec des processions aux flambeaux.

Plutôt qu’interdire complètement ces rites, le pape Gélase Ier, comme nombre de ses prédécesseurs et successeurs, a décidé en 472 de leur donner un sens chrétien. S’inspirant de ce qui se faisait déjà en Orient, il a choisi de célébrer la Présentation de Jésus au Temple dans l’Occident chrétien en y ajoutant les processions aux flambeaux des fêtes païennes. Ces flambeaux bénis ont été par la suite remplacés par des chandelles (bénies également) dans les églises et dans les maisons, ce qui a donné le nom de Chandeleur.

Et les crêpes?

Pour comprendre le lien entre la Chandeleur et les crêpes, il faut aussi retourner aux traditions germaniques et celtiques. D’un côté comme de l’autre, les paysans faisaient ces processions avant les semailles qui ont lieu plus tôt en Europe du fait du climat plus clément. La farine de l’année précédente servait alors à confectionner des crêpes, symboles de prospérité pour celle à venir.

La forme ronde de la crêpe rappelle aussi le Soleil, soit la lumière et l’espérance. Jésus étant lui-même lumière et espérance, on peut donc facilement donner une signification chrétienne au fait de manger des crêpes, et cette tradition bien établie a perduré dans les régions et les pays francophones européens.

Elle était également présente à l’époque de la Nouvelle-France, mais a perdu en popularité avec l’influence américaine qui l’a supplantée par le jour de la marmotte. Pour un retour à nos racines, le 2 février, on mange des crêpes !

Romain Martiny

Romain est professeur en sciences au collégial.