Lupin

Lupin : êtes-vous plus gentleman ou cambrioleur ?

En 1905, Maurice Leblanc créait Arsène Lupin, le célèbre gentleman cambrioleur. 116 ans plus tard, le plus élégant des escrocs revient à l’écran sur la plateforme Netflix et bat des records de popularité grâce à un heureux mélange d’action, d’intrigue et d’humour. Décryptage d’une série qui aborde des enjeux sociaux et moraux tout aussi actuels qu’existentiels.

C’est en 1905, à la demande de son éditeur, que Maurice Leblanc a créé Arsène Lupin, proposant ainsi un vis-à-vis français au célèbre détective anglais Sherlock Holmes. Jusqu’en 1941, l’auteur a mis en scène son gentleman cambrioleur dans 39 nouvelles, 17 romans et cinq pièces de théâtre. 116 ans plus tard, Lupin revient à l’écran sur la plateforme Netflix dans une série grand public mettant en vedette Omar Sy, l’acteur célèbre pour son interprétation de l’aide-soignant Driss dans le film Intouchables.

Contrairement à une série comme Sherlock, Lupin ne fait pas revivre au petit écran un héros littéraire. Elle raconte plutôt l’histoire d’Assane Diop, un orphelin français d’origine sénégalaise, qui s’inspire d’Arsène Lupin pour s’enrichir au détriment des riches.

Succès mondial

Sans scène de sexualité explicite ni violence graphique, la série est conçue comme un divertissement grand public alliant action et humour, intrigues policières et histoires d’amour.

Dès sa sortie, Lupin s’est immédiatement classée numéro 1 en France sur la plateforme Netflix, mais aussi dans de nombreux autres pays comme l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Mexique, le Brésil et le Canada. Aux États-Unis, Lupin est même devenu la première production française à entrer dans le top 10. 

Si les 5 premiers épisodes d’une quarantaine de minutes ont réussi en un mois à rejoindre plus de 70 millions de foyers, c’est […] parce qu’au-delà de l’action, Lupin pose de bonnes questions.

Signe de l’ampleur du phénomène, les livres cultes sont en tête des ventes sur le site français d’Amazon. Même engouement au Québec où les libraires affirment avoir vendu plus de romans de Maurice Leblanc en deux semaines que durant les 10 dernières années.

Mais si les 5 premiers épisodes d’une quarantaine de minutes ont réussi en un mois à rejoindre plus de 70 millions de foyers, c’est aussi parce qu’au-delà de l’action, Lupin pose de bonnes questions.

Inégalités systémiques

Sans passer par quatre chemins, Lupin propose une réflexion sur le racisme systémique. Assane Diop explicite l’enjeu dès le premier épisode :

« Vous m’avez vu, mais vous ne m’avez pas regardé. Comme eux ils ne nous regardent pas. Ceux pour qui je travaille. Ceux qui vivent là-bas pendant que nous on vit ici. Ceux qui sont tout en haut, quand nous on est tout en bas. »

Le message est clair : être immigrant et Noir de surcroit en France, c’est en quelque sorte être invisible. Du coup, rien de plus facile pour Assane que de se déguiser et de passer inaperçu dans une société qui de toute façon l’ignore.

L’acteur principal Omar Sy a d’ailleurs illustré lui-même cette critique sociale en allant poser des affiches de sa série dans le métro parisien… sans que personne ne le remarque ! Avec des parents modestes aux origines sénégalaises et mauritaniennes, on peut dire que l’acteur incarne un personnage qui n’est pas si loin de sa réalité.

Déguisements véridiques

« Pour un acteur, Lupin est le jouet idéal, confiait Omar Sy à la presse. Il joue lui-même d’autres personnages. Et il permet de jouer tout un tas de choses : il est dans le drame, mais aussi léger, marrant, séducteur ou dans l’action. Il y a aussi une part de mystère chez lui. »

Lupin aime se déguiser et se faire passer pour quelqu’un d’autre. De ce fait, la série interroge notre rapport à la vérité : peut-on mentir pour une bonne cause ? Quelles sont les conséquences à long terme des mensonges que l’on dit ou subit ? Projetons-nous une fausse image de nous-mêmes ? Quelles zones obscures de notre vie cachons-nous à nos proches ?

Les théologiens parlaient jadis de la vertu de vérité, que l’on pourrait mieux traduire par « véracité » ou « sincérité ». Être « vérace » ne se limite pas à ne point mentir, mais exige que l’on exprime authentiquement qui nous sommes par toutes nos paroles et actions. Ne pas jouer un personnage comme Lupin justement, mais être vrai.

Sans cette transparence sincère, nulle relation d’amour et d’amitié n’est possible. Quel type de relation peut-on avoir en effet avec ceux qu’on aime si on ne leur révèle pas qui on est vraiment ?

Identités authentiques

Qui cherche à être authentique se lance obligatoirement dans une quête d’identité. Si je dois projeter une image vraie de moi-même, alors qui suis-je en vérité ?

Tout au long de la série, Assane Diop est motivé par la recherche de ses origines pour mieux comprendre qui il est. Il souhaite percer le mystère de la mort de son père, savoir si son père était un voleur et un menteur, ou au contraire un honnête homme. Lupin est-il davantage fidèle à son père en étant un gentleman ou un cambrioleur ? Sous quel jour devrait-il se révéler à la femme qu’il aime et à son propre fils ?

On sent que le poids de l’héritage familial et l’appel à la paternité responsable traversent tous les épisodes. 

Gentleman ou cambrioleur ?

Avec son Robin des bois moderne, Lupin nous repose sans cesse une question morale : pouvons-nous faire le mal en vue du bien ?

Après tout, Assane, tout comme son modèle Arsène, n’est pas un méchant voleur, mais un gentleman cambrioleur. Il trompe souvent avec des objectifs de justice sociale. Élégant et intelligent, il ne vole que des bourgeois et ne semble jamais bénéficier directement de leurs acquisitions frauduleuses.

Mais pouvons-nous vraiment « bien faire le mal » ou faire le mal « pour une bonne cause » ?

On se surprend souvent avec ces sympathiques larrons à espérer que le « héros » réussisse ses mauvais coups. Comme si une injustice pouvait en réparer une autre. Mais c’est là un leurre dont il faut se méfier. Le mal déguisé en bien reste toujours un mal.

Bonum ex toto, malum ex uno

Le subterfuge vient du fait que si une bonne action peut être corrompue par de mauvaises intentions, l’inverse n’est jamais vrai : une mauvaise action ne devient pas louable seulement par de nobles motifs.

Fin moraliste, saint Augustin nous donne des exemples tout aussi provocants qu’éclairants. L’homme qui fait l’aumône à une pauvre femme en vue d’obtenir d’elle des faveurs sexuelles ne fait pas un acte de générosité vertueux. Inversement, l’homme qui commettrait l’adultère pour conforter une femme endeuillée ne ferait point preuve de charitable compassion. De même, la condamnation d’un seul innocent n’est jamais un moyen légitime de sauver tout un peuple.

L’acte moralement bon suppose à la fois la bonté de l’objet, de la fin et des circonstances. Une bonne intention, comme aider son prochain, ne rend ni bon ni juste un comportement en lui-même vicié, comme le mensonge. Comme dit l’adage : la fin ne justifie pas les moyens. Le bon larron n’est pas celui qui fait le mal pour le bien, mais celui qui se détourne de tout mal pour le bien.

Lupin sera un véritable gentleman le jour où il quittera l’habit de cambrioleur.


Tu as aimé cet article ? Regarde aussi notre magazine, écoute notre balado et reçois notre infolettre VIP pour tout savoir en primeur !

Simon Lessard

Rédacteur et responsable de l’innovation au Verbe, Simon Lessard est diplômé en philosophie et théologie. Il aime entrer en dialogue avec les chercheurs de vérité et tirer de la culture occidentale du neuf et de l’ancien afin d’interpréter les signes de notre temps.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.